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Passeurs culturels dans le monde des médias et de l'édition en Europe (XIXe et XXe siècles)

sous la direction de Diana Cooper-Richet, Jean-Yves Mollier, Ahmed Silem. Villeurbanne : Presses de l’Enssib, 2005. – 348 p. ; 24 cm. - (Collection Référence). ISBN 2-910227-59-6 : 42 €

par Jean-François Hersent

La notion de « passeur culturel » recouvre une très grande diversité de situations, qu’il s’agisse du traducteur, de l’éditeur, du libraire, du journaliste, du créateur ou du diffuseur d’information et de culture, etc. Pourtant, dans le champ des sciences sociales en France, peu nombreux sont les travaux consacrés à la circulation des idées et des transferts culturels, tant sur le plan national et international qu’entre groupes sociaux ou civilisations différentes. C’est tout le mérite de Passeurs culturels dans le monde des médias et de l’édition en Europe et du colloque qui en a fourni la matière première que de s’être proposé d’élucider la ou les significations de « passeur culturel », à partir de l’analyse d’un secteur particulier du champ culturel (l’édition et les médias), déterminé dans le temps (XIXe et XXe siècles) et l’espace (l’Europe).

Mieux cerner la contribution respective des différents types de passeurs à la circulation des œuvres et des biens culturels requérait un ensemble complexe et hétérogène extrêmement varié de contributions. C’est ce qui interdit d’en restituer dans le cadre de ce compte rendu toute l’étendue et la richesse. Aussi nous bornerons-nous à faire partager notre profond intérêt et, pourquoi ne pas l’avouer, notre enthousiasme pour ce livre aux lecteurs du BBF.

Le traducteur

En ouverture, deux réflexions invitent à considérer la traduction comme négociation des différences, et non plus comme opposition entre l’universel et le local, et montrent combien le rôle du traducteur en tant que passeur culturel, pour complexe qu’il soit, n’en est pas moins essentiel pour bâtir la rencontre entre les cultures. Ce rôle va-t-il de soi ? C’est à cette question que s’efforce de répondre Marie-Françoise Cachin à partir de l’exemple des traducteurs anglais à l’époque victorienne. Contre l’essentialisation des cultures, l’ethnicisation et la communautarisation, la traduction constitue l’une des conditions (nécessaire mais pas suffisante) de dépassement des discours identitaires. Elle offre également des possibilités de confrontation entre les différentes réalités culturelles et permet de soulever un ensemble de questions touchant à la fois au fonctionnement des champs de production culturelle et aux échanges internationaux – questions trop souvent débattues aujourd’hui uniquement sous l’angle de la « globalisation » ou de la « mondialisation ».

Dans le même sens, Bernadette Seibel, à travers l’étude des fonctions et des usages de la traduction en français de la littérature italienne (1995-2000), s’attache à comprendre les processus qui régissent les transferts culturels au sein de l’Europe. Selon elle, « le sens et la fonction d’un texte étranger sont déterminés autant par le champ d’accueil que par le champ d’origine, la connaissance de la situation respective des deux champs de production nationaux et de leur position dans le marché international du livre est un préalable à toute analyse [des] traducteurs ».

Le libraire et l’éditeur

Médiateur culturel ou marchand ? Telle est, selon Diana Cooper-Richet, toute l’ambiguïté du métier de libraire. Ambiguïté inhérente à l’exercice de la profession ainsi qu’au statut social du livre : l’édition, faut-il le rappeler, est l’une des principales et des plus anciennes industries culturelles. Dès lors, ne faudrait-il pas tordre le cou au mythe du libraire libre de toute préoccupation mercantile ? Pour démêler les deux pôles de ce dilemme, l’auteur brosse le tableau de l’évolution historique qui conduit du libraire homme-orchestre du livre, sous l’Ancien Régime, au libraire vendeur d’ouvrages d’aujourd’hui, ce qui lui permet de mettre en parallèle les deux fonctions essentielles du libraire, celle de passeur et celle de commerçant.

Une grave menace pèse sur l’édition, en tant que médiation culturelle, qui vise à remettre en cause l’ancrage de l’édition dans la sphère culturelle qui date du milieu du XIXe siècle, estime Jean-Yves Mollier. Cette remise en cause n’est pas tant la conséquence de l’avènement du tout numérique que de la logique financière des grands groupes industriels qui prédomine à présent dans l’édition. Soit l’éditeur, en tant que médiateur culturel, continuera d’exister, soit il se contentera de « vendre le texte sans lui ajouter quoi que ce soit » et l’acte d’édition disparaîtra, « laissant place à une simple opération marchande qui dénature profondément le livre ». Là est le danger principal qui guette l’éditeur.

Thomas Loué souligne quant à lui combien les revues, tout au long de ces deux derniers siècles, ont constitué une médiation décisive dans les transferts culturels internationaux, qu’il s’agisse des revues littéraires, politiques ou scientifiques. Au point qu’on a pu dire des dernières qu’elles ont contribué « largement à dessiner les contours d’une “internationale scientifique” ».

