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Réinventer le patrimoine

de la culture à l'économie, une nouvelle pensée du patrimoine ?

Christian Barrère, Denis Barthélemy, Martino Nieddu, Franck-Dominique Vivien. Paris : L’Harmattan, 2005. – 337 p. ; 22 cm. – (Gestion de la culture). ISBN 2-7475-7727-9 : 28,50 €

par Jacques Deville

On sait que l’introduction de la notion de « patrimoine » dans le champ de la culture s’est accompagnée, en quarante ans, de profondes transformations. La vague patrimoniale a submergé, déplacé ou subverti les limites chronologiques et matérielles qui définissaient le champ spécialisé de la conservation, au point de recouvrir désormais des domaines aussi éloignés que la dernière mode vestimentaire, les traditions culinaires et bien d’autres pratiques immatérielles. Le patrimoine culturel ne se réduit plus à la liste des monuments ou des chefs-d’œuvre qui, au titre de leur valeur « artistique ou historique », avaient été prioritairement protégés comme des témoins exemplaires de l’histoire de la nation.

Publié dans le prolongement des travaux du laboratoire OMI (Organisation marchés institutions) de l’Université de Reims, l’ouvrage collectif Réinventer le patrimoine – qui réunit des contributions de juristes, d’économistes, de sociologues et de conservateurs – a justement pour originalité de montrer en quoi ce processus de requalification patrimoniale – ou, pour reprendre un néologisme commode, de « patrimonialisation » – a affecté en profondeur la gestion des institutions culturelles, mais aussi celle des milieux naturels, de la haute couture ou du droit de la mer.

Entre l’être et l’avoir

Car au-delà ou en deçà de la polysémie du mot « patrimoine », les analyses mettent au jour des fonctions patrimoniales partagées par des champs disciplinaires apparemment étrangers les uns aux autres : par exemple, la notion de « patrimoine naturel », qui intègre désormais la biodiversité et l’immatériel, a permis d’élargir et de transformer le cadre des régimes de protection réservés, au milieu du XIXe siècle, à des sites considérés comme des témoins remarquables d’une nature « monumentale », perçus alors comme de véritables « musées verts » qu’il convenait de conserver pour l’« instruction » et la « récréation » du public.

Quant aux soubassements juridico-économiques communs aux formes les plus variées de patrimoine, la partie la plus intéressante du livre en explore les caractéristiques. Le « patrimoine » est bien à l’origine un concept juridique, précisé par le code civil. Il y désigne une « universalité juridique », autrement dit un ensemble de biens et de droits susceptibles d’être transmis et laissés en héritage – entité considérée comme indépendante de ses composantes purement matérielles (car le passif y est intégré) et qui tire son unité de son propriétaire (son « titulaire »).

Ainsi lié à la « personnalité dont il est l’émanation », le patrimoine se signale par sa manière de mettre en jeu « la personnalité de l’homme dans ses rapports avec les objets extérieurs » (Françoise Fortunet). À ce titre, il est aussi et surtout, selon la formule d’André Micoud, « ce qui nous relie » : à l’échelle de la collectivité, il se révèle jouer un rôle décisif vis-à-vis de l’espace (en qualifiant les territoires) et du temps (en constituant les identités), aux frontières de sphères de l’avoir et de l’être.

Une dimension économique non réductible aux rapports marchands

Au cours du XXe siècle, l’évolution des disciplines – et notamment du droit lui-même – se révèle avoir mis à mal la conception individualiste du patrimoine, telle qu’elle avait été fondée sur la pure aptitude d’un sujet à posséder des biens et des droits. L’émergence de nouveaux enjeux patrimoniaux, liés notamment à la préservation des ressources naturelles, à la généralisation du principe de précaution et au développement durable, exige désormais de nouveaux modèles, en rupture avec la fiction d’un individu qui, même dépourvu de tout bien, n’en resterait pas moins un « petit propriétaire de soi » (Martino Nieddu).

C’est dans ces conditions, par exemple, que le droit de la pêche – comme le montre Gwenaele Proutière-Maulion – a été contraint de recourir à la notion de « patrimoine collectif », qui se distingue à la fois du patrimoine « inappropriable » défini par la communauté internationale (« patrimoine commun »), que de celui – « inaliénable » – de l’État, ou de celui, éminemment « appropriable », des particuliers. Selon Denis Barthélemy, le droit de l’agriculture aura consacré lui aussi la destitution du patrimoine individuel et familial au profit de la notion de « patrimoine professionnel » comme institution coopérative régulant l’allocation des moyens de production.

À travers de tels exemples, une vision unifiée du patrimoine est-elle concevable ? Est-il possible d’extraire les principaux traits d’une économie du patrimoine qui serait définie en dehors de tout rapport marchand ? À soixante-dix ans de distance, de telles questions ne sont pas sans rappeler la tentative de Bataille, Leiris, Klossowski et Caillois d’analyser, à la suite de Marcel Mauss, certains faits culturels ou sociaux caractéristiques d’une société comme des phénomènes d’une économie « somptuaire », à la fois irréductible à la logique des échanges commerciaux et cependant fondatrice des institutions humaines. De ce point de vue, l’ouvrage Réinventer le patrimoine opère une critique des approches plus récentes qui (depuis la comptabilité patrimoniale appelée de ses vœux en 1957 par Bertrand de Jouvenel) font appel aux « techniques d’évaluation contingente » pour simuler le fonctionnement d’un « marché implicite », sous-jacent ou encore à naître, permettant de chiffrer en termes de coûts et d’avantages les choix de gestion patrimoniale.

À travers les diverses études de cas proposées, l’intérêt de ce volume aura été sans doute de parvenir à faire apparaître un certain nombre de traits communs aux différents secteurs de l’économie patrimoniale : le caractère peu, voire non renouvelable des ressources patrimoniales (qu’elles soient naturelles ou culturelles) ; la présence de nombreux « effets externes » ; le caractère non exclusif des usages du patrimoine ; une faible accessibilité ou une non-accessibilité des biens à l’échange ; des modalités d’investissement envisagées sur le long terme ou très long terme ; et des finalités qui visent à une perpétuation intergénérationnelle de la collectivité.