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i-expo 2005

Juliette Doury-Bonnet

Comment transformer l’information en outil de veille stratégique des décideurs ? Tel était le thème de la 22e édition d’i-expo, le salon de l’information numérique professionnelle, qui s’est tenu au Centre national des industries et techniques (Cnit), à Paris, les 1er et 2 juin 2005. Le Canada était le pays invité.

Parmi les conférences et ateliers organisés lors de ce salon, l’Institut de l’information scientifique et technique (Inist-CNRS) proposa deux rencontres centrées sur les problématiques actuelles des métiers de l’information scientifique et technique (IST) : l’une fut consacrée aux nouvelles tendances dans ce secteur ; l’autre aux réponses que les professionnels de l’IST peuvent apporter face aux modèles émergents de publication scientifique et à l’évolution des pratiques des chercheurs 1.

Décrypter les dernières initiatives dans le secteur de l’IST

Francis André (Inist) balaya l’actualité de l’open access. Il constata la multiplication des conférences sur le sujet : beaucoup d’acteurs souhaitent discuter. Il souligna que les publications scientifiques n’étaient pas le seul domaine touché. Ainsi, la déclaration de Berlin de 2003 comporte un paragraphe sur les matériaux bruts, les données factuelles de la recherche 2. C’est ce qu’on appelle l’e-science. Le débat s’est également ouvert sur le libre accès à la connaissance, animé par la société civile dans différentes instances, telles que le Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), l’Unesco, l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI). « C’est un mouvement qui naît, on est dans l’expérience, il y a une nouvelle économie derrière. »

Danièle Bourcier 3 (Centre d’études et de recherches de science administrative, Cersa) a rappelé le principe des licences Creative commons et les objectifs du projet Science Commons. Lancé en 2005 et adopté par Public Library of Science, BioMedCentral et le Massachussetts Institute of Technology (pour ses cours en ligne), ce projet, qui concerne les publications scientifiques, vise à élargir l’accès aux données et à rendre le contrôle au chercheur. Pour ce dernier, « il vaut mieux partager et être connu qu’être rémunéré », a affirmé l’intervenante.

Convaincu que l’avenir est à la double publication, sous forme imprimée et électronique, Jean-Baptiste de Vathaire a présenté le nouveau portail de revues de sciences humaines et sociales (SHS) francophones Cairn. Le site cairn.info ouvrira au public en septembre, avec 41 publications, de recherche mais aussi de débat, émanant des promoteurs du projet, les éditeurs Belin, De Boeck, La Découverte et Érès. Soutenu par le Centre national du livre pour la numérisation des articles, Cain devrait proposer 200 revues d’ici trois ans. Le programme privilégie la diffusion et la valorisation des contenus au détriment de l’aspect patrimonial, puisque la rétroconversion part de 2000 ou 2001. Afin de ne pas fragiliser davantage l’économie des revues, la solution de la « barrière mobile » a été adoptée : les archives et les métadonnées seront en accès libre, mais l’accès au texte intégral des numéros courants et récents sera conditionnel (lié à l’abonnement papier, pay per view ou souscription de licences pour accéder à des bouquets de revues). Cairn, dont le nom symbolise la pratique collaborative, utilise des normes ouvertes et permet de disposer de statistiques d’utilisation.

Ce projet semble faire double emploi avec le portail Persée, initié par le ministère de l’Éducation nationale, ouvert en janvier 2005 avec sept revues pionnières, qu’ont présenté Jean-Émile Tosello-Bancal (Sous-direction des bibliothèques et de la documentation) et Nathalie Fargier (université Lyon II). À l’heure où « mutualisation » et « coopération » sont les maîtres mots, on pourra le regretter…

Jaco Zijlstra a exposé la politique de l’éditeur Elsevier dont l’offre Scopus est un outil de recherche documentaire fondé sur le flux des tâches du scientifique.

Présentant Google Scholar, John Lewis Needham a insisté sur l’éthique de Google, sa « mission d’organiser l’information pour la rendre universellement accessible et utile à tous » et le « cadeau » que cette entreprise ferait aux utilisateurs. « Timeo Danaos et dona ferentes », a ironisé Jean-Émile Tosello-Bancal.

L’information scientifique, moteur de la dynamique de la recherche

Le paysage de l’IST s’est complexifié. Daniel Kaplan (Fondation Internet nouvelle génération, Fing) a souligné en introduction à la table ronde de l’après-midi que le web avait bouleversé l’offre, les accès, les usages, ouvrant une sorte de boîte de Pandore…

Internet a transformé la sociologie de la recherche, a tout d’abord constaté Monique Lefebvre (Fondation canadienne de l’innovation), en prenant l’exemple de l’astronomie, un domaine très hiérarchisé. Ces changements sont positifs en termes de démocratisation de l’accès aux résultats et d’égalisation des chances des chercheurs. Des communautés virtuelles se constituent, fondées sur un travail collaboratif. De nouveaux types de corpus apparaissent, les canaux de diffusion sont modifiés grâce à l’open access. « La recherche financée par les fonds publics doit être accessible sans frais à tous », a affirmé Monique Lefebvre, qui a également abordé la question de l’impact des résultats de la recherche et de l’évaluation des chercheurs. « Le transfert des connaissances doit être intégré à la recherche même. Rapprocher les producteurs de tous les utilisateurs, c’est ce que permet Internet », a conclu l’intervenante québécoise.

Rappelant que l’IST a un coût, Laurent Romary a donné le point de vue du CNRS en montrant en quoi cette institution peut jouer un rôle de « facilitateur » pour accéder aux résultats de la recherche. Il a insisté sur le contrôle de la qualité.

Marie-Dominique Heusse (Association des directeurs et des personnels de direction des bibliothèques universitaires,  ADBU) a présenté les évolutions de l’IST dans les universités françaises. L’offre, croissante, se caractérise aujourd’hui par une prédominance des revues électroniques sur les bases de données et les documents numériques. Cependant, les usages demeurent disparates selon les domaines : important dans les sciences, techniques et médecine, il est quasi inexistant en lettres. On note une résistance encore forte de la part des chercheurs – voire des étudiants, malgré la formation qui leur est offerte –, à cause d’un certain manque de familiarité.

Mais l’IST va bien au-delà des revues, a souligné Daniel Kaplan. « On est dans un monde en voie de globalisation, mais on a des revendications d’identité » : Maurice Godelier (École des hautes études en sciences sociales) a pris plusieurs exemples de créations de banques de données dans son champ, l’ethnologie, grâce auxquelles l’information scientifique est partagée et sa diffusion élargie et démocratisée. L’élargissement de l’Europe à vint-cinq membres impose la constitution de banques de données : « Il faut écrire l’histoire de l’Europe. »

La recherche scientifique demande la mobilisation de communautés. Mais « comment créditer les jeunes chercheurs qui créent des ressources numériques ? », s’est interrogé Maurice Godelier. Et Daniel Kaplan a insisté sur le « brouillage des frontières », prenant l’exemple des jeunes qui publient des blogs et se retrouvent à la tête de médias…