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Les étudiants en sciences et la bibliothèque universitaire

Quelques évaluations

Marie-France Rochard

Depuis le début des années 1990, les moyens financiers dont disposaient les bibliothèques universitaires en France ont été fortement augmentés, ce qui a conduit à un réel développement. Les étudiants en sciences, qui constituent un public assez spécifique, ont-ils bénéficié de ces améliorations ? Quel accueil leur ont-ils réservé ? Ont-ils plus et mieux utilisé leur bibliothèque universitaire ? Autant de questions que les professionnels se sont posées, sans disposer le plus souvent d’instruments d’évaluation adéquats.

Les éléments de réponse qui vont être apportés, déduits de statistiques, présentent surtout un intérêt quantitatif. Mais ils indiquent aussi des tendances générales qu’il faudrait analyser plus en détail. L’amélioration de l’offre sera évaluée en prenant les dépenses par étudiant inscrit à l’université : dépenses totales par étudiant, dépenses documentaires par étudiant et dépenses d’achats d’ouvrages par étudiant. Ce dernier critère sera complété par le nombre de livres achetés, élément fondamental pour les études scientifiques. En effet, les étudiants des quatre premières années de sciences n’utilisent pratiquement pas les périodiques, beaucoup trop spécialisés pour eux et destinés à 90 % à la recherche.

Deux approches devraient suffire à dégager des pistes d’ensemble : un exemple précis et une confrontation avec la situation moyenne des bibliothèques.

Plus la bibliothèque achète de livres, plus les étudiants empruntent

La bibliothèque universitaire de sciences de Grenoble a constitué un fonds en libre accès pour les étudiants à partir de 1990. Elle a bénéficié des contrats incitatifs du ministère, d’un soutien de ses deux universités et d’une politique d’achats très volontariste. Elle dessert un public de 17 000 étudiants et élèves ingénieurs, dont les bâtiments d’enseignement sont dispersés dans l’agglomération. Il faut donc se déplacer pour venir à la bibliothèque, ce qui demande une certaine motivation des utilisateurs.

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Acquisitions de livres à la BUS de Grenoble (1990-2004)

En 1990, les achats d’ouvrages étaient réduits : 1 900 volumes, soit 1 livre pour 11 étudiants. Depuis 1996, environ 9 000 volumes ont été achetés chaque année, soit 1 livre pour 2 étudiants. En 2004, la bibliothèque achetait cinq fois plus d’ouvrages qu’en 1990.

Les étudiants utilisaient peu la BU : en 1991, il n’y a eu que 180 000 entrées. Chaque étudiant venait en moyenne dix fois par an. Après la mise en libre accès des collections et l’apparition de livres neufs sur les rayons, la courbe de fréquentation a progressé pour atteindre 500 000 entrées par an. Chaque étudiant vient en moyenne trente fois par an. Les prêts à domicile sont passés de 50 000 en 1990 à 150 000 depuis 2000, soit 9 livres par étudiant, au lieu des 3 livres précédents. La bibliothèque prête trois fois plus qu’au début des années 1990.

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Prêts d'ouvrages à domicile à la BU de sciences de Grenoble (1990-2004)

Si les courbes d’activité ont évolué dans le même sens que celle des achats d’ouvrages, c’est bien que les faibles taux d’utilisation antérieurs n’étaient pas dus à un désintérêt du public, mais à l’insuffisance de l’offre.

L’adéquation des achats documentaires aux besoins des étudiants

Une deuxième approche a été réalisée à partir des statistiques nationales parues dans l’Annuaire des bibliothèques universitaires pour l’année 1997. Cette année a été choisie parce qu’elle permettait de juger de l’efficacité des augmentations de budgets des dix années précédentes. Elle se situait aussi à une période où la documentation électronique de recherche n’avait pas encore démarré. L’objectif était de vérifier si les étudiants en sciences avaient eu un comportement différent de celui des autres étudiants, et si les résultats trouvés à Grenoble pouvaient être généralisés.

Six SCD ou SICD scientifiques ont été choisis, quatre de province et deux d’Île-de-France (Bordeaux I, Grenoble I, Lyon I, Nancy I, Jussieu, Paris XI) et la moyenne obtenue en divisant par six. Ces résultats ont été comparés aux moyennes nationales par étudiant inscrit à l’université, toutes disciplines confondues.

Les dépenses totales se sont élevées à 68 euros par étudiant pour le panel des bibliothèques scientifiques retenues, soit 5 % de plus que les 65 euros de l’ensemble des BU françaises.

Dans ces montants, les crédits Cadist (centres d’acquisition et de diffusion de l’information scientifique et technique) destinés à la recherche sont inclus, ce qui relativise l’effort fait pour les seuls étudiants. Les dépenses documentaires par étudiant ont été de 35 % plus élevées dans les bibliothèques scientifiques, avec 46 euros au lieu de 34 euros en moyenne nationale. Elles ont consacré une part plus importante de leur budget général à des achats documentaires. Mais les dépenses d’achats d’ouvrages par étudiant ont été inférieures de 22 % dans les bibliothèques scientifiques, avec 10 euros au lieu de 13 euros en moyenne nationale. Elles ont dépensé plus pour les périodiques. Le nombre d’ouvrages achetés par étudiant a été inférieur de 36 % dans les bibliothèques scientifiques : 1 livre pour 3 étudiants au lieu de 1 livre pour 2 étudiants.

Les scientifiques ont-ils été en 1997 des utilisateurs réguliers de leurs bibliothèques ? Les « visites » comptabilisées dans les six services retenus, se sont élevées à 27 par étudiant et par an, soit un peu moins que la moyenne nationale qui est à 29,5. En revanche, le nombre de prêts et communications a été supérieur de 17 % en BU sciences avec 8,5 prêts par étudiant au lieu de 7,2 prêts en moyenne nationale.

En résumé, les moyens financiers dont disposaient les BU sciences en 1997 sont assez proches de la moyenne nationale (+ 5 %). Elles les utilisaient différemment car elles achetaient moins d’ouvrages (– 36 %). Pourtant, leurs étudiants empruntaient nettement plus que la moyenne (+ 17 %).

L’évolution des années récentes montre une augmentation des budgets disponibles (+ 25 % entre 1997 et 2003), mais une stabilité du nombre de livres achetés.

Ces résultats semblent prouver que les étudiants en sciences ont un réel besoin d’ouvrages et qu’ils ont sans doute moins bénéficié que les autres des augmentations récentes de crédits. Si leurs bibliothèques achetaient autant de volumes que la moyenne des BU, il est certain que leur taux d’utilisation augmenterait encore. Pour atteindre cet objectif, il faudrait qu’elles y consacrent 38 % de leurs dépenses documentaires au lieu des 21 % de 1997 et des 18 % de 2003. Les progrès à réaliser restent donc importants.