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Bibliothèques et territoires

Simon Davaud

Le 21 novembre 2005, s’est tenue à la bibliothèque de Lyon Part-Dieu une journée d’étude organisée par la section Rhône-Alpes de l’Association des bibliothécaires de France (ABF). L’émergence du fait intercommunal, ces dernières années, a été un terreau propice à la réflexion sur le lien entre bibliothèques et territoires – plutôt qu’entre bibliothèques et intercommunalité car l’intercommunalité ne recoupe pas toutes les problématiques. Afin de traiter ce vaste champ d’interrogations, la journée d’étude s’est articulée autour de deux phases : aux réflexions générales ont succédé des comptes rendus d’expériences, car le lien entre bibliothèques et territoires s’incarne de multiples façons.

La bibliothèque structure le territoire urbain

La journée d’étude a débuté par un constat : la France est insuffisamment équipée en termes de lecture publique. Les besoins ressentis sont peu satisfaits, surtout pour certaines catégories de citoyens. Ainsi, les villes jeunes, dont la population est principalement composée d’employés et d’ouvriers, sont beaucoup moins bien desservies que des communes plus riches. La structuration de l’espace urbain par les bibliothèques reste conditionnée par l’identité de la ville. C’est ce qu’a démontré le sociologue Stéphane Wahnich (SCP Communication), qui a souligné que la bibliothèque est le reflet de la ville et de son histoire.

Stéphane Wahnich a mis l’accent sur l’intérêt de prendre conscience de la bibliothèque au sein de l’espace public : il est important de pouvoir, au travers de l’espace urbain, rencontrer régulièrement des bibliothèques. Cette scansion, que le sociologue lie au nombre d’inscrits, constitue un véritable outil d’aménagement du territoire et de politique de la ville. De fait, la bibliothèque prend un relief singulier dans la ville en général, dans le quartier en particulier. « Être entouré de livres, c’est autre chose que d’être entouré de vide. » Il faut bien sûr trouver l’échelle d’intervention adaptée à chaque territoire : sur certains territoires, une desserte reposant sur une multitude de petits établissements sera plus efficace, contrairement à d’autres où la présence d’un établissement structurant important est nécessaire.

L’idée est donc qu’il faut rencontrer des bibliothèques pour y entrer, et des bibliothèques auxquelles les personnes puissent adhérer. Stéphane Wahnich estime que la bibliothèque doit instituer un contrat social avec le lecteur. Cette desserte de proximité en milieu urbain a été illustrée par Patrick Bazin qui a énoncé les options retenues à Lyon pour structurer le territoire de façon équilibrée.

Les bibliothèques, lieux de sociabilité au sein d’un territoire

L’importance des bibliothèques au sein des villes ne réside pas seulement dans leur dimension urbanistique et de politique de la ville mais aussi dans leur dimension sociale. Ceci est très sensible quand il s’agit de bibliothèques de proximité, situées dans les quartiers, mais pas exclusivement. Se rendre dans une bibliothèque n’est pas anodin et suggère une quête consciente ou inconsciente de rencontrer l’autre.

La bibliothèque est synonyme de lieu de culture où l’individu est libre mais où il doit respecter des règles. Pour autant, les bibliothèques se trouvent face à un dilemme : elles doivent à la fois respecter l’anonymat, la liberté de chacun, tout en accompagnant le lecteur de façon individuelle. Pour cela, l’architecture doit prendre en compte cette dimension sociable des bibliothèques. Les grands établissements impressionnent les lecteurs, mais leur garantissent l’anonymat ; les équipements de proximité de dimensions très réduites ne garantissent pas suffisamment la liberté du lecteur.

Au-delà du territoire municipal, la bibliothèque face à l’intercommunalité

L’approche territoriale de la lecture publique dépasse les frontières des simples communes pour concerner des territoires plus complexes. Le législateur avait placé au cœur de l’intercommunalité la notion de solidarité, assez souvent oubliée. Cette dimension trouve pourtant une application à travers la coopération entre bibliothèques.

Si les motivations d’une gestion intercommunale de la lecture publique demeurent disparates, en partant d’une prise de compétence comme pis-aller jusqu’à une volonté de mener une politique intercommunale de lecture publique, la lecture publique reste, avec l’enseignement musical, le domaine culturel le plus facilement appréhendé par les élus.

Les attentes formulées en faveur de l’intercommunalité sont le plus souvent centrées autour d’un triptyque : le développement de nouveaux services, la mutualisation, la professionnalisation. Dans un territoire rural comme la communauté de communes du pays de Crussol (Ardèche), un contrat de développement a permis la réalisation d’une véritable politique intercommunale de la lecture publique (carte unique, mise en place d’un bibliobus intercommunal), axée autour d’une bibliothèque intercommunale tête de réseau, à Alboussière, avec l’idée que cette tête de réseau devienne le partenaire unique et privilégié de la bibliothèque départementale de prêt (BDP). Cette bibliothèque intercommunale a recruté du personnel qualifié soutenu par un réseau de bénévoles. Une telle politique, présentée par Jacques Dubay, maire d’Alboussière, a permis de comptabiliser 30 % d’inscrits et illustre parfaitement les apports de l’intercommunalité.

Le plan de développement de la lecture publique dans la Loire, dont la réalisation s’étalera sur trois à dix ans, entend suivre cet exemple d’intercommunalités avec lesquelles la médiathèque départementale de la Loire (MDL) tissera un lien privilégié. Ce plan, exposé par Colette Modion, directrice de la MDL, envisage également une abolition de la limite des 10 000 habitants pour élargir les possibilités d’intervention de la MDL ainsi qu’une décentralisation des supports dans chaque annexe de la MDL afin que la desserte soit plus performante. Il est donc l’exemple parfait de la redéfinition générale du rôle des BDP, qui sont confrontées à une nouvelle répartition des compétences de lecture publique sur le territoire départemental et qui envisagent de nouer de nouveaux partenariats, notamment autour des équipements structurants du territoire.

Ces évolutions doivent être soutenues à la fois par la volonté politique mais aussi par les équipes responsables des différentes bibliothèques, qu’elles soient professionnelles ou bénévoles. Or Christine Colas (bibliothèque intercommunale d’Annecy) a démontré l’ambiguïté d’une collaboration avec les bénévoles, qui repose essentiellement sur le volontariat. Un véritable travail d’approche entre professionnels et bénévoles a été entrepris, qui a permis des avancées notoires avec une conférence des bibliothèques où s’élabore un programme d’animation commun, où se discutent la création d’un portail documentaire pour chaque bibliothèque de la communauté d’agglomération et la création d’un passeport lecture (évitant un surcoût d’inscription pour les lecteurs voulant s’inscrire dans plusieurs établissements).

Ces différentes réalités des bibliothèques face à leurs territoires démontrent que ces dernières sont des objets dans l’aménagement d’un territoire tout autant que des vecteurs.