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Éditorial

Yves Alix

Si Joseph Kessel mangeait du verre, la plupart des écrivains mangent plutôt du papier. Métaphoriquement, bien sûr. Mais aussi, parfois, réellement. Michel Melot évoque dans Livre, ces « formules à manger qui étaient des manuscrits ou des imprimés extraits des écritures, que l’on portait sur soi et qu’en cas de danger imminent, on avalait ». Et tout le monde a en mémoire ces scènes de romans ou de films où le héros ingère une boulette de papier pour protéger un secret. Ainsi dans L’armée des ombres du même Kessel, ce message qu’avale subrepticement Gerbier au moment où la milice surgit pour rafler les clients d’un bouchon lyonnais ravitaillé au marché noir. Matière organique, donc fragile et périssable, le papier peut mourir, et avec lui le texte qu’il a bu. Il est aussi un produit industriel, dévoreur de forêts et producteur de déchets. Pour l’environnement, maîtriser le cycle de production est indispensable : polluer moins, économiser, recycler. Il n’est pas sûr pourtant que les plaidoyers pour le papier recyclé, auxquels tout citoyen écologiquement conscient ne peut qu’adhérer, convainquent les spécialistes de la conservation : ce papier-là se conserve-t-il ? Pour les bibliothèques et les archives, la conservation du papier est en effet un enjeu patrimonial essentiel. Les techniques progressent, mais la masse à sauver ou protéger est gigantesque et, plus grave encore, elle grossit inexorablement : en Europe, la demande de papier augmente sans cesse, et le Département du dépôt légal à la Bibliothèque nationale de France, impavide sous l’avalanche, fait un constat analogue. Certes, pour la part relevant des filières graphiques, qui représente un peu moins de la moitié du papier produit ou consommé (car le papier sert à bien d’autres choses qu’à écrire), c’est d’abord, pourrait-on dire, la quantité de mots et de signes qui est en cause, « l’horrible alluvion du déluge de l’encre » qui effrayait tant Hugo (sans l’empêcher pour autant d’inscrire sur le papier plus de cent cinquante mille vers…) Le papier supporte en effet le pire, mais il peut aussi accueillir le meilleur ou le plus singulier, comme le montrent les livres d’artistes. Faut-il pourtant rêver d’un monde sans papier ? L’informatique et Internet n’en ont pas fait diminuer la consommation, on peut donc raisonnablement douter que l’encre et le papier électroniques, annoncés pour demain, renversent la tendance. À moins de choisir une voie radicale, explorée semble-t-il outre-Atlantique : le bannissement de tout papier ! En attendant cette ère nouvelle, gageons que nous continuerons longtemps à nous livrer à notre plaisir quotidien : mâchonner inlassablement ces « paroles sur le papier » chantées par le poète.

Cette livraison voit aussi le retour des rubriques « À propos » et « Débat ». Pour celle-ci, l’occasion a été fournie par la Cour des comptes, dont le rapport de 2005 consacrait un long chapitre, aussi argumenté que documenté, aux bibliothèques universitaires. Nous avons souhaité faire réagir librement deux professionnels des BU au constat des magistrats financiers. Autre nouveauté, qu’on signale à ceux qui n’ont pas visité depuis longtemps le site Internet de la revue (sans doute ne connaissent-ils ou n’aiment-ils que le papier…) : le blog du BBF est ouvert !

http://bbf.enssib.fr