Le journaliste

Avec Laurent Martin, on aborde un cas de passeur culturel dans le monde des médias : Henri Jeanson. Passeur culturel, il le fut d’abord en tant que critique de spectacle mais il fut aussi « un passeur en un autre sens ». Il passa constamment d’un côté du miroir à l’autre : d’abord acteur, il devint critique, puis, sans cesser d’être critique, écrivit à son tour des pièces, avant de composer des dialogues pour le cinéma tout en traitant de l’actualité cinématographique dans les journaux. « Il représente une catégorie de gens de culture multicartes, à la fois producteurs et médiateurs culturels. »

Pour Jean-Pierre Esquenazi, l’évolution de ce qu’il nomme « le système de la présentation », des années 1960 à aujourd’hui qui voit en France la radio et la télévision concurrencer la presse écrite comme moyen principal d’information, conduit au constat suivant : aujourd’hui, le journaliste n’est plus celui qui est à l’écoute des événements et les analyse à partir d’une perspective politique explicite. Il se tient aux côtés du public, partage ses croyances, ses partis pris et ses émotions, perdant ainsi une grande part de sa légitimité. Plus grave : « Dans la présentation culturelle, les enjeux touchent beaucoup plus à la place des personnes qu’à celle des objets puisque ceux-ci dépendent de la valeur marchande de celles-là. » Est-ce que ce système perdurera ? L’auteur – et on le comprend – se garde bien de prévoir l’avenir.

Se posant la question de savoir si la radiodiffusion a bien pour volonté de faire passer un message culturel, Bernard Wuillème s’arrête sur « l’extraordinaire polysémie » des définitions de la culture pour mieux cadrer son approche historique de l’étude des différentes catégories de radios internationales comme passeurs culturels. Prenant l’exemple des radios communautaires « qui ont à défendre une culture propre et à la faire vivre à l’étranger auprès des émigrants », une question subsiste, écrit-il : s’agit-il de « passeurs culturels » ou de « propagandistes » ? Où commence la propagande, où se termine la transmission culturelle ?

En réalité, la polysémie de la notion de passeur culturel et son rôle renvoient à la complexité du concept de médiation, estime Bernard Lamizet qui, dans une des plus importantes contributions de cet ouvrage, place le débat sur le plan anthropologique et philosophique. « Les passeurs culturels mettent en œuvre le miroir de l’identité et de la culture : ils assurent la réalisation des formes et des systèmes d’interprétation et de représentation de l’identité, en assurant la diffusion de ces représentations » dans l’espace public. Dans la diffusion des cultures, les passeurs culturels donnent forme et espace aux identités : ce sont des « metteurs en forme ». Après un rapide survol historique des figures du passeur au cours des âges, l’auteur conclut par cette mise en garde : « Sachons […] nous rappeler que l’action des passeurs culturels n’est pas sans dangers. Le risque de la globalisation est celui de l’uniformisation, mais il est aussi celui de l’exclusion, voire de la disparition, des cultures différentes, étrangères au modèle imposé par la globalisation » (p.176).

Le lecteur

Isabelle Aveline et Alain Van Cuyck portent leur réflexion sur l’émergence « d’un nouveau type journalistique à l’œuvre sur l’Internet ». Sur le web, le statut du journaliste, au sens traditionnel du terme, tend à s’estomper : sa fonction d’émetteur originel se distend au profit de l’internaute, potentiellement émetteur à son tour d’une information. Dans ces conditions, « si le rôle et la fonction du journaliste évoluent vers ceux d’un modérateur, le statut du lecteur évolue lui aussi en passant à la dimension de l’e-acteur. Le lecteur n’est plus simplement lecteur, mais producteur, critique, pouvant s’approprier l’espace mis à sa disposition ». Ce processus conduit à l’apparition d’un nouveau phénomène : la communauté des lecteurs.

Du point de vue de l’analyse économique aussi, les passeurs culturels relèvent de plusieurs registres, observe Ahmed Silem : « de l’économie informelle non marchande (lecture des parents à leurs enfants) ; de l’économie informelle marchande (vente de produits culturels recopiés ou dupliqués en fraude) ; de l’économie formelle marchande ». À partir de ce constat et d’une analyse socio-économique de la notion de produit culturel qui met en lumière le rôle de la régulation et les limites du marché de produits culturels, Ahmed Silem en vient à la conclusion qu’« un produit culturel dans une économie de marché représente l’alliance entre deux modes de régulation » de la puissance publique. En premier lieu, celle-ci intervient « pour former les consommateurs ». En second lieu, l’intervention publique est « plus évidente, car plus directe lorsqu’il s’agit d’aider les produits novateurs, les structures innovantes, les établissements et les firmes dont l’offre de produits culturels engendre des effets externes positifs ».

Au bout du compte, il apparaît que la pertinence du concept de « passeur culturel » a été mise en cause par certains des contributeurs de l’ouvrage, note Diana Cooper-Richet dans sa conclusion générale. « S’il est vrai, écrit-elle, que le terme peut effectivement faire référence à une très grande variété de personnes, d’institutions, de moyens, voire de supports, il n’en reste pas moins qu’aucune autre notion n’ayant été, jusqu’ici, proposée afin de tenter de cerner cette réalité que constitue le transfert, ou l’acte de médiation, culturel, l’expression demeure donc opératoire[…], en l’absence de tout autre. » Cela pourrait être aussi notre conclusion.