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Au-delà de la transfiguration du catalogue

Le Visual... Catalog

Fabrice Papy

En regard de la multitude de ses dimensions (missions institutionnelles, nature des métiers et des compétences du personnel, organisation du travail, accessibilité des collections, formation des usagers, traitement du document, politique documentaire reliée aux spécialités disciplinaires de l’université, intégration et coopération technologique, évaluation des services…), la bibliothèque – et plus précisément, dans le cas qui nous intéresse, la bibliothèque universitaire – se présente comme un lieu d’une rare complexité *.

C’est avec cet objet complexe – perçu globalement comme un lieu de recherche d’informations et comme l’espace dédié au travail intellectuel et à la lecture – que les usagers (étudiants, enseignants-chercheurs) sont amenés à interagir plus ou moins inévitablement dans le cadre d’activités liées à l’enseignement et à la recherche. Il n’en demeure pas moins que la complexité de l’organisation de la bibliothèque semble neutralisée aux yeux d’usagers tournés vers leurs préoccupations individuelles et leurs représentations (mentales) préalables de l’endroit.

Un rapide détour par la psychologie nous apprend que la notion d’objet est duale, relevant à la fois d’un paradigme culturel et d’une reconstruction locale chez l’individu. Sans chercher à déterminer les raisons des concordances ou des différences entre les caractéristiques de l’objet individuel et ceux de l’objet culturel, il s’avère que le processus qui aboutit à reconstruire chez l’individu le plus fidèlement possible l’objet culturel (et ses propriétés les plus intéressantes pour lui) passe, entre autres, par la capacité à appréhender les caractéristiques intrinsèques de l’objet culturel. On peut arguer sans grand risque de se tromper que la difficulté à repérer les éléments discriminants d’un objet culturel conduira à reconstruire chez l’individu un objet local probablement très différent.

Pourquoi la bibliothèque universitaire considérée sous l’angle de l’objet culturel, et malgré sa vocation à servir les usagers de l’enseignement supérieur et de la recherche, ne serait-elle pas inégalement reconstruite chez l’individu ? Cette reconstruction partielle ne risque-t-elle pas d’amputer les propriétés les plus significatives de l’objet culturel ou, du moins, les plus profitables à l’individu ramené à la condition d’usager ?

Ainsi, et malheureusement pourrait-on dire, pour la grande majorité des usagers, la bibliothèque demeure un lieu d’accumulation de connaissances qui répond bien à des logiques d’organisation qui, généralement, sont méconnues, voire tout simplement inconnues. Ce désintérêt pour ces principes d’organisation vient pour l’essentiel de la « distance » qui sépare les préoccupations individuelles liées au parcours universitaire de chacun et l’effort a priori gratuit et hypothétiquement réinvestissable de la connaissance de ces principes. « Je n'ai rien trouvé à la bibliothèque sur ma problématique », « À part dix ouvrages de référence, il n’y a rien sur mon domaine » sont quelques remarques d’étudiants qui ne laissent aucun doute sur l’appréciation globale du soutien intellectuel que l’endroit est censé leur apporter 1. De fait, ils limitent l’utilisation à la connaissance de la disponibilité d’un ouvrage, et l’exploitent rarement pour rebondir vers d’autres recherches. Le catalogue informatisé, métaphore des anciens fichiers en bois et des notices bristol, continue à être utilisé pour repérer un ouvrage et peu souvent pour en trouver.

Il serait certainement peu vraisemblable – mais une telle orientation est-elle souhaitable ? – d’envisager l’usager comme l’individu qui cumulerait l’ensemble des compétences et des expertises dévolues aux professionnels expérimentés de la bibliothèque. Pour chaque usager – puisque l’objet culturel est à reconstruire pour chacun d’eux –, un équilibre est à trouver entre la méconnaissance du fonctionnement de ce lieu qui lui est pourtant dédié et l’expertise que savent déployer les professionnels qui y exercent. Entre ces deux extrêmes, un équilibre est à trouver qui passe précisément pour les usagers – nous en sommes convaincus – par la connaissance opérationnelle (essentielle mais pas totale) du fonctionnement de la bibliothèque, de ce fonctionnement qui vient s’adosser aux problématiques spécifiques des usagers.

