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Le fossé des générations

Cinq générations de bibliothécaires

Dominique Lahary

Pour Martine Blanchard, qui, si une injuste maladie ne l’avait pas enlevée le 20 février 2005 à l’âge de 55 ans, aurait sans nul doute été associée à la préparation de cet article 1

Ceci est un article de commande. Ne le prenez surtout pas en mauvaise part : j’ai souvent pris beaucoup d’intérêt à lire des articles de commande, beaucoup de plaisir à en écrire. Mais j’avoue n’avoir jamais eu jusqu’à présent l’idée de réfléchir sur la question des générations de bibliothécaires. Si j’ai accepté la proposition qui m’en a été faite, c’est parce que je sentais confusément qu’il y avait là quelque chose d’intéressant, voire de passionnant, même si ma première réaction m’a ramené à un sentiment peu réjouissant : moi qui suis né en 1950, je me voyais brutalement rappeler que ma propre génération allait bientôt quitter la scène professionnelle.

Mais il m’a paru impossible de tirer de ma seule expérience, de mes seules connaissances, de ma seule réflexion et de mes seules lectures une analyse ou un point de vue qui auraient de toute façon été marqués par la génération qui est la mienne, sans que la parole soit donnée à d’autres. Comme je ne pouvais consacrer à l’écriture de cet article qu’un temps raisonnable, pris en contrebande sur mon temps libre, le soir ou au petit matin, je ne pouvais prétendre me livrer à une enquête approfondie pour laquelle un universitaire aurait du reste été plus qualifié, comme me le fit remarquer un de mes correspondants.

J’ai donc rédigé un court questionnaire (voir l’encadré) que j’ai envoyé par messagerie à un certain nombre de collègues de ma connaissance, dont une partie l’a transmis à d’autres personnes que je ne connais pas.

Questionnaire

  • Vous sentez-vous appartenir à une génération particulière de bibliothécaire ?
    Si oui, comment la définiriez-vous brièvement ?
  • Etes-vous frappé par des différences entre générations de bibliothécaires ?
    Si oui, qu’est-ce qui vous frappe dans des générations…
    - plus anciennes ?
    - plus récentes ?
  • Est-ce que vous sentez votre génération stimulée, contrariée, étouffée par des générations…
    - plus anciennes ?
    - plus récentes ?
  • Selon vous, qu’a (qu’ont) apporté ou qu’apporte(nt) au développement des bibliothèques…
    - votre génération ?
    - des générations plus anciennes ?
    - des générations plus récentes ?
  • Liste non limitative d’éléments sur lesquels les générations peuvent diverger :
    - valeurs professionnelles
    - raisons d’être bibliothécaire
    - conception de la bibliothèque
    - approche des usagers
    - conception et usage des techniques professionnelles
    - approche de l’informatique
    - relation à la tutelle (administrative, politique)
    - conception du management et/ou « vie au bureau »
    - relation aux associations professionnelles et conception de celles-ci
    - relation au travail (engagement fort, distance, cloisonnement avec la vie personnelle)
    mais aussi :
    - formes d’engagement personnel hors du champ des bibliothèques
    - positions politiques
    - conceptions générales de l’État et du service public
  • Texte libre

    Quarante et un questionnaires, remplis ou détournés, me sont parvenus. J’aurais pu adresser ce document à d’autres bibliothécaires de ma connaissance ou le poster sur la liste de diffusion biblio-fr 2, mais ces quarante et une réponses ont l’avantage de m’avoir donné le temps de les lire et de m’en imprégner. J’ai été frappé par leur force et leurs constantes, au-delà des inévitables contradictions. Je remercie ces collègues, véritables coauteurs d’un texte qui, sans eux, n’aurait pu voir le jour. Ils sont de diverses générations et la plupart exercent ou ont exercé en lecture publique mais les bibliothèques universitaires sont également représentées.

    Sentiments et ressentiments

    En ordonnant et commentant leurs réponses, je ne prétends à aucune démarche scientifique, mais tente de dresser une série de portraits croisés de quelques générations de bibliothécaires, comme aurait pu le faire un journaliste. Il s’agit de portraits délibérément subjectifs. J’ai en effet demandé à mes correspondants de livrer leur ressenti sans chercher à analyser outre mesure : « N’hésitez pas à vous lâcher », leur ai-je recommandé. Je n’ai pas été déçu du résultat.

