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1er salon du livre de sciences sociales de Toulouse

Claude Greis

Les 26 et 27 janvier 2006, l’université de Toulouse I accueillait le 1er salon du livre de sciences sociales, organisé conjointement par le service commun de la documentation (SCD) et une entreprise toulousaine, la Librairie des lois. L’initiative ne manquait pas d’une féconde originalité – il existe en effet peu de manifestations qui se consacrent exclusivement au secteur éditorial des sciences sociales, et moins encore au secteur du droit –, puisque c’est bien l’édition juridique qui occupait à Toulouse le devant de la scène. Originalité, aussi, de par l’identité des deux coorganisateurs : un SCD et son principal fournisseur, lequel, au titre des nouveaux services qu’il s’est engagé à fournir dans le cadre d’un marché public d’acquisition documentaire, tient à favoriser les contacts entre éditeurs et université. Originalité, encore, dans la forme choisie, le terme «  rencontres  » étant peut-être plus approprié que celui de «  salon  » pour une manifestation qui voulait avant tout stimuler les échanges interprofessionnels, les assortiments de livres présentés étant proposés à la consultation mais non à la vente.

L’édition juridique, un terrain d’observation privilégié

De nombreux éditeurs avaient répondu à l’invitation, qu’il s’agisse de maisons bien établies ou de structures plus récemment apparues sur ce marché. En marge de l’espace d’exposition et des échanges informels qu’il pouvait susciter, le salon s’est structuré autour de trois rencontres successives : éditeurs/bibliothécaires, éditeurs/enseignants et une séance «  plénière  » regroupant les trois professions.

L’un des mérites de ce salon aura été de permettre aux divers participants de reconnaître l’intérêt qu’il y a pour eux de poursuivre, en matière d’économie du livre et de l’information, une réflexion commune. Que celle-ci s’applique prioritairement à l’édition juridique ne devrait pas surprendre ; après tout, en dépit du caractère apparemment restreint de ses productions et de ses publics, ce secteur constitue depuis longtemps un terrain d’observation privilégié, et pas seulement pour qui s’intéresse au sous-ensemble du livre universitaire 1.

Les éditeurs français sont-ils en train de devenir les simples départements francophones de grands groupes tels que Reed-Elsevier ou Wolters Kluwer ? La prescription universitaire suffit-elle à faire vivre l’édition juridique ? Face à la baisse des tirages, les éditeurs sont-ils condamnés à multiplier les manuels et les ouvrages bon marché ? Telles furent quelques-unes des questions posées lors de la première table ronde qui rassemblait éditeurs et bibliothécaires.

On y releva aussi que, malgré le plafonnement des remises instauré par la loi du 18 juin 2003 et l’augmentation des dépenses électroniques, une bibliothèque universitaire telle que celle de Toulouse I n’a pas réduit le nombre des livres acquis. Il y aurait donc une tendance, signalée en tout cas par les éditeurs, à acheter des ouvrages moins coûteux. La question du juste prix reste d’ailleurs particulièrement délicate pour le producteur, obligé de louvoyer entre rentabilité et petits tirages, tout en tenant compte des seuils psychologiques, variables suivant les disciplines, au-delà mais aussi en deçà desquels l’acheteur renâcle.

Une situation d’insécurité juridique permanente

La question de la prescription par l’enseignant et de la façon dont les éditeurs pourraient mieux y répondre domina la seconde table ronde qui réunissait universitaires et éditeurs, ces derniers insistant bien souvent sur ce qui, en matière de prescription, distingue le marché universitaire français du marché anglo-saxon. Reconnaissant que, par rapport aux étudiants d’autres disciplines, les étudiants en droit restent d’assez bons lecteurs et acheteurs, les éditeurs voudraient mieux comprendre la chaîne de la prescription et, inversement, s’interrogent sur les informations commerciales (contenu et supports) que les enseignants attendent d’eux. Assez curieusement dans ce débat, ni les universitaires ni les éditeurs ne semblaient imaginer que le bibliothécaire pourrait contribuer à une meilleure circulation de l’information entre eux. La question mérite pourtant d’être posée : à côté de l’enseignant prescripteur, quelle place pour le bibliothécaire acquéreur et, donc, «  prescripteur secondaire  » ? On pourrait en dire autant du rôle des libraires dont l’importance n’a sans doute pas été assez soulignée, peut-être parce qu’un seul d’entre eux assistait au débat. Au moins les éditeurs purent-ils entendre de plusieurs de leurs interlocuteurs que, vu l’organisation des programmes et des examens, certains manuels sont inutiles ; ou encore qu’un livre n’a parfois de valeur que pour un chapitre ou pour un temps très limité, ce qui en rend l’achat problématique.

Mais pour tous les participants, qu’ils fussent universitaires ou éditeurs, le plus préoccupant était, bien sûr, l’obsolescence galopante qui frappe aujourd’hui nombre d’ouvrages juridiques destinés aux étudiants, le doyen de la faculté de droit de Toulouse n’hésitant pas à parler d’une «  situation d’insécurité juridique permanente  ». Jusqu’à quel point le prescripteur pourra-t-il préférer un ouvrage bien construit à tel autre, intellectuellement moins satisfaisant mais plus à jour ? Comment l’universitaire, qui est aussi auteur, peut-il répondre correctement à la commande éditoriale, l’éditeur, de son côté, en étant souvent réduit à essayer de deviner la date de publication de tel ou tel décret pour programmer ses parutions ?