Maîtriser l’exubérance informationnelle

C’est bien dans ce contexte de médiation que s’inscrivent les réflexions de cet article. Elles accompagnent les travaux menés jusqu’à aujourd’hui par notre groupe de recherche pluridisciplinaire 2 au sein du Service commun de documentation 3 de l’Université Paris VIII 4. Ces travaux de recherche ont notamment abouti à l’élaboration d’un dispositif technologique complémentaire à l’Opac web actuel : le Visual… Catalog 5.

Au-delà du caractère incontestable de cette réalisation installée sur plusieurs bornes informatiques réparties dans les salles thématiques de la bibliothèque, le catalogue – considéré ici d’un point de vue sémiotique 6 – constitue bien un élément de convergence et de croisement scientifique pour des disciplines distinctes (notamment sciences de l’information, psychologie – ergonomie et didactique – et géographie).

Le Visual… Catalog trouve sa véritable expression, conforme aux réflexions préliminaires à sa conception, en tant que dispositif de médiation sociale instrumentalisée s’insérant dans les processus de communication entre usagers et professionnels de la bibliothèque. Il fait suite à des hypothèses de recherche relatives d’une part à la navigation hypertextuelle au sein d’environnements documentaires structurés et d’autre part aux habiletés techniques que les sujets placés en situation de construction de connaissances se doivent de développer pour réaliser un objectif initial clairement identifié.

Or l’explosion informationnelle que nous connaissons avec l’avènement d’Internet a largement complexifié cette dernière tâche. Face à l’endémie informationnelle, le temps croissant consacré à la sélection, au traitement et au classement de l’information se fait au détriment des orientations à prendre, de la qualité des parcours et des objectifs à atteindre. Première victime de cette surcharge informationnelle, les étudiants primo-arrivants qui, n’ayant pas le temps de s’approprier les principes méthodologiques de la recherche documentaire, se trouvent saturés par les sources d’information, subissent le foisonnement, rapprochent l’anecdotique du futile, assemblent sans nécessairement comprendre, se noient dans la masse et perdent ainsi de vue l’objectif déterminant de leur propre construction intellectuelle dont est porteuse leur formation universitaire 7.

Place de la bibliothèque dans l’affiliation intellectuelle de l’étudiant

Assurément, l’ère numérique amorcée avec la prolifération documentaire électronique de la vague Internet renforce les nécessités méthodologiques de la « Recherche d’informations ». Mais celles-ci ne s’adressent plus aux seuls professionnels de l’information puisqu’elles s’étendent dorénavant à tout individu concerné par la profusion d’informations.

Le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche se trouve au cœur des problématiques liées au traitement de l’information ; elles impliquent étudiants et chercheurs qui tentent avec plus ou moins de bonheur de s’ouvrir une route dans le dédale informationnel en fonction de leur degré d’affiliation (étudiants de 1er et de 2e cycles, étudiants-chercheurs, post-doctorants, enseignants-chercheurs), des représentations mentales des univers intellectuels dans lesquels ils évoluent (cursus universitaire, champs de recherche, thématiques disciplinaires) et des activités métacognitives qu’ils mettent en œuvre (organisation du travail intellectuel).

Dans ce contexte, la bibliothèque universitaire constitue un lieu sensible. Soumise aux mêmes pressions informationnelles, elle augmente son offre documentaire, propose des ressources électroniques qu’elle doit intégrer sans risquer de rompre l’harmonie intellectuelle de l’ensemble, le tout en maintenant ses missions fondatrices de conservation et de diffusion des connaissances. La gageure est de taille, mais les réalités quotidiennes des services communs de documentation attestent de l’efficacité de la démarche. La bibliothèque universitaire, malgré le foisonnement documentaire électronique, l’existence expansive du web, l’attraction hypnotique qu’Internet exerce sur les étudiants, préserve sa cohésion pour servir ses missions institutionnelles.

