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L'action culturelle en bibliothèque

Juliette Doury-Bonnet

La Joie par les livres, le groupe Île-de-France de l’Association des bibliothécaires français et la ville de Paris ont organisé le 6 octobre 2005 à la bibliothèque Buffon une journée d’étude sur l’action culturelle en bibliothèque.

Petite histoire de l’action culturelle

L’instauration de l’action culturelle comme une des missions de fond des bibliothèques n’est pas allée de soi : beaucoup de bruit pour rien, selon certains. Cependant, bien avant Malraux, rappela Bernard Huchet (Bibliothèque publique d’information, Bpi), certaines bibliothèques patrimoniales exposaient déjà leurs trésors pour un public sans doute plus restreint que celui d’aujourd’hui. Dès les années 1930, à l’imitation de la bibliothèque de l’Heure joyeuse, l’heure du conte apparaissait en section enfantine. À partir de 1960, avec le développement démographique et l’essor des villes nouvelles, un nouveau type de bibliothèque offrit de nouvelles formes de mise en valeur des collections : des expositions non patrimoniales, des événements autour de l’oralité (débats, conférences). Une des conséquences de la décentralisation a été la pression des élus sur les bibliothécaires pour qu’ils s’impliquent dans l’action culturelle. Enfin la politique des « labels communs » du ministère de la Culture alla jusqu’à brouiller les pratiques : comment, en répondant aux sollicitations, peut-on avoir une politique cohérente et visible pour le public ?

Habiller des tâches traditionnelles avec un vocabulaire nouveau

Bernard Huchet s’employa à définir le concept d’action culturelle, s’appuyant sur les enquêtes de Bernadette Seibel en 1981 1 et de la Bpi en 1995 2. Dans les années 1980, tout ce qui est « convivial » relève de l’« animation », même la signalétique. En 1995, les pratiques sont plus clairement codifiées. Toute action en direction du public qui ne met pas directement en jeu les collections appartient à l’« action culturelle ». Foin de l’animation, des actions organisées « au fil de l’eau », dans un foisonnement « qui peut donner l’impression de fouillis » : l’établissement se saisit d’une mission et élabore une politique cohérente à long terme. La rédaction d’une charte d’action culturelle validée par la tutelle devrait être la phase suivante.

Laurence Tarin (Médiaquitaine) ajouta l’étape de la « médiation » qui s’est développée dans les bibliothèques avec les médiateurs du livre issus du dispositif emploi-ville puis emploi-jeune. Il s’agit finalement d’« habiller des tâches traditionnelles avec un vocabulaire nouveau ».

Bernard Huchet releva trois points qui demeurent problématiques :

  • l’articulation revendiquée entre la politique d’action culturelle et les collections est souvent théorique ;
  • la question des moyens se pose : par manque de locaux adaptés, certaines bibliothèques organisent leurs activités en dehors de leurs locaux d’où un manque de visibilité pour le public ; faute de personnel spécialement affecté à l’action culturelle, un réel savoir-faire ne peut pas se forger ; l’action culturelle est chère et peu « rentable ». L’aspect juridique (contrats, etc.) est souvent négligé ;
  • les manifestations sont éphémères. Une « politique des traces » permettrait de les faire durer dans la mémoire du public et d’informer des usagers potentiels. Le développement du numérique offre des pistes pour constituer une mémoire permanente et efficace.

Comment l’action culturelle s’incarne-t-elle ?

Une table ronde donna la parole au terrain. Josette Grandjon (Médiathèque de l’Agora, Évry) rappela les trois objectifs d’une politique d’action culturelle (mise en valeur des collections, médiation autour des œuvres, recherche de nouveaux publics). Elle souligna l’importance de s’appuyer sur le contexte local et sur des partenaires bien choisis.

« La bibliothèque est le lieu privilégié de la démocratisation culturelle » (Michèle Murgier, Paris-bibliothèques). Ses dimensions « éducative » (Josette Grandjon), « sociale » (Patricia Rémy, BMVR de Troyes), voire « missionnaire » (Bertrand Sabot, élu à Meudon), furent mises en avant. La sociologue Bernadette Seibel apporta un léger bémol à ces professions de foi. Face à un public totalement différent de celui des années 1970, elle souligna l’absence d’objectif commun, l’éparpillement des situations, même si certains dispositifs, vestige des politiques antérieures, demeurent (villes-lecture par exemple). Elle s’interrogea sur les usages sociaux réels de la culture et conseilla aux bibliothécaires de réfléchir sur les « nouvelles formes d’autodidaxie ».

Les deux types d’animation les plus fréquents dans les bibliothèques, les expositions et l’heure du conte, furent illustrés par les communications de Bernard Huchet et de la conteuse Muriel Bloch. Pour cette dernière, qui intervient ponctuellement en bibliothèque, l’heure du conte est « à chaque fois une fête unique et une rencontre ». La fête sera d’autant plus réussie que l’équipe de la bibliothèque aura su sensibiliser le public à la venue d’un conteur extérieur. « Moment précieux dans la chaîne de transmission », la story hour doit aussi évoluer car « la bibliothèque doit rester un lieu d’expérience ».

Bernard Huchet quant à lui mit en question la légitimité et l’efficacité des expositions en bibliothèque : « L’exposition n’est pas du tout un élément incontournable de la bibliothèque et le sera de moins en moins. » En effet, par opposition à ce qui se passe dans les musées, elle doit être un moyen et non une fin. Son but est de susciter l’envie d’aller au-delà pour exploiter les ressources de la bibliothèque. Il faut donc en réserver le principe aux matériaux qui s’y prêtent et éviter l’« expo clé en main » qui ne correspond pas forcément au projet de l’établissement.

Un fil que l’on tire et tout vient avec

Au bout du compte, l’animation, est-ce notre métier, interrogea Nic Diament (la Joie par les livres) ? S’appuyant sur le point de vue des générations successives de bibliothécaires, telles que les définit Dominique Lahary dans un récent article 3, Laurence Tarin montra qu’il s’agit d’une « notion floue qui fluctue en fonction de notre façon de voir notre métier ». Elle analysa la place qui lui est faite dans les deux référentiels métiers (CNFPT et Bibliofil’) 4 et dans les formations initiales et continues proposées actuellement. Liée aux collections et aux publics, moyen d’insérer de façon visible la bibliothèque dans la collectivité, l’action culturelle est au cœur des débats de la profession. « C’est un fil que l’on tire et tout vient avec. »

En conclusion de la journée, Yves Alix (ville de Paris) souligna un paradoxe : dans un contexte morose pour les bibliothèques, l’action culturelle mobilise des moyens importants, alors que son impact sur le public est difficilement mesurable.