Dès lors, le livre électronique ou, du moins, le livre traditionnel complété par un outil électronique de mise à jour ne constituent-ils pas une des solutions à ce problème central de l’édition juridique ? Mais, prudence des bibliothécaires qui connaissent l’attachement des juristes au support papier ou crainte des éditeurs français qui redouteraient des coûts excessifs de production, ce premier salon du livre de sciences sociales, de l’aveu même de ses organisateurs, n’a pas posé franchement la question des possibilités et des limites du recours au numérique.

Éditeurs et bibliothécaires, des attentes réciproques

Censée être «  plénière  », la troisième rencontre regroupa surtout à nouveau des éditeurs et des bibliothécaires, ce qui permit de mieux comprendre les attentes réciproques des deux milieux professionnels (par exemple pour le repérage et la transmission des bibliographies d’enseignants) et de commencer à dissiper certains malentendus (notamment sur les ouvrages annoncés comme «  à paraître  » ou comme constituant une «  nouvelle édition  »).

De façon plus inattendue mais non moins intéressante, on en vint à parler du rapport des étudiants en droit à l’objet livre et à la culture écrite en général. Comment réagir face à des lecteurs qui ne placent plus le livre au centre de leurs pratiques d’acquisition des connaissances et qui, tout en connaissant peut-être aussi bien que leurs prédécesseurs la matière juridique, ne savent pas écrire à son sujet ? Comment parvenir à leur faire lire du droit pour la simple acquisition d’un langage spécialisé dont, fort logiquement, ils ignorent tout au début de leurs études ? Certains bibliothécaires pensent qu’ils ont là une mission pédagogique à assumer, que c’est au bibliothécaire de défendre le savoir-lire et qu’il y a place, même en droit et en sciences sociales, pour un certain plaisir de la lecture qui peut commencer par la fréquentation habilement suggérée de Montesquieu, Locke ou Beccaria.

Une critique des idées reçues

Au terme de ces deux journées, Jean-Yves Mollier (université de Versailles) s’est livré à une critique stimulante des idées reçues quant à la situation de l’édition en sciences humaines et sociales (SHS) au début du XXIe siècle. Son approche se fonde sur une réfutation du rapport remis au Centre national du livre en 2004 par Sophie Barluet 2. Signalons trois des thèses avancées qui font écho à plusieurs des questions formulées durant le salon de Toulouse.

Il n’existerait pas actuellement de statistiques fiables permettant de parler d’un déclin général de l’édition en SHS. Si le chiffre d’affaires de l’histoire a baissé considérablement, celui de l’économie et de la gestion est en hausse. Dans une société en crise, il est normal de voir l’intérêt se déplacer vers les problèmes actuels et des savoirs plus immédiatement mobilisables dans la vie professionnelle. Cette tendance est particulièrement nette dans une population étudiante largement exposée à la détérioration de ses conditions de vie et de ses chances d’insertion sociale.

En dépit de la baisse des tirages, on assisterait à un véritable élargissement de la curiosité des étudiants attesté par l’accroissement des prêts en bibliothèque et du photocopillage, ainsi que par le recours généralisé à Internet. S’y ajouterait, de plus en plus, le phénomène encore mal observé de la revente de livres entre étudiants.

Enfin, en ce qui concerne les manuels, la baisse des tirages s’expliquerait davantage par le développement de l’offre que par la baisse des achats. Cette offre nouvelle, que l’on peut certes juger pléthorique, répondrait à un engouement pour les manuels et les ouvrages d’initiation qu’il ne faut pas trop vite interpréter comme le signe d’une baisse du niveau des étudiants. Il reviendrait aux éditeurs d’accompagner intelligemment cette tendance en proposant des livres simples, originaux et de qualité ; car même s’il ne cherche plus à se constituer une bibliothèque personnelle, l’étudiant d’aujourd’hui sait «  faire son marché  ».

Vu l’intérêt des échanges qu’il a suscités, ce premier salon du livre de sciences sociales de Toulouse mérite donc de connaître une deuxième édition. Qu’il soit permis de faire ici quelques suggestions. Que, d’abord, les organisateurs toulousains n’hésitent plus à sortir du cadre régional : la confrontation d’expériences n’en sera que plus riche. Qu’ils choisissent plus clairement, soit de s’en tenir au domaine du droit, soit, en s’en donnant alors les moyens, de couvrir le champ plus vaste du «  livre de sciences sociales  ». Et que les étudiants soient, à un moment donné, associés à la réflexion. Enfin, il est souhaitable qu’une deuxième édition de cette manifestation accueille plusieurs libraires et accorde plus de place à la problématique des supports numériques.

  1.  (retour)↑  À ce sujet, voir notamment : «  Production et usages de l’écrit juridique en France du Moyen Âge à nos jours  », Histoire et civilisation du livre : revue internationale, no 1, Droz, 2005, dont Thierry Boucher a rendu compte dans le BBF, no 2, 2006.
  2.  (retour)↑  Sophie Barluet, Édition de sciences humaines et sociales : le cœur en danger, PUF, 2004. Compte rendu dans le BBF, no 2, 2005, par François Rouet.