Bien sûr, le catalogue ne recense pas toutes les ressources documentaires disponibles dans la bibliothèque (notamment les sites Internet, même s’ils figurent dans les signets du site web du SCD, les ressources électroniques, partiellement les périodiques). Malgré cette absence d’exhaustivité, il n’en représente pas moins l’expression la plus objective et la plus flagrante de la cohérence intellectuelle construite au sein même de ce service de l’université. Le catalogue constitue d’une certaine manière le phare permettant – à défaut de reconnaître les lieux – de trouver son chemin dans cet univers documentaire en expansion constante. À l’inverse, il matérialise la figure de proue de la démarche de l’usager qui, au-delà du furetage dans les salles de lecture, va lui permettre d’initier la recherche de références bibliographiques.

Bibliothèque et Internet : expansion documentaire et logiques instrumentales

Les enseignements de « méthodologie à la recherche et au traitement de l’information », que nous dispensons chaque semestre depuis huit ans à des étudiants de 1er cycle, nous montrent les difficultés croissantes des étudiants à opérer des sélections pertinentes et adéquates de sources d’informations. En atteste le travail qu’ils remettent pour la validation et qui consiste à proposer une bibliographie cohérente (avec les résumés des sources qu’ils ont retenues) pour alimenter une problématique définie dans le cadre du cours.

Outre les difficultés méthodologiques inhérentes à la recherche d’informations (temps à consacrer à la recherche et au dépouillement, accessibilité intellectuelle de l’ouvrage consulté, pertinence de la référence par rapport au domaine et à la problématique…), les étudiants sont directement victimes de l’abondance documentaire. Ils opèrent arbitrairement des sélections dans les sources d’informations les plus faciles d’accès en privilégiant l’apport de ressources électroniques externes provenant notamment d’Internet.

Le recadrage le plus important consiste à replacer la bibliothèque au centre de leur démarche documentaire. Malgré les « formations aux usagers » dispensées par les professionnels de la bibliothèque à l’intention des différents usagers, la compréhension globale du lieu par ces usagers de 1er cycle demeure diffuse au point qu’ils ne savent pas comment utiliser la connaissance de l’endroit (et des principes qui en régissent le fonctionnement) pour la réinvestir dans leur propre démarche documentaire.

Et c’est là où se manifeste ouvertement le poids d’une offre documentaire toujours croissante ; ces formations aux usagers ne peuvent, dans le meilleur des cas, se dérouler sur plus de deux séances (une séance pour la présentation des outils et une séance destinée à des travaux pratiques) et portent essentiellement, compte tenu du temps disponible, sur les logiques et les subtilités d’interrogation des multiples systèmes techniques qui envahissent la « bibliothèque numérique » (Opac local, Sudoc, BnF, encyclopédies, sites spécialisés…).

La suite est connue, elle se construit au fil des histoires (croustillantes, étonnantes, agaçantes, affligeantes, amusantes) que les professionnels de la bibliothèque accumulent à l’occasion du temps conséquent (environ dix heures) passé en « service public ».

Technologies de l’information, technologies au service de l’usager

De nos travaux antérieurs sur l’hypertexte et l’hypertextualisation (21 ; 1), nous retenons que la qualité d’un réseau hypertexte (en termes de contenu et de « navigabilité ») repose sur la capacité du concepteur (en concertation avec l’auteur) à concevoir un réseau exploitant avec intérêt les principes de l’associativité sur des contenus destinés à des utilisateurs dont les profils sont connus et pour lesquels les contextes d’utilisation sont identifiés. Il ne s’agit nullement ici de cette hypertextualité que le web a industrialisée et qui introduit des associations calculées entre divers documents pouvant engendrer désorientation, surcharges informationnelle et cognitive.

L’exercice subtil de l’hypertextualité et de l’écriture hypertextuelle repose irréductiblement sur la construction du sens global de l’hypertexte. C’est ce sens global, seul, qui d’une part rendra possible la multiplicité des lectures potentielles et d’autre part limitera les risques d’errance dans l’espace hypertextuel. Les fonctionnalités complémentaires fréquemment ajoutées dans les produits hypertextes tels que le retour arrière, l’historique du parcours de lecture, l’interrogation, les cartes,viennent essentiellement répondre à des problématiques de lecture ne remettant pas en cause l’indispensable cohérence globale du réseau hypertexte.

