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Passages frontaliers

Corinne Verry-Jolivet

Je ne sais pas s’il existe un parcours « typique » dans le métier de bibliothécaire : si l’on considère un parcours « typique » qui consisterait à cheminer des concours d’État aux bibliothèques d’État, sans déroger au trajet balisé du « fonctionnaire », sans détour par le privé ni passage d’un domaine du savoir à un autre, d’une fonction à une autre, d’un niveau de public à un autre, alors oui, le mien est certes « atypique », sans pour autant être ni éclectique ni très original. Car les circuits du public ont cela de positif qu’ils offrent, finalement, bien des possibilités aux bibliothécaires, conservateurs, chargés d’études documentaires, pour peu qu’ils soient mobiles, de passer d’un établissement à un autre pour y exercer leur métier des façons les plus variées.

La documentation scientifique

Je n’ai pas fait ce choix des concours, car l’opportunité me fut offerte d’entrer au centre de documentation du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) sur un poste d’ingénieur d’étude sur contrat à un moment où cela était encore possible. Une formation d’historienne de l’Ancien Régime ne me destinait nullement, CITATIONa priori,/CITATION à ce genre d’exercice… mais était passé par là le diplôme du CAFB (Certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire), dont l’option documentation ouvrait, au début des années 1980, plus de portes qu’elle n’en fermait. Cette chance me fut donc donnée de faire au CNRS mes premières armes dans la documentation scientifique auprès de personnes qualifiées et bienveillantes dont je n’eus à supporter que la plus totale confiance.

Forte de cette expérience, mais un peu en manque d’une activité culturelle tournée vers le « grand public » et non plus seulement les « chercheurs », j’eus, là encore, la chance de pouvoir pénétrer dans ce navire original que fut la Cité des sciences et de l’industrie, et particulièrement sa médiathèque, dès son ouverture.

La gestion d’équipes

Le passage fut tranché, le changement brutal, comme une entrée dans une volontariste modernité. D’autant que je m’y occupai d’abord, et avant de prendre la direction d’un service, de tout autre chose que de documentation ou de bibliothéconomie, à savoir de formation, et donc plutôt de ressources humaines. Je vous le disais bien, le métier mène à tout…

Mais les sciences sont les sciences, un livre est un livre. Et puis, on intègre vite les objectifs d’une aussi jeune institution que la Cité des sciences, car elle vous porte en même temps que vous contribuez à la construire. Ce fut donc avec une relative « facilité » que je passai des chercheurs au grand public, et que je découvris ce que pouvait être une grande médiathèque publique.

Était-ce le même métier, proche et lointain à la fois de ce que j’avais fait au CNRS pour la documentation informatisée toute naissante ? Je pouvais en tous les cas apporter mon expérience des tout nouveaux SIGB (systèmes intégrés de gestion de bibliothèque), ma connaissance (encore très partielle) du monde scientifique, et m’atteler, avec un soi-disant « sens de l’organisation » que je n’ai jamais revendiqué mais que l’on m’a reconnu au fil du temps, à la « gestion d’équipe ». Le monde des bibliothèques n’est pas « à part » sur ce terrain, pas plus « à part » que n’importe quelle société productrice de services, quand il s’agit de « manager ».

Et voilà, ce fut le vrai lien, le « liant » inévitable qui intéressa mes employeurs futurs, qui me colla à la peau mais que j’acceptai avec docilité et non sans une certaine fierté, car après tout il y a quelque chose de gratifiant à mener sa troupe, recruter, qualifier, motiver, promouvoir… De la Cité des sciences, je passai à l’Institut Pasteur, pour m’occuper d’un formidable projet de construction d’une nouvelle bibliothèque puis de sa direction pendant plus de dix ans. Un retour aux sources dans la recherche scientifique, donc, vivant là toutes les étapes des si profondes et rapides évolutions de l’information et donc de notre métier.

Quittant cet institut après treize ans, je décidai enfin de faire le pas : revenir à mes premières amours, au monde culturel, à la lecture publique, aux sciences humaines, à l’animation…

Adieu donc périodiques électroniques, catalogues partagés, consortiums, archives ouvertes et autres portails spécialisés. Adieu l’IST, bienvenue dans le monde des collectivités territoriales, de littérature, des statistiques de prêt et autres comptages par segmentation de public…

Le lien fut donc cette supposée capacité à gérer une équipe et mon expérience « transversale » à la Cité des sciences. Mais la vraie continuité fut dans la mise en place des systèmes de gestion informatisés. Je suis sans doute de la génération qui vécut cette révolution des systèmes et dans toutes les bibliothèques où je suis passée, j’ai trouvé les mêmes incontournables informaticiens, géniaux ou farfelus, ceux qui vous aident, malgré tout, à faire avancer vos projets, à améliorer vos outils.

Des matières différentes, des publics différents

Pour autant, ces passages ne sont pas aisés : ils peuvent l’être pour certaines tâches communes, récurrentes et assez semblables (gérer un budget, commander des documents, développer des projets informatiques, construire un catalogue, etc.), mais ils ne le sont pas par la matière que l’on traite et les publics auxquels on s’adresse. On n’œuvre pas dans la même durée, pour les mêmes objectifs. Un chercheur qui produit lui-même de l’information spécialisée aura des exigences bien définies dans sa recherche documentaire comme sur le niveau ou la validité de l’information qu’on lui délivre. Un lecteur passionné de voyages prendra le temps de découvrir vos nouveautés, celles que vous lui conseillez, qu’il ne connaît pas encore, qu’il ne s’attend pas à trouver…

Pourtant la différence dans les tâches à mener est rendue possible par ce socle même que constituent les tâches communes. Dans notre profession, on a des repères, des structures, des fondements. L’enseignement, que je n’ai jamais négligé, m’a aidé à donner un sens à mon métier sur ces bases communes : c’est, par exemple, parler à des jeunes étudiants de ce que cela signifie accueillir du public dans une bibliothèque ; leur montrer comment vous vous êtes « débrouillée » avec des chercheurs exigeants, des historiens pointilleux, des familles en mal d’oisiveté, des petits enfants qui ne savent pas encore lire ; leur expliquer que, pour tout cela, il n’y a ni règle ni recette mais des approches communes, une façon d’être et de transmettre, une capacité à s’ouvrir à des attentes aussi diverses qu’imprévisibles.

Des tutelles différentes

Quant aux tutelles, à l’administration, là, bien sûr, la différence est énorme et je l’avais sous-estimée. Si, partout, l’administration est contraignante, elle l’est particulièrement dans une collectivité territoriale, quand on a goûté à une relative liberté dans le privé. Pour autant, je pense aisément qu’il n’est nul besoin de s’appesantir là-dessus, qu’il suffit de s’adapter. Comprendre ces différences est en soi un apprentissage passionnant. Et la frontière n’est pas si étanche : les règles et procédures sont souvent un mur sur lequel on vient buter, mais elles sont aussi un pare-feu qu’il est bien confortable de rencontrer parfois sur son chemin.

Que l’on ne s’y trompe pas, je n’ai guère de leçon à donner, juste à offrir ce témoignage d’une expérience où la diversité est davantage dans le contexte que dans l’exercice même du métier. J’espère être en cela contredite par de nouvelles expériences et, bien sûr, par celle des autres.