    « Vous sentez-vous appartenir à une génération particulière de bibliothécaire ? » Telle était ma première question. La grande majorité a répondu par la positive, quelques-uns à la normande, cinq seulement clairement « non ». Certes, la question des générations n’est pas la seule grille de lecture possible. Sans parler de celle des sexes, jamais abordée à ma connaissance (il faudra bien le faire un jour 3), la profession de bibliothécaire est évidemment traversée de courants et de styles divers et parfois opposés, et les variables individuelles sont naturellement importantes. « Dans chaque génération, nous aurons des grincheux, des gens pleins d’humour, des enthousiastes et motivés, et des cyniques qui freinent des quatre fers », écrit une collègue ; et une autre : « À vingt-sept ans, j’ai parfois plus de points communs et de valeurs communes avec des collègues d’une cinquantaine d’années qu’avec des collègues des mêmes promotions que moi ! » En retournant l’expression, je pourrais en dire tout autant. Ou bien encore : « J’entends chez certains des prises de position que je ressens comme tout à fait innovantes, bien que provenant de bibliothécaires des anciennes générations, et, à l’inverse, les propos de mes jeunes collègues peuvent m’apparaître quelquefois comme un recul évident dans la perception que j’ai de ma profession. » Un autre précise : « Je n’ai […] pas vraiment l’impression d’appartenir à une génération, au sens d’une communauté de valeurs et de pratiques. »

    Mais il ne s’agit ici que de tenter d’établir si, sans nier toutes les autres lignes de clivage possibles, la question des générations a du sens. À lire les réponses à mon questionnaire, je suis bien obligé d’en convenir, bien au-delà de ce que j’aurais pu imaginer.

    Les générations parlent d’elles-mêmes, se définissent avec une force, une netteté souvent aveuglantes. Mais surtout, elles parlent des autres, et c’est là que ça fait mal. Au-delà de postures attendues (les anciens ont « jeté les bases », on est « stimulé » par les plus jeunes, ou plus généralement par « les différences d’approche entre générations »), ce qui frappe, c’est une absence d’aménité, c’est un sentiment d’altérité. Il y a bien un malaise entre générations.

    Autoportraits comparatifs de cinq générations

    Le dépouillement du questionnaire m’a permis d’identifier cinq générations et de présenter à la fois leur autoportrait et le regard qu’elles portent sur les générations précédentes et suivantes.

    Il aurait sans doute été intéressant de comparer ces autoportraits au regard que les autres portent sur chacune d’elle, mais une telle entreprise se heurtait à une difficulté de méthode. D’une part, je n’ai pu définir les générations qu’après coup. D’autre part, je ne pouvais guère demander à chacun d’identifier lui-même plusieurs générations : je me suis contenté de le faire réagir sur « les générations plus récentes » et « les générations plus anciennes ».

    Le découpage entre générations est naturellement arbitraire, d’autant que les naissances se succèdent de façon continue. Mais la décennie, adoptée par Bernard Préel dans son Choc des générations 4, est commode. Je l’ai adoptée, au moins pour les quatre dernières 5.

    Il n’a pas échappé à plusieurs répondants qu’il ne s’agit pas spécifiquement de générations de bibliothécaires : « Je ne suis pas sûr que les différences sont entre des générations de bibliothécaires, plutôt que et plus simplement entre des générations tout court, ce qui est inévitable »  ; « Ce sont les mêmes que dans d’autres professions ou activités, il me semble ! » À ce titre, il ne s’agirait de rien d’autre que de décliner dans un champ professionnel particulier, mais aussi dans un pays déterminé, un phénomène plus général. Cela n’interdit cependant pas, nous le verrons, de déceler certaines spécificités.

    Les générations ayant, comme le monde en général, la fâcheuse habitude de vieillir, je dois ici indiquer de façon approximative les années de naissance auxquelles correspondent les différentes générations identifiées en ce début de l’année 2005 :

    • les anciens (jusqu’en 1945),
    • les quinquagénaires (1946-1955),
    • les quadragénaires (1956-1965),
    • les trentenaires (1966-1975),
    • les benjamins (à partir de 1976).

    Les anciens : un militantisme de pionniers

    Cette génération se définit elle-même comme « militante », voire « révolutionnaire ». Elle pense avoir apporté « un changement d’image de marque : de temple la bibliothèque est devenue hypermarché, puis repère dans la cité ».

