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Éditorial

Yves Alix

Un double mouvement a marqué l’université depuis vingt ans : le doublement du nombre d’étudiants et une réelle diversification sociale. Parallèlement, les bibliothèques universitaires ont vécu un rattrapage à marche forcée, avec U2000 puis U3M, des retards accumulés, et simultanément subi de plein fouet la révolution copernicienne de la documentation à distance. Avec un singulier paradoxe : de même que les musées ne désemplissent pas alors que la connaissance des œuvres, rendue possible par l’ubiquité universelle, se détache des lieux qui les conservent, les étudiants fréquentent massivement les bibliothèques, envahissant non seulement les BU, mais aussi les BM, la Bpi ou le haut-de-jardin de la BnF, mais ils y vont moins pour utiliser leurs ressources documentaires que pour y séjourner, y lire et y travailler. S’ils sont satisfaits – les enquêtes le montrent –, leurs souhaits d’amélioration semblent élémentaires : plus de places assises, des horaires toujours plus élargis, de l’accueil, de l’accompagnement. Il semble qu’un hiatus chaque jour plus large se creuse entre les pratiques réelles des usagers et des usages postulés qui déterminent le plus souvent, de la part de l’institution et des professionnels, une posture d’offre unilatérale. Pour les étudiants d’aujourd’hui, face à la liberté symbolique et immédiate de la navigation sur Internet et à l’efficacité des moteurs de recherche, le carcan formel des catalogues, les outils et les langages documentaires pèsent peu. Comment repenser le rapport entre le travail de l’étudiant ou du chercheur et l’offre documentaire ? Pour les chercheurs, sans doute l’affirmation du rôle organique de la documentation dans l’université peut-elle contribuer de manière décisive à réduire la solution de continuité entre recherche et bibliothèques. Aux étudiants, une fois admis qu’ils vivent désormais dans un nouveau schéma cognitif, où ils ne tournent plus autour des connaissances, mais où tout le savoir gravite autour d’eux, à portée de clic, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, les bibliothèques n’auraient-elles plus rien à offrir ? Elles ont la capacité de les former à un atout essentiel dans la maîtrise du savoir : la compétence documentaire qui peut seule leur permettre de juger la pertinence d’une ressource, d’évaluer la valeur d’une information, à l’heure où l’information est devenue une valeur d’échange essentielle. Elles peuvent aussi contribuer à leur dévoiler la part invisible de cette information mondiale qui se dérobe autant qu’elle s’expose.