L’hypertexte et les principes associatifs qui y sont liés (15 ; 6 ; 3 ; 4 ; 11 ; 18) nous semblent particulièrement adaptés pour inviter l’usager à se familiariser avec les principes d’organisation de la bibliothèque et mieux exploiter le fonds documentaire mis à sa disposition. Les nombreux travaux sur l’hypertexte ont montré l’intérêt manifeste de la navigation hypertextuelle au sein d’environnements documentaires organisés (12 ; 10 ; 18 ; 17).

C’est cette transposition visuelle et graphique des données du catalogue que réalise le dispositif en cours d’expérimentation à la bibliothèque de l’Université Paris VIII.

Le catalogue : un objet sémiotiquement complexe

Aujourd’hui, le catalogue informatisé apparaît comme l’un des nombreux dispositifs technologiques qu’une bibliothèque universitaire met à la disposition de ses usagers : espace audiovisuel équipé pour le numérique, cédéroms de dépouillement bibliographique, corpus et recueils de textes, dictionnaires et encyclopédies, sites web spécialisés, périodiques électroniques, etc. sont autant d’avatars électroniques qui enrichissent une offre documentaire se dénombrant en centaines de milliers d’exemplaires 8.

Dispositif numérique parmi les multiples autres dispositifs disponibles au sein de la bibliothèque, le catalogue informatisé n’en demeure pas moins la pierre angulaire du système d’information des bibliothèques universitaires. Partie visible du système intégré de gestion des bibliothèques (SIGB), l’Opac se distingue des autres produits électroniques par la gratuité de son accès, de l’intérieur et de l’extérieur de la bibliothèque, et par le regard fédérateur de l’ensemble des acquisitions (hors ressources électroniques) qu’il propose aux usagers. En ce sens, il représente une véritable synecdoque de la bibliothèque : interroger le catalogue s’apparente à se renseigner sur la présence et la disponibilité d’une grande partie des ressources documentaires de celle-ci. Par les résultats qu’il donne (ou ne donne pas), le catalogue porte ainsi la lourde responsabilité de la capacité de la bibliothèque à servir les prérogatives de recherche de ses usagers et par là même de la rendre digne de leur visite.

Néanmoins, les autres vecteurs d’information électronique, en permettant la consultation de résumés, voire de l’intégralité des ouvrages et articles (numériques et numérisés), tendent à affecter au catalogue informatisé un caractère quelque peu fruste si ce n’est antédiluvien.

En effet, confrontée à des usagers de plus en plus affiliés à la culture du numérique et à l’accessibilité des contenus électroniques, la disponibilité d’informations métatextuelles supplémentaires – malgré l’intérêt qu’elles représentent pour améliorer les recherches bibliographiques – n’en constitue pas moins un pis-aller de l’Information Retrieval et d’un accès toujours plus important au texte intégral des ouvrages recherchés.

Le catalogue informatisé se présente alors comme un mécanisme de recherche cumulant des aspects contradictoires. Il est :

  • familier grâce à son interface web qui reprend les principes d’interrogation très largement répandus dans les systèmes de recherche du web et exige peu d’investissement en apprentissage ;
  • sibyllin quant aux données véritablement interrogées et aux résultats obtenus. Il n’est pas rare d’obtenir comme réponse à une interrogation des ouvrages qui ne correspondent pas à l’interrogation posée. C’est toute la complexité de la structuration Unimarc qui se trouve subitement restituée à l’usager sans qu’il ait accès aux règles d’organisation et d’alimentation imposées aux catalogueurs ;
  • incompréhensible dans les traitements informatiques qui aboutissent à la résolution de l’interrogation. Les logiques des concepteurs informatiques déterminent le fonctionnement des logiciels. Rarement décrites, elles abandonnent l’utilisateur à des interprétations les plus diverses comme la remise en cause des résultats proposés par le programme ou, plus directement, la remise en cause de leur capacité à pouvoir interagir avec le dispositif technique.

Par exemple, la saisie de l’expression « Pierre Lévy » dans différents champs (Auteur et Titre) de la grille d’interrogation interpelle l’usager sur la réalité de l’équation de recherche. Le traitement informatique amènera-t-il une résolution de la forme :

  • (Auteur = « Pierre Lévy » OU Titre = « Pierre Lévy ») ;
  • (Auteur = « Pierre Lévy » ET Titre = « Pierre Lévy ») ;
  • (Auteur comme « Pierre Lévy » OU Titre comme « Pierre Lévy ») ;
  • (Auteur comme « Pierre Lévy » ET Titre comme « Pierre Lévy »)… ?

