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Actualité du livre d'artiste

Nicole Picot

Des artistes, des livres et des bibliothécaires, c’est ce trio qui fut convié à la journée d’étude organisée par le groupe des bibliothèques d’art de l’Association des bibliothécaires français et par la Bibliothèque Kandinsky, le 27 mai 2005, au Centre Georges Pompidou. La place réservée aux artistes dans le programme fut essentielle. Ce fut une journée privilégiée de dialogue fécond et de réflexion commune. Par le choix des œuvres que chacun pouvait avoir en main, par leurs commentaires, leurs références bibliographiques, Yann Sérandour, Jochen Gerz, Roberto Martinez nous ont généreusement fait partager leurs recherches, leur cheminement et ainsi comprendre les caractéristiques de leurs livres d’artistes.

Ces documents sont différents de nos livres d’art habituels. Les techniques et les matériaux utilisés sont variés : stencils, sérigraphie, offset, livrets, feuillets, affiches, leporello, cartes postales… Leur couverture est modeste et peut ne pas porter le nom de l’auteur ou de l’éditeur. C’est une œuvre d’art non sacralisée, d’une réalisation peu coûteuse, vendue à un prix modique et dont la distribution n’utilise pas les lieux habituels du circuit marchand. Ces livres, aux formes diverses, sont très liés à l’ensemble de leur travail et c’est pourquoi ils retiennent toute l’attention des bibliothécaires. Cette journée était un des événements conçus pour la 5e édition du salon ArtistBook International à la galerie Liliane et Michel Durand-Dessert à Paris, associant la Bibliothèque nationale de France (BnF), la Bibliothèque Kandinsky et la Maison européenne de la photographie. La visite privée de cette exposition nous a permis de prolonger notre découverte par la rencontre des exposants.

L’artiste, le livre et Internet

L’introduction synthétique de Didier Mathieu, directeur du Centre des livres d’artistes Pays/Paysages 1, à Saint-Yrieix-la-Perche, présenta le développement de ce média en Europe et aux États-Unis, dès les années 1960 et cita les études historiques d’Anne Moeglin-Delcroix, Clive Phillpot, Germano Celant, Lucy R. Lippard. Les artistes étaient liés à des mouvements tels que l’art minimal, l’art conceptuel, le mouvement Fluxus. En rupture avec la philosophie et les usages de la vie artistique, ils ont choisi de joindre leur voix à la contestation politique et sociale. Leur démarche a bouleversé la conception de la création et les a inscrits plus profondément dans le contexte social. Par des exemples de la collection du centre, représentatifs des années 1960, 1980 et 2000, Didier Mathieu a montré ce qui les distingue des livres de bibliophilie. Pour les années 1960, il nous a fait découvrir ou redécouvrir les Twenty-six Gasoline Stations d’Ed Ruscha (prononcez Rouché), puis l’artiste américaine Ida Applebroog, Éric Watier, Hamish Fulton.

Les recherches de Yann Sérandour sont très liées aux livres et aux bibliothèques. Ses Thirty-six Fire Stations font écho à Ed Rusha, Prière d’insérer à Specific and General Works, de Lawrence Weiner. Son travail s’appuie sur Italo Calvino, sur L’originalité de l’avant-garde et autres mythes modernistes de Rosalind Krauss (Macula, 1993), sur Fanfare : roman d’Emmanuel Adely (Stock, 2002). Il présente sa « bibliothèque virtuelle » sur Internet 2.

L’art de Jochen Gerz vient de son désir d’écriture. Il recherche un équilibre auteur/lecteur, pour rendre le lecteur plus impliqué, plus près de l’état d’auteur. Il a beaucoup investi dans le livre, dans la réflexion sur son rôle, sensible également à tout ce qui n’a pas été écrit, à l’isolement antisocial du lecteur.

Roberto Martinez, plasticien et enseignant, trouve son inspiration dans des éléments modestes, éphémères de la vie quotidienne. Internet est pour lui un lieu de diffusion planétaire et dégagé des contraintes économiques imposées aux galeries. Son site Internet propose les photographies de personnes du monde entier portant le même nom que lui. Il est le fondateur de la revue Allotopie  3. Ses nombreux livres de photographies font partager les questions qu’il pose à notre monde actuel.

Les fonds des bibliothèques

Le Centre national de l’estampe et des arts imprimés (CNEAI) 4 de Chatou accueille et accompagne les artistes pour la réalisation de leurs projets. Sa directrice, Sylvie Boulanger, a montré des livres d’artistes choisis dans la collection de plus de deux cents titres réalisée en dix ans.

D’autres fonds sont constitués dans les bibliothèques en France. À la BnF, Françoise Woimant (Département des estampes et de la photographie), par ses contacts réguliers avec les graveurs, a initié la collection avec des œuvres de Jean Le Gac, Annette Messager, Christian Boltanski. Marie-Cécile Miessner (Département des estampes et de la photographie) enrichit les documents entrés par dépôt légal par deux à trois cents achats dans les galeries, les librairies spécialisées, les salons, les foires, et continue la tradition de contacts avec les artistes. La collection possède maintenant cinq mille titres, elle est consultable dans les bases BN-Opaline et sur BN-Opale Plus 5.

Francine Delaigle a présenté le fonds de la Bibliothèque Kandinsky. Il a son origine dans la fusion des collections du Musée national d’art moderne du Palais de Tokyo avec celles du Centre national d’art contemporain (CNAC), installées au Centre Pompidou dès 1977. Une commission de choix détermine les quelque cent cinquante acquisitions annuelles auprès de libraires spécialisés, de galeries, d’enchères en ventes publiques et auprès des artistes français et étrangers. Le catalogue informatisé les rend facilement repérables par la vedette de forme 6.

Françoise Lonardoni a présenté le fonds de la Bibliothèque municipale de Lyon, héritier de l’artothèque fermée et du fonds photo (environ sept mille tirages de 1930 à 1960). La politique d’acquisition définie privilégie quelques artistes : Jean-Marc Cerino, Rémy Jacquier, Hubert Renard, Jean-Jacques Rullier, présentés de façon exhaustive en concertation avec le Fonds régional d’art moderne (Fram). La collection de quatre-vingt-dix-sept livres est montrée dans des expositions régulières afin d’introduire un courant, une œuvre, la création d’artistes de la région. La volonté patrimoniale est doublée d’une ambition pédagogique. Le catalogue est consultable à distance 7.

Cette journée d’étude a montré trois types de collections dans les bibliothèques : la constitution d’un patrimoine national par la BnF, la constitution d’un patrimoine régional mettant en valeur la création locale par la BM de Lyon, la conception « muséale » de la Bibliothèque Kandinsky, constituant un ensemble complémentaire des collections du musée.

Ces documents demandent une gestion particulière. Leur repérage exige une grande spécialisation. Le catalogage est complexe. Véronique Meunier (BnF) et Chantal Lachkar (Bibliothèque Kandinsky) ont souhaité d’autres réunions afin d’initier des coopérations en matière d’acquisitions partagées, de catalogues, de valorisation.