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Censure ou autocensure face aux livres qui dérangent

Juliette Doury-Bonnet

Dans le cadre du Festival des éditeurs indépendants « Les éditeurs font le printemps », qui s’est tenu du 11 au 24 mai 2005 à la halle Saint-Pierre, les Éditeurs associés, la Direction des affaires culturelles de Paris et Paris Bibliothèques ont organisé, le 23 mai dernier, une journée professionnelle sur le thème de la censure et de l’autocensure face aux livres qui dérangent. Sous-titrée « Clichés qui arrangent ou images qui dérangent ? », cette rencontre fut centrée sur la littérature de jeunesse qui « polarise toutes les formes de censure », comme le souligna en préambule Jean-Claude Utard (Ville de Paris). La censure présente aujourd’hui des aspects nouveaux (diffamation, atteinte à la dignité d’une catégorie de personnes…) qui conduisent à l’autocensure l’auteur, le bibliothécaire, l’éditeur ou le libraire.

Raymond Perrin 1 consacra l’essentiel de son exposé à la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, « essentiellement faite pour éradiquer la bande dessinée, une littérature de gangster ». Ne craignant pas l’amalgame, il souligna que cette loi cristallisait un combat commencé beaucoup plus tôt par des personnages aussi différents que l’abbé Bethléem (« La littérature enfantine ne tue pas moins d’âmes que l’école sans Dieu »), Mathilde Leriche (la bande dessinée n’acquiert un droit de cité à la Bibliothèque de l’Heure joyeuse qu’en 1968) ou Célestin Freinet. Il insista sur l’influence qu’exercèrent les psychiatres américains 2 sur la loi et sur les pédagogues qui dominaient la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse, dispositif central de la loi.

La communication de Raymond Perrin suscita une mise au point de Viviane Ezratty (l’Heure joyeuse) pour qui « Marguerite Gruny et Mathilde Leriche étaient de leur temps ». Jean-Claude Utard enfonça le clou : « On ricane du passé, mais quels sont nos préjugés ? » Il revint sur la question des choix en bibliothèque : faire une sélection, est-ce censurer ? Véronique Soulé (Livres au trésor) précisa quant à elle que la Commission de surveillance, qui « n’est que le reflet de notre idéologie », oriente aujourd’hui son travail sur les revues pornographiques pour en interdire l’affichage et ne joue donc pas son véritable rôle de protection de l’enfance.

Une table ronde réunit Véronique Soulé, deux éditeurs, Jean-Marie Antenen (Quiquandquoi) et Gaël Rougy (Les Oiseaux de passage), et un universitaire, Tanguy L’Aminot 3. Ce dernier retraça les péripéties des trois éditions du roman d’Emmanuelle Arsan, Emmanuelle, entre 1959 et 1988.

Exemples à l’appui, Véronique Soulé montra la difficulté de la réflexion sur la censure dans le livre de jeunesse. Le désormais classique Max et les maximonstres fut critiqué par les revues et rejeté par les bibliothèques lors de sa parution en France en 1964. Quant au roman Je ne suis pas une fille à papa (T. Magnier, 1998), ce sont les diffuseurs qui l’ont refusé.

Tous les intervenants s’accordèrent sur la censure économique à l’œuvre dans l’édition. « Oui, on s’autocensure. Plus qu’il y a vingt ou trente ans », reconnut Jean-Marie Antenen : un petit éditeur doit faire attention, s’il veut (aussi) vendre et éviter les procès.

L’illustrateur Gaël Rougy signala les grilles de lecture implicites, d’inspiration anglo-saxonne, auxquelles des éditeurs comme Nathan soumettent depuis peu les illustrations, qui doivent respecter une certaine parité sexuelle et raciale. Il regretta la place croissante prise par la direction du marketing au sein des maisons d’édition.

Pour Véronique Soulé, on oublie souvent de parler de littérature quand il est question de livres de jeunesse. « Le mot qui revient toujours, c’est sain ou malsain. »

L’écrivain Eddy Devolder consacra son intervention de l’après-midi à l’autocensure du point de vue du créateur, dans le contexte particulier de la Belgique. Il s’appuya sur ses trois récits d’inspiration autobiographique, La Russe, Anna Streuvels et La ligne de partage, parus chez Esperluète dans une collection qui consacre la rencontre d’un écrivain et d’un plasticien. Il rendit hommage à la bibliothèque publique, « cathédrale de la connaissance, dynamisée par le prêt ».

  1.  (retour)↑  Auteur d’Un siècle de fictions pour les 8 à 15 ans, 1901-2000, L’Harmattan, 2003.
  2.  (retour)↑  Il cita deux articles parus dans Les Temps modernes : Gershom Legman, « Psychopathologie des comics » (1949) et Fredric Wertham, « Les Crime Comic-Books et la jeunesse américaine » (1955).
  3.  (retour)↑  Coauteur de Censure, autocensure et art d’écrire : de l’Antiquité à nos jours, sous la dir. de Jacques Domenech, Complexe, 2005.