Insensible à la casse, ignorant les signes diacritiques, le catalogue propose de nombreuses facilités permettant de s’affranchir de l’orthographe correcte, mais jusqu’à quel degré ? La réduction des formes flexionnelles (ou lemmatisation) fonctionne-t-elle et jusqu’à quel point ? « Contemporaines » permettra-t-il de trouver « contemporaine » et « contemporain » ? L’Opac de la BU de Paris VIII « lemmatise » de ce point de vue curieusement : car, « contemporains » permettra d’extraire les notices contenant « contemporain », mais ni « contemporaine » ni « contemporaines ». La saisie de « contemporaines » permettra certes de retrouver les notices contenant l’expression « contemporaines » mais également « contemporaine » à l’exclusion de celles où seront présents les termes « contemporain » et « contemporains ».

L’Opac : un système de recherche d’information primitif ?

En regard de cette vague du numérique, l’Opac n’est-il pas l’état primitif des puissants systèmes de recherche d’information (SRI) que la généralisation à tous crins des technologies de l’information et de la communication portées par l’Internet et le web ont contribué à développer 9 (16 ; 14) ?

À ce titre, l’Opac n’est-il pas voué à être définitivement remplacé par les interfaces banalisées et les mécanismes d’extraction des moteurs de recherche et autres annuaires adaptés circonstanciellement à la structure des bases de données bibliographiques ad hoc ?

La forte similarité qui existe désormais entre les interfaces des systèmes de recherche d’informations utilisés sur le web et les Opac web aurait tendance à orienter la réponse vers l’affirmative. En effet, il est difficile de nier la ressemblance flagrante des formulaires d’interrogation proposés par Google, Yahoo et les catalogues en ligne des SCD par exemple. Ces différents dispositifs proposent, dans leur déclinaison simplifiée (par défaut), une zone de saisie unique à l’intérieur de laquelle l’usager est invité à saisir de façon totalement intuitive 10, le ou les termes de son interrogation.

Or, dans les faits, les propriétés techniques (volumes d’informations concernés, accès à des documents de nature hétérogène, accessibilité des contenus, calcul de pertinence…) des systèmes de recherche du web concourent à rendre improbable toute tentative de comparaison de ces dispositifs avec les catalogues en ligne. Plus encore, l’attribution de la qualité de « système de recherche d’information » repose sur des critères d’évaluation reprenant des mesures classiques de pertinence déterminées par le taux de rappel et de précision (paradigme système) (5 ; 9). Des conférences internationales comme Trec en ont d’ailleurs largement fait écho 11.

De notre point de vue, la confusion de plus en plus manifeste entre fonds, forme et médiation technologique (données, interface, traitement) ne fait qu’attirer l’attention sur les insuffisances techniques de l’Opac et le cantonne, par voie de conséquence, à une fonction limitée de suivi de disponibilité des exemplaires.

Or, les propriétés intrinsèques de l’Opac qui révèlent toute sa qualité et son intérêt se manifestent précisément par le fait qu’il représente un espace virtuel de convergence intellectuelle, révélateur des activités sophistiquées et expertes d’ordonnancement et de mise en cohérence d’un fonds documentaire par les professionnels de la bibliothèque 12. Cette situation renvoie aux missions identifiées des bibliothèques universitaires en matière d’enseignement et de recherche. Ces missions se traduisent sur le terrain par une politique documentaire qui oriente alors les acquisitions en direction des thématiques disciplinaires de recherche de l’université à laquelle la bibliothèque est rattachée.

L’activité majeure d’acquisition en concertation avec les unités d’enseignement et de recherche s’inscrit alors dans l’élaboration dynamique d’un fonds documentaire en correspondance avec les spécificités scientifiques de l’université. Autrement dit, le catalogue matérialise, au fil du processus constant d’acquisition, la volonté d’une cohérence globale.