    Elle ne se vit évidemment pas comme la première, et porte sur ses aînés un regard critique (« Le mépris pour les collègues des bibliothèques publiques ») ou distancié (« l’érudition », « militante pour des enjeux généraux »). Elle leur reconnaît un rôle initiateur, dans les méthodes plutôt que dans les services (« elles ont fait des inventaires, établi des normes et des liens »), mais se donne à elle-même un rôle fondateur : « Nous savions que nous avions l’avenir pour nous ! La suite l’a prouvé. »

    Elle a ainsi permis aux plus jeunes de « s’installer dans la durée, dans la visibilité », mais regrette leur « obsession du marketing, remplaçant la promotion de valeurs, la pédagogie » et les juge « militantes pour des enjeux personnels ». Le point de vue peut être sévère : « Je sens les plus jeunes plus soucieux d’enjeux personnels : horaires, salaires (primes), peu attentifs aux changements et aux enjeux de société, bien que bénéficiant de bien meilleurs moyens d’information. Il me semble qu’ils seront faciles à berner, et déjà formatés pour les schémas libéraux qui se mettent en place. Une sorte de paresse intellectuelle et de résignation. »

    Les quinquagénaires : génération politique

    Cette génération se définit volontiers comme « une génération politique, qu’on le veuille ou non », avec une double référence :

    • 1789 : « Les bibliothèques sont une conquête de la Révolution française (les livres des riches et des curés “transférés” aux communes), pas de liberté/citoyenneté = fraternité/égalité sans accès de tous aux livres et aux écrits » ;
    • l’arrivée de la gauche au pouvoir en mai 1981, qui a, dans le champ professionnel, une signification particulière, avec « le doublement du budget du ministère de la Culture (et de la Direction du livre), la loi sur le prix unique du livre, la croyance (éphémère) qu’on pouvait envisager la culture pour le plus grand monde » 6 ; « La génération des années Lang et Gattégno 7 “salue” une politique nationale du livre et de la lecture, le début de la prise en compte des enjeux sociaux de la lecture publique. »

    Notons que ces deux moments historiques en occultent un autre de taille, qui n’est curieusement cité que par une seule quinquagénaire, alors qu’il l’est par :

    • deux quadragénaires, pour se situer (« post-68 ») ou se démarquer (« [mai] 68 est loin derrière et n’est plus une référence ») ;
    • trois trentenaires, pour définir les plus anciens (« la génération de mes parents, génération 68 en fait », « les anciennes générations sont encore celles de la conquête des droits, de mai 1968 ») ou pour considérer cette référence comme toujours d’actualité (« la jeune génération comporte cependant encore quelques spécimens pensant que les idéaux de mai 1968 ont toujours une raison d’être »).

    La politique, c’est aussi une certaine vision de l’État : « une génération pré-décentralisation », qui « croyait encore au rôle régulateur voire centralisateur de l’État, comme élément d’impulsion d’orientations politiques, avec des moyens – ce dont, me semble-t-il, on est aujourd’hui complètement revenu ». C’est également « la passion, le sens du service public ».

    C’est une « génération militante », en ce sens qu’elle vit son métier sur le mode d’un militantisme mâtiné de sacré : « militant[e] de la lecture publique », « un peu missionnaire avec des idéaux politiques quant à une politique volontariste de lecture publique autour de la démocratisation de la lecture et de l’accès aux savoirs ». Elle dit être attachée à « un certain esprit, une cause à défendre et des principes comme l’encyclopédisme et le pluralisme avec un attachement profond à l’idée de service public ».

    Elle pense avoir développé « une véritable politique culturelle en bibliothèque (animations, expositions, promotions diverses) » et apporté une « réflexion globale en direction des publics et cette volonté d’agir avec d’autres pour que les pratiques de lecture s’élargissent, que l’apport de la littérature de fiction ou documentaire ne soit plus réservé à l’élite ou à la bourgeoisie selon la phraséologie que l’on veut employer ».

    Mais elle s’attribue également un rôle technique, même si elle porte volontiers un regard critique sur celui-ci : « [L’apport de ma génération], c’est l’introduction de l’informatique dans les bibliothèques, sans savoir vraiment si c’est une bonne ou une mauvaise chose. » « C’est une génération pré-technique, où l’informatique ne commençait à exister que par de coûteux et complexes systèmes centralisés auxquels, malgré tout, on prêtait toutes les vertus. […] Je suis frappé par la foi qu’on pouvait avoir dans les progrès de l’informatique – mais, après tout, cette foi était partagée dans tous les corps de métier. » On évoque « les rêves de réseaux mondiaux (de bibliographies universelles) et les coopérations à tout prix sans les moyens techniques d’aujourd’hui ».

    Les générations plus anciennes sont saluées : elles ont jeté « les bases de notre métier, et plus particulièrement elles ont fondé nos missions spécifiques », elles ont incarné « une certaine idée de la lecture publique avec un héritage et une imprégnation forte de ce sacré CAFB » 8. On leur doit « les normes pour imposer les bibliothèques comme une nécessité dans le paysage communal, les constructions, les formations et diplômes pour imposer la reconnaissance d’un métier ».

    Ce sont des « générations pionnières qui ont imposé l’idée d’une lecture publique ouverte à tous ». « La génération précédente a déjà travaillé à l’élargissement du public en introduisant la littