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Lectures

n° 134 à 138

Bruxelles : Centre de lecture publique de la Communauté française de Belgique, 2004.
ISSN 0251-7388
Abonnement (5 numéros) : 35 € (Étranger : 40 €).
Prix au numéro : 5 € (Étranger : 7,50 €)

par Pierre-Jacques Lamblin

Lectures, revue bimestrielle du Centre de lecture publique de la Communauté française de Belgique, est une publication associative, dont l’éditeur est une ASBL, association sans but lucratif, qui a pour mission de coordonner les activités de lecture publique en Wallonie, c’est-à-dire pour 40 % des sujets francophones du Royaume de Belgique. Lectures a donc un ton dominant : celui du compte rendu d’activités multiples, d’animations en bibliothèque par exemple, de même que de visites, de rencontres avec des auteurs ou de lectures. L’élément commun aux articles de Lectures me semble être la fonction bibliographique avec toutes les variantes de cette discipline. On devine dans cette intention une ardeur militante, la défense de la francophonie, et comme une angoisse de passer à côté de ce qui est important. Mais avec des moyens bien limités, il faudra y revenir.

Dossiers

Presque chaque numéro de Lectures contient un dossier, ensemble d’articles sur un thème commun où l’on relève assez bien les préoccupations évoquées ci-dessus. La rédactrice en chef, Florence Richter, y paie abondamment et avec succès de sa personne. Par exemple, dans le dossier « Sciences en bibliothèques » du numéro 136 (mai-juin 2004), elle signe trois articles, dont un entretien avec le scientifique Riccardo Petrella. Après avoir déclaré que « la connaissance doit être solidaire, reconnue comme patrimoine mondial », après avoir refondé l’éducation comme « l’apprentissage du bien vivre ensemble », ce chercheur ajoute : « Dans ce type d’apprentissage, la littérature byzantine du XIIIe siècle sera plus importante que la culture polytechnicienne, que le dépôt d’un brevet à propos de la molécule X ou à propos d’un nouveau type de béton. » Un tel furieux utopiste ne peut qu’emporter l’adhésion par sa générosité et inviter à le lire. Ce pourquoi on trouvera en fin de cette interview comme à la fin de chaque article des références bibliographiques exemplaires de clarté, qui vous donnent même obligeamment les ISBN, norme théorique bien peu respectée en général. Et si la mise en page des références fait appel à des couleurs quelquefois déconcertantes, elle n’en a que plus le mérite d’attirer l’attention. Je fais remarquer en passant que la Belgique édite bien d’autres choses que des bandes dessinées et que les éditeurs scientifiques belges francophones (Labor par exemple) n’ont sans doute pas dans notre pays la diffusion qu’ils méritent.J’ai aussi remarqué un autre dossier : « Un œil sur les bibliothèques : architecture, espace intérieur, exposition » (no 138, novembre-décembre 2004). Ce n’est pas seulement parce qu’Anne-Marie Bertrand et Jacqueline Gascuel y sont auteurs de deux articles, c’est aussi parce que je me suis demandé comment on pouvait faire un dossier somme toute réussi avec une iconographie aussi triste. N’accablons pas nos amis de Lectures : on sait que la polychromie est ruineuse et il n’y a rien de plus ingrat que la photographie à fonction documentaire de l’architecture, du mobilier et de l’aménagement des bibliothèques. On se croirait dans les documents d’autopromotion des fournisseurs, la couleur en moins : perspectives avantageuses avec baies vitrées en enfilade et rampes au néon obligatoires, sièges qui n’ont encore connu aucun derrière de lecteur, revêtements stratifiés d’une splendeur pétante et belles lectrices – souvent prises dans le personnel aux heures de non-ouverture, personne n’est dupe – feuilletant négligemment une encyclopédie à une table de travail tout juste sortie de son emballage.

Je parlais de réussite rédactionnelle parce que j’ai toujours été séduit par l’aptitude qu’ont nos voisins wallons de descendre jusqu’aux détails les plus chosifiants sans craindre de paraître prosaïques. Mieux que ça, je me sens frustré de ne pas en avoir davantage, des détails, par exemple sur l’aménagement des vitrines ou sur la signalisation. Il y a sans doute trop d’articles dans Lectures, les contraintes de longueur de chacun d’entre eux laissent à l’occasion le lecteur sur sa faim.

Quant à l’architecture des bibliothèques en Belgique francophone, j’ai le net sentiment qu’elle est l’art de faire du neuf avec du vieux ou du neuf dans du vieux. Question de moyens certainement mais aussi question d’état d’esprit et de civilisation, dans ces contrées ultra-urbanisées où presque chaque construction ou reconstruction s’inscrit, même en rupture, dans une macédoine architecturale très dense avec laquelle il faut composer. On y a le souci d’une humanité familière des équipements. Rien d’étonnant à ce que l’article de Pierre Puttemans commence par une pique assez assassine contre l’architecture de la Bibliothèque nationale de France, pour laquelle on a assez peu tenu compte, disent de bons esprits que je crois fiables, de l’avis des futurs utilisateurs des lieux.