Il apparaît alors que les notices, les données d’exemplaires (cote CDU et localisation des ouvrages) et les vedettes-matières Rameau sont autant d’éléments qui attestent par le filigrane de cette volonté de cohérence intellectuelle. La bibliothèque introduit une autre dimension que la simple accumulation d’ouvrages. La démarche volontaire de cohérence, de sens global, selon des relations complexes de présupposition logique, de généalogie, de complémentarité et d’explicitation mutuelle, en définit la substance (13).

Comme nous l’avons vu, l’interrogation stricto sensu du catalogue, amplifiée du reste par la méconnaissance des règles d’organisation de la bibliothèque par les usagers, crée une rupture dans l’appréhension de la bibliothèque en tant qu’objet documentaire cohérent.

Or, la capacité à rendre visible l’organisation intellectuelle de la bibliothèque au moyen d’un dispositif synthétique user friendly constitue le véritable enjeu de la transformation des catalogues en ligne exploitant à bon escient les avantages des technologies de l’information et de la communication (7 ; 2 ; 20).

Visual… Catalog : interface « à lire » et « à voir »

Au-delà même de l’expression technique du dispositif, nous avons tenté de rendre explicites et concurrentes ces différentes facettes qui accompagnent la démarche de recherche et de traitement documentaire au sein de la bibliothèque.

Plutôt que de donner une vision tronquée des nécessités méthodologiques inhérentes à toute recherche d’informations, au risque même de « saturer cognitivement » l’usager, nous avons résolument maintenu à la disposition immédiate de lisibilité/visibilité de l’usager, l’expression de ces différentes facettes (cf. figure 1).

Illustration

Ainsi, à l’issue d’une interrogation que l’usager – utilisateur en la circonstance – adresse à l’un ou à l’autre des trois champs titre, auteur ou vedette-matière Rameau, il obtient cinq groupes d’informations interdépendantes ; deux représentations graphiques dynamiques et trois listes textuelles :

  • une liste des titres des ouvrages répondant à la requête (et en correspondance avec la structuration Unimarc) ;
  • une liste cumulative de vedettes-matières Rameau issues des notices associées aux ouvrages ;
  • une liste des classifications (CDU) concernées par la requête (et déduite de la cote des ouvrages) ;
  • une carte synoptique de localisation des ouvrages dans les salles (de couleur) de la bibliothèque ;
  • une synthèse graphique métaphorique s’appuyant sur la CDU et illustrant les secteurs disciplinaires concernés par les résultats de la recherche et le degré de spécialisation.

Les trois listes textuelles (Titre, Rameau et CDU) sont interdépendantes et reliées « une à deux » : par exemple, la sélection d’un élément de la liste Titre régénérera dynamiquement les listes Rameau et CDU (cf. figure 2).

Illustration

C’est ici que l’hypertextualité est introduite, l’usager peut en effet obtenir précisément pour chaque ouvrage, chaque vedette-matière Rameau ou chaque classe CDU, une sorte de dynamique et sélectif permettant d’associer d’une part à chaque ouvrage une liste de termes (les vedettes-matières) plus explicites que le titre seul, et d’autre part le secteur intellectuel (la subdivision de la CDU) dans lequel l’ouvrage a été affecté par le catalogueur. La connaissance des vedettes-matières Rameau permet de resituer l’ouvrage dans une famille d’ouvrages décrits avec des termes « contrôlés » au sein d’une classe de la CDU. La sélection d’un titre, d’une vedette-matière ou d’une classe CDU ne rendant visible que les éléments en correspondance dans les deux autres listes.

Un début d’évaluation… pour des études toujours en cours

Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions significatives sur l’adéquation du dispositif avec les attentes des usagers et vérifier nos hypothèses de départ. Depuis le 15 octobre 2004, date à laquelle le dispositif a été installé sur des postes informatiques dédiés répartis dans les salles de lecture, ce sont 150 questionnaires remplis par les usagers (pour l’essentiel étudiants) et 30 000 requêtes adressées au Visual… Catalog qui constituent les données quantitatives de mesure.

Les premières analyses nous permettent d’observer que ce sont les étudiants de 1er cycle qui se montrent les plus réfractaires au dispositif : ils n’en comprennent tout simplement pas les résultats. Les plus intéressés sont incontestablement les étudiants de 3e cycle (toutes formations confondues) qui tirent immédiatement profit du dispositif en se constituant rapidement une bibliographie.

