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L'expérience de lecture

études réunies et présentées par Vincent Jouve. Paris : Éditions l’Improviste, 2005. – 470 p. ; 23 cm. – (Les aéronautes de l’esprit). ISBN 2-913764-22-3 : 28 €

par Marielle Anselmo

L’étude de la lecture a pris ces dernières années une place d’importance dans le champ de la théorie littéraire, en particulier depuis l’apport des travaux de Hans-Robert Jauss et Wolfgang Iser, dans les années 1970. Cet ouvrage, issu d’un colloque qui s’est tenu à l’université de Reims en 2002, réunit plus d’une vingtaine de contributions. Coordonné par Vincent Jouve 1, son propos est de « faire le point sur plusieurs décennies de réflexions sur l’acte de lecture », de tenter de discerner « une spécificité de l’expérience de lecture », de mener une « réflexion sur l’expérience esthétique et les enjeux de la fiction ». Or la précision quant au champ abordé (essentiellement celui de la recherche littéraire) vient tout de suite restreindre l’annonce ou l’intention globalisante du titre, L’expérience de lecture : les « différents spécialistes de la lecture » réunis ici, s’ils font bien des emprunts au cognitivisme, à la sociologie ou à la psychanalyse, sont en effet à peu d’exceptions près… des spécialistes de littérature. Sorte de « point aveugle » de l’ensemble, regrettable sans doute.

Les trois identités du lecteur

Passée cette réserve, l’ambition de ce bilan peut paraître d’autant plus intéressante que ce champ de recherche a en effet subi de fortes inflexions tout au long de cette période. Emblématique en cela, le parcours intellectuel que décrit Michel Couturier (« De la narratologie à la figure de l’auteur : le cas Nabokov ») : parti de travaux sur l’énonciation chez Nabokov dans les années 1970, il est passé d’une approche narratologique excluant totalement la notion d’auteur (sous l’influence du structuralisme et du New Criticism, qui refusait de reconnaître à celui-ci toute « intention ») à sa réappropriation progressive… Ceci en obéissant à la recommandation faite par Roland Barthes (auteur pourtant de cette fameuse affirmation : « La naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’Auteur  2 »), recommandation qui était de s’intéresser aux concepts de la psychanalyse.

À un niveau plus général, la contribution de Raymond Michel, clôturant l’ouvrage (« Expérience de lecture et expérience esthétique : du plaisir et de l’émotion ») tente de faire la synthèse des théories de l’expérience esthétique en commençant par souligner le passage opéré par certains théoriciens (Genette, Schaeffer, Greimas, Fontanille) de la « science des textes » à ce dernier champ.

Si aucune prise de position théorique dominante ne se dégage de l’ensemble des contributions, l’on peut en revanche remarquer cette insistance à rappeler l’importance de l’expérience esthétique (dont l’étymologie renvoie à « sensation »), ce désir d’un retour dans le discours de la « beauté », de « l’émotion » (Alain Schaffner : « “La pâte de vie” : la recherche de l’émotion du lecteur dans les romans du XXe siècle ») ou plus généralement de l’affect – termes si longtemps refoulés du champ de la recherche littéraire.

D’un point de vue théorique, hormis la référence aux travaux de Genette (L’œuvre de l’art, Seuil, 1994) et de Schaeffer (Pourquoi la fiction ?, Seuil, 1999), se trouvent mis particulièrement à contribution les travaux de Michel Picard (La lecture comme jeu, Minuit, 1986). La répartition tripartite qu’il a proposée entre « liseur », « lu » et « lectant » est utilisée dans bien des contributions comme concept opératoire : « Ainsi tout lecteur serait triple […] : le liseur maintient sourdement, par ses perceptions, […] la présence liminaire mais constante du monde extérieur et de sa réalité ; le lu s’abandonne aux émotions modulées suscitées dans le Ça, jusqu’aux limites du fantasme; le lectant, qui tient sans doute à la fois de l’Idéal du Moi et du Surmoi, fait entrer dans le jeu par plaisir secondarité, attention, réflexion, mise en œuvre d’un savoir, etc.  3 »

La lecture comme propédeutique à la création

Divisé en cinq parties, l’ouvrage se propose ainsi d’explorer dans un premier temps les libertés du lecteur (« Du côté du lecteur : les droits du sujet ») en mettant en œuvre divers modes de lecture, divers commentaires (la plupart relevant de ces « lectures littéraires » proposés par des spécialistes), qu’il s’agisse de prendre pour objet Proust, La Fontaine, Rimbaud,  Adorno ou encore Christine Angot. Une deuxième partie s’intéresse aux lecteurs tels que la fiction les « programme » (« Du côté du texte : la lecture cadrée »), puis une troisième est consacrée aux figures de lecteurs représentés dans certaines œuvres (« Le lecteur dans l’œuvre »). Enfin une quatrième partie envisage de mettre en rapport « La lecture littéraire et les autres lectures » (lecture ordinaire, lecture de la Bible, lecture philosophique, lecture d’événements historiques) avant qu’une dernière, « La littérature comme expérience », tente par plusieurs biais de proposer quelques tentatives de définition de cette expérience.

Nombreuses sont les contributions qui mériteraient une attention accrue. Certaines, en particulier, contenues dans la deuxième partie de l’ouvrage : très intéressante en effet l’analyse proposée par Aline Mura-Brunel (« Le lecteur dans le boudoir de La fille aux yeux d’or ») montrant la position de passivité – et de plaisir – dans laquelle se trouve mis le lecteur de Balzac, « sollicité, interpellé voire malmené ». L’idée de la manipulation et du jeu avec le lecteur se retrouve dans le développement de Bertrand Gervais (« Le corps défiguré : lectures et figures de l’imaginaire ») analysant une nouvelle de Didier Anzieu et un texte de Louis-René des Forêts.

Tout aussi passionnante l’approche d’Alain Trouvé (« Lecture, fantasme et sujet processuel »), qui s’intéresse aux fantasmes travaillant deux grands textes : L’abuseur de Séville de Tirso de Molina et Le tremblement de terre du Chili de Kleist. Il montre comment, dans le dénouement de chacun des deux, le déchaînement de fantasmes archaïques vient, pour le lecteur, troubler le clair message du récit.

Figurant dans la troisième partie, mais dans la continuité de cette approche d’influence psychanalytique, l’étude de Sébastien Hubier (« Apprendre à lire et à écrire… L’expérience de lecture comme propédeutique à la création dans le roman des quêtes d’écrivain ») s’attache à montrer les liens ambigus et contradictoires qu’entretiennent ces futurs écrivains avec la lecture – refuge ou au contraire obstacle à la vocation. Face à ces personnages d’écrivains (« fins lecteurs », assez semblables au « lecteur réel »), celui-ci avance que la « lecture littéraire, maintenant l’équilibre entre lu, liseur et lectant » serait à rapprocher de ce que Lacan, lisant Joyce, avait appelé le « sinthome », soit « ce qui assure un lien indéfectible entre le Réel, l’Imaginaire et le Symbolique ». Autant de pistes stimulantes pour la réflexion et pour l’imagination.

  1.  (retour)↑  Voir, en particulier, sa synthèse sur ces questions : La lecture, Hachette, 1993.
  2.  (retour)↑  Roland Barthes, Le bruissement de la langue, Seuil, coll. « Points », p. 69.
  3.  (retour)↑  La lecture comme jeu, op. cit., p. 214.