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Les médias font-ils vendre des livres ?

Juliette Doury-Bonnet

Le 18 mars 2005, lors du Salon du livre de Paris, Livres Hebdo organisait un forum, animé par son rédacteur en chef adjoint, Fabrice Piault : « Les médias font-ils vendre des livres ? ». La revue publiait le jour même les résultats d’une enquête auprès des libraires sur ce thème : la télévision renforce son impact au détriment de la presse écrite ; les magazines féminins (en particulier Elle) font une percée ; à la radio, Le masque et la plume (France Inter) progresse.

Plusieurs représentants de la presse écrite et audiovisuelle étaient présents à la tribune, aux côtés d’un libraire, Christian Thorel (Ombres blanches à Toulouse) et d’un petit éditeur, Laurent Beccaria (Les Arènes). André Schiffrin, dont l’ouvrage Le contrôle de la parole est paru récemment aux éditions La Fabrique, a comparé la situation française à celle des États-Unis.

Selon les libraires interrogés par Livres Hebdo, les émissions télévisées généralistes ont plus d’influence sur la vente des livres que les émissions littéraires. Mais elles ne proposent que des documentaires et, au journal télévisé, « c’est un peu de la promotion », déclara sans rire Patrick Poivre d’Arvor. Il préfère consacrer son émission (Vol de nuit, TF1) aux romans : « On est là pour vendre de l’enthousiasme mais pas des livres. » Selon lui, les jeunes animateurs ont une « peur panique des vides » : « que les téléspectateurs zappent parce que Modiano s’est interrompu ». L’existence de son émission, bien que diffusée à une heure tardive, est toujours menacée.

Frédéric Ferney (Le bateau livre, France 5) souhaite « donner la parole et le temps » aux auteurs : « La polémique, c’est la façon la plus facile mais pas la meilleure pour défendre les livres. » « Le temps de l’écriture et de la lecture et le temps de la télévision sont incompatibles. Mais c’est le jeu. » « On est les derniers des Mohicans : c’est un combat désespéré, mais on ira jusqu’au bout », conclut-il.

Christian Thorel mit en doute l’impact de la télévision sur les ventes : « Un sondage “sortie des caisses” serait nécessaire. » Selon ses collaborateurs, les clients ne citent pas la télévision comme référence pour leurs achats. Il a appelé de ses vœux « des médias qui montrent la diversité ». Si un espace nouveau s’ouvre avec Internet et si la liberté de parole s’installe avec les blogs, comment cette autonomie va-t-elle durer, s’est-il interrogé : « la perversion du système arrive tout de suite » lorsqu’un lien avec Amazon apparaît… Quant au décalage entre les parutions et la mise en rayon qui préoccupait Fabrice Piault, « c’est une question parisienne » : le réassort est prioritaire sur les nouveautés, car le livre est « acteur de la densité du fond ».

Jérôme Garcin (Le masque et la plume) attribue le recul de l’influence des « news magazines » (sauf de celui auquel il collabore, Le Nouvel Observateur) à « l’évolution de la suspicion des lecteurs à l’endroit des prescripteurs traditionnels », mais a dénoncé la croyance selon laquelle les éditeurs feraient pression pour qu’on parle de leurs livres. « Cela n’existe plus. » Même discours d’Olivia de Lamberterie dont le magazine Elle appartient au groupe Hachette.

Laurent Beccaria, quant à lui, a donné une vision plutôt polémique de l’édition, fruit de sept ans passés chez de grands éditeurs (Plon, Hachette,…) et de son expérience ultérieure de petit éditeur. « Le combat n’est pas si inégal en termes de commercialisation », car les premiers sont « des foutoirs désorganisés » alors que les seconds savent pourquoi ils publient un livre : « Pour la promotion, c’est plus facile. » De plus, « le système médiatique est plus plastique qu’on ne le croit, plus ouvert », a-t-il noté, sauf pour les livres politiques. « Après l’édition sans éditeurs, les médias sans journalistes : cela devient compliqué. »