On constate à la lecture des questionnaires (les utilisateurs étaient encouragés à laisser leurs remarques) deux tendances majeures dans l’utilisation du dispositif : l’une visant à trouver (une référence précise) et l’autre visant à chercher (des données bibliographiques sur un sujet).

Dans le premier cas, à l’évidence, le Visual… Catalog – comme l’Opac de la bibliothèque – propose bien à l’utilisateur les données d’exemplaire et de prêt qu’il s’attend à trouver, mais celles-ci étant associées à un grand nombre de données complémentaires (trois listes, deux images), il ressent un embarras face à tant d’informations dont il pense, somme toute, n’avoir aucun besoin. Sur ce point, la réaction des étudiants de 1er cycle était prévisible, confirmant la pertinence des enseignements en « méthodologie à la recherche documentaire » et de l’apprentissage du « penser, classer, catégoriser » (8).

Dans le second cas, on constate que l’ensemble des données proposées par le dispositif, et notamment les vedettes-matières Rameau, donnent prétexte à rebondir vers d’autres interrogations. Les fichiers-journaux qui enregistrent les termes employés pour l’interrogation (et l’heure) montrent des sessions pouvant durer près de vingt minutes.

Enfin, les observations menées in situ par quatre enseignants psychologues spécialisés en ergonomie nous apporteront à l’issue de leur étude de précieux renseignements quant aux conditions d’appropriation de l’outil et à nos hypothèses concernant la visualisation des données et l’interactivité du dispositif.

Avril 2005

  1.  (retour)↑  Nous souhaitons exprimer tous nos remerciements au personnel de la Bibliothèque de l’Université Paris VIII qui, depuis le début de ces travaux de recherche, fait preuve d’une disponibilité de tous les instants. Notre reconnaissance s’adresse à M. Euvrard, directeur du SCD de Paris VIII, pour avoir ouvert les portes de la bibliothèque à notre laboratoire et encouragé cette coopération Recherche-Bibliothèque.
  2.  (retour)↑  Quelques interrogations/remarques d’étudiants en Deug sur leur BU : « Est-ce que le personnel de la BU est capable de répondre à toutes les questions concernant la recherche documentaire ? », « Pourquoi n’ai-je jamais ressenti le besoin d’aller à la BU ? », « Je ne trouve pas de questions car je n’ai été à la bibliothèque que peu de fois. J’ai l’habitude de consulter le Net ou d’aller à Beaubourg, et de faire mes recherches en dehors de la fac. », « Pourquoi n’y a-t-il pas de mode d’emploi de la BU ? », « Qui « lit » les ouvrages et décide de les mettre dans telle ou telle section ? »
  3.  (retour)↑  « Document numérique et usages » http://doc.univ-paris8.fr
  4.  (retour)↑  http://www-bu.univ-paris8.fr
  5.  (retour)↑  http://www.univ-paris8.fr
  6.  (retour)↑  http://visualcatalog.univ-paris8.fr
  7.  (retour)↑  En effet, le catalogue est perçu de multiples façons : appréhendé essentiellement selon la structuration Unimarc des données le composant (vision des professionnels), ou comme l’expression synthétique de la bibliothèque (ainsi le site de la bibliothèque est souvent assimilé au seul module web d’interrogation du catalogue), ou bien assimilé à l’instrument technique (interface utilisateur et traitement informatique liés à l’exploitation informatisée des données bibliographiques).
  8.  (retour)↑  J-P. Balpe, « Technologies numériques et construction du savoir », 1997
  9.  (retour)↑  Cf. « BU Mode d’emploi » (http://www.sup.adc.education.fr/bib). La taille
  10.  (retour)↑  « The question about whether OPACs are library catalogs or online information retrieval systems was asked in the past (Hildreth 1985). The answer to this question should be that OPACs are information retrieval systems with their own characteristic » (6, p.123).
  11.  (retour)↑  C’est-à-dire dans l’ignorance d’une éventuelle syntaxe d’interrogation.
  12.  (retour)↑  Text REtrieval Conference. http://trec.nist.gov/
  13.  (retour)↑  Par exemple, la bibliothèque de l’Université Paris VIII compte un effectif de plus de 70 personnes. C’est une vingtaine d’entre elles qui est concernée par le catalogage.