Une revue de lecture publique

Lectures n’est comparable à rien dans notre pays, puisqu’elle est l’émanation d’une association ayant délégation de service public dont nous n’avons pas l’équivalent. Les bibliothèques flamandes et de langue allemande n’y font que de rares et allusives apparitions et les bibliothèques universitaires y sont une terra incognita.

Rien de semblable ni même de proche dans nos publications professionnelles françaises, à part peut-être la revue de l’ABF, BIBLIOthèque(s), pour la fonction d’information des membres et de lien idéologique, amical et fonctionnel entre eux. Notre BBF n’est tel que parce qu’il est lié à une école unique de formation de cadres des bibliothèques d’État et territoriales et parce qu’il est l’héritier d’une tradition dans laquelle bibliothèques universitaires et bibliothèques « de lecture publique », qui dépendirent jadis d’une même direction ministérielle, ont des fonctions voulues comme de même niveau de scientificité et des personnels fonctionnaires de statuts équivalents. Ce qui est d’ailleurs chaque jour un peu plus théorique.

En Belgique, il n’y a pas d’équivalent de notre fonction publique d’État des bibliothèques, les procédures de formation et de recrutement sont très diverses et les personnels territoriaux n’ont pas, si mes informations sont exactes, de statut unifié semblable à celui des bibliothèques publiques françaises. Il y a des jours où on trouverait quelques mérites à nos « usines à gaz » statutaires…

Ceci explique la fonction de formation de Lectures, qui fait le lien idéologique et pédagogique entre des agents dont les niveaux de formation sont plus qu’hétérogènes. C’est, avec la francophonie militante déjà évoquée, ce qui explique la place prise dans chaque numéro par les analyses de publications professionnelles – souvent françaises d’ailleurs – et par les références contenues dans les articles, de même que par la rubrique Mise en poche (bibliographie courante sélective d’ouvrages documentaires au format de poche) et par les Recensions (bibliographie courante de nouveautés éditoriales en majorité documentaires) qui terminent chaque numéro. Dans ces dernières, on trouve une notice analytique pour chaque ouvrage et une indication d’âge pour les livres pour la jeunesse. Faut-il penser que les bibliothécaires wallons n’ont pas d’autres outils bibliographiques, et plus modernes ? Certainement pas et dans le domaine de l’utilisation des « technologies de l’information » et de l’Internet, comme sur la réflexion sur cette utilisation, ils auraient des leçons à nous donner. Ce qui est primordial ici c’est une fonction et une mission pédagogique des bibliothèques explicitement revendiquée, alors que nous aurions, en France, plutôt tendance à couvrir le pédagogique du voile du ludique.

Les chants désespérés sont les chants les plus beaux

Cette citation figure en tête d’un compte rendu de quatre ans de Conseil supérieur des bibliothèques publiques *(de Wallonie-Bruxelles). Elle me semble résumer assez bien l’état d’esprit des instances dirigeantes de la lecture publique de la Communauté française de Belgique. Stagnation et même diminution budgétaire, empilement des structures administratives et attentisme politique dans les décisions importantes, tel est le paysage de la lecture chez nos voisins francophones du nord. C’est ainsi qu’on revendique par exemple, outre un budget correspondant aux besoins, que l’essentiel de ce budget ne soit pas aspiré à l’avenir par l’imputation du droit de prêt. Les bibliothèques de Wallonie connaissent des temps bien difficiles.

Je signalais dans mon compte rendu de l’année passée que les bibliothèques publiques flamandes ont à peu près cinq fois plus de moyens, pour près de 60 % de la population. On découvre dans l’article cité qu’en 2004 toutes les bibliothèques publiques de Flandre étaient connectées à l’Internet « depuis plus de six ans avec remise à jour régulière du matériel ». Il est probable que de telles distorsions ne sont pas le fait que de l’inégalité des ressources, mais qu’il s’agit ici des effets d’une crise politique et culturelle structurelle et de longue durée.

Mais après tout, dans un contexte politique très différent, ne connaissons-nous pas nous-mêmes de semblables méfaits ? Avons-nous une véritable politique nationale de la culture et de la lecture qui ne soit pas soumise aux aléas des alternances politiques ?

  1.  (retour)↑  Bruno Dumoulin, « Bilan de quatre ans de CSBP », Lectures, no 135, mars-avril 2004, p. 11-15.