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Figures de l'éditeur

Françoise Nicol

Le propos du colloque organisé par l’équipe LabSic (Laboratoire des sciences de l’information et de la communication) de l’université Paris XIII était ambitieux : en deux journées (19 et 20 mai 2005), il s’agissait de tracer le ou plutôt les portraits de l’éditeur, dans le contexte des mutations actuelles du paysage éditorial. Le titre au pluriel, « Figures de l’éditeur », présupposait l’impossibilité d’une définition univoque de ce personnage qui est aussi un métier. Mieux valait diversifier les angles d’attaque, comme l’ont fait les organisateurs en proposant une approche interdisciplinaire et comparatiste, selon quatre axes : représentations, savoirs, compétences et territoires.

Représentations

L’historien du livre Jean-Yves Mollier a introduit le colloque par un parcours à travers deux cent cinquante ans, de l’autonomisation de l’éditeur dans la chaîne du livre à la naissance possible d’autres « faiseurs de livres », dans un avenir proche. C’est le siècle de l’Encyclopédie qui voit la naissance de l’édition dont Charles-Joseph Panckoucke incarne la figure fondatrice par son ambiguïté : marchand et médiateur, recueillant pour partie l’aura des écrivains, il préfigure les grands entrepreneurs aventureux du siècle suivant. Il a ensuite fallu un siècle – et l’irruption du gigantisme sous l’impulsion d’Hachette – pour que des maisons familiales opulentes dominent le marché. Mais aujourd’hui, les groupes leaders, dirigés depuis 1980 par des industriels ou des financiers puissants, sont menacés de perdre leur légitimité en matière éditoriale.

À travers des exemples empruntés au passé et au présent de l’édition française, européenne ou francophone, les différents chercheurs invités ont répondu à quatre questions destinées à redéfinir la position actuelle de l’éditeur dans l’espace public, au vu des mutations subies par le monde du livre : quelles sont les représentations de l’éditeur ? Quelle est sa relation aux savoirs qui légitime sa fonction de médiateur ? Le « savoir-éditer » exige-t-il une technicisation du métier ? Comment l’éditeur s’inscrit-il dans un territoire donné ?

Bertrand Legendre a ouvert la réflexion en se demandant quelles sont les représentations données de l’éditeur et comment lui-même participe à la construction de celles-ci, particulièrement via sa relation à l’auteur, entre légitimité culturelle et développement d’entreprise. Plusieurs portraits ont permis de dégager des logiques à l’œuvre : celui de Giangiacomo Feltrinelli, aux multiples positionnements, « synthèse de l’histoire culturelle » de l’Italie (Carmela Lettieri) ou de l’auteur-éditeur québécois, Jacques Godbout, s’appuyant sur son image d’homme de lettres (Marie-Pier Luneau). Hervé Serry a montré comment Le Seuil, aujourd’hui tombé dans le giron de La Martinière, a valorisé un capital symbolique et financier, hérité de ses fondateurs chrétiens. Quant à Jean-Louis Cornille, il a proposé une sorte de typologie des représentations données de l’éditeur par l’auteur.

Savoirs et compétences

La relation aux savoirs qui fonde la fonction médiatrice revendiquée par l’éditeur a été abordée ensuite par le biais de secteurs qui subissent la crise du modèle traditionnel de diffusion du savoir : le documentaire jeunesse (Julia Bonaccorsi, auprès de Daniel Jacobi, a comparé l’inno-vante collection du « Père Castor » à celle des « Yeux de la Découverte » de Gallimard), les ouvrages de vulgarisation scientifique, inévitable compromis (Dominique Cartellier), les manuels scolaires qui valorisent tantôt le savoir, tantôt la médiation (Corinne Abensour) et les encyclopédies, à travers le bel exemple de l’Encyclopédie française (David Douyère).

Les livres naissent-ils dans les choux, s’est demandé Christian Robin en posant une hypothèse intéressante à propos des compétences de l’éditeur : dans le champ de la production auquel elle appartient, l’édition ne fait-elle pas figure de précurseur, comme d’ailleurs toutes les industries culturelles ? Et si, en privilégiant une politique de l’offre individuelle, elle était à l’avant-garde des autres modalités de production de biens de consommation de masse ? Elle suppose en tout cas des compétences intellectuelles et techniques que deux enquêtes ont permis d’étudier, celle d’Anne Berest, qui a mesuré chez les jeunes l’écart entre le rêve d’éditer et la confrontation avec la réalité et celle de Brigitte Juanals, observatrice du documentaire jeunesse. Brigitte Ouvry-Vial, éditrice, a dévoilé les modalités du savoir-lire, une des compétences les plus singulières de l’éditeur. Enfin, Dominique Cotte a montré le rôle structurant de la « machine », tout au long de la chaîne éditoriale.

Territoires

Il restait à s’interroger sur les conditions dans lesquelles émerge l’éditeur, ancré dans un espace géographique et politique, mais aussi linguistique et social, pour saisir les liens symboliques d’un territoire à sa production éditoriale.

Auprès de Josée Vincent, André Bendjebbar a expliqué le paradoxe du manuel d’histoire, miroir du passé mais toujours de son temps, dans sa conformité aux instructions ministérielles. Luc Pinhas a présenté les difficultés de l’édition francophone, marginale au regard de la puissance symbolique de la production parisienne. Enfin, le chercheur roumain András Kányádi a confronté, sur une base mythocritique, le portrait du directeur de Kriterion, maison qui a soutenu les minorités ethniques sous la dictature, à celui du responsable français de L’Esprit des péninsules.

Pour conclure, Bertrand Legendre a resserré le lien entre passé et présent : « La construction contemporaine de l’éditeur, figure de liberté, figure rêvée, est fondée sur une autre figure rêvée mais historique, celle-ci, de l’éditeur artisan. » Ce modèle, souvent proposé contre celui de l’entrepreneur et du commerçant, est une clé pour comprendre les stratégies et les positionnements actuels. Les débats menés à Paris XIII ont aidé à cerner les mutations de la filière, par le biais d’une figure essentielle, étroitement dépendante des autres maillons de la chaîne du livre. Les actes du colloque paraîtront en novembre aux éditions Nouveau monde.