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Perry Anderson

La pensée tiède

un regard critique sur la culture française

trad. de l’anglais par William Olivier Desmond. Suivi de La pensée réchauffée : réponse de Pierre Nora. Paris : Éd. du Seuil, 2005. – 136 p. ; 19 cm. ISBN 2-02-080304-6 : 11 €

par Anne-Marie Bertrand

Ce petit et joli ouvrage est constitué de trois parties. Les deux premières sont la reprise de deux articles de Perry Anderson, publiés en septembre 2004 dans la London Review of Books. La troisième est la réponse qu’y fait Pierre Nora.

Perry Anderson, « essayiste britannique et historien de gauche réputé » comme le présente la quatrième de couverture, développe dans ses papiers une analyse sans complaisance sur le déclin français. Notons que, honnêtement, il a également quelques pages sévères sur le déclin britannique, dont « l’icône culturelle est une star du football », dont « les universités n’ont plus un sou », dont « la diplomatie est à la botte des États-Unis ». « La façon dont la Grande-Bretagne déchoit dans le monde pourrait elle-même être qualifiée de médiocre », conclut-il.

Mais le cœur de son propos concerne la situation française. Après quelques pages nostalgiques (pour l’auteur comme pour le lecteur) sur la brillante vie culturelle et intellectuelle en France dans les années 1960 et 1970, son diagnostic est sans appel : « Tout ceci est du passé. » De façon à la fois facile, pertinente et consternante, il égrène d’un côté les Lévi-Strauss, Braudel, Barthes, Lacan, Foucault, Derrida et autres Bourdieu et, de l’autre, la « dégringolade culturelle », BHL, Houellebecq et Amélie Poulain.

Si le constat est imparable (quoique à nuancer : la fin des intellectuels maîtres à penser ne signifie pas la fin des intellectuels en France), l’explication qu’il apporte à ce phénomène est plutôt cocasse. Pour lui, le déclin culturel et intellectuel français est dû à la conversion de la classe politique au libéralisme, conversion accompagnée et cornaquée sur le plan intellectuel par « Furet, Nora et leurs alliés » qui ont mené une « campagne organisée, conduite avec habileté et détermination ». Cette « matrice libérale » a imposé sa « domination universelle » dont l’indicateur est « la pensée unique ». Les Lieux de mémoire sont l’objet de critiques spécifiques et acides, « entreprise de bout en bout élégiaque », « somme d’apaisement patriotique », « l’un des programmes les plus ouvertement idéologiques de l’historiographie mondiale d’après-guerre » qui participe au grand complot mené par François Furet pour imposer un regard libéral sur notre propre histoire.

Pierre Nora n’a, évidemment, pas grand mal à répondre à ces attaques. Il reconnaît le « déclin français » mais y voit un phénomène européen : « Perry Anderson peut-il citer un seul grand intellectuel anglais, espagnol, italien qui rappellerait de près ou de loin ce que furent Sartre et Lévi-Strauss, sans parler de Benedetto Croce et de Bertrand Russell ? » La situation américaine n’est pas plus brillante. « L’anémie des cultures nationales et la raréfaction des théories d’ensemble sont des phénomènes de grande ampleur qui dépassent de beaucoup le cas français », assure Pierre Nora. Ce qui ne nous rassure pas : qu’est-ce qui provoque cette « anémie des cultures nationales », cette « brutale et mystérieuse dénivellation de [notre] production culturelle » ? Nora suggère quatre pistes : l’abandon des humanités classiques, la fin du « révoltisme natif » (avec la fin des grands récits du monde, la chute du mur et la mort du gaullisme), la fin de l’exception culturelle sous toutes ses formes (« la recherche scientifique et l’université, mais aussi l’édition, le cinéma et le théâtre ») et la mise en question du « modèle national et républicain classique ».

En somme, le déclin culturel, la « dégringolade française » seraient dus à l’air du temps. On regrette que l’analyste n’ait pas été jusqu’au bout de son raisonnement : la concentration de l’édition et des moyens d’information, la valorisation du présent, la paupérisation des universités, le relativisme culturel, la prime à l’émotion, etc. Tous ces facteurs (et bien d’autres) valorisent la réaction médiatique plus que le travail de réflexion. Les « grands intellectuels » d’aujourd’hui sont absents de la scène. Comment leur redonner une place ? Cela aurait pu être la conclusion de ce petit livre, malheureusement inabouti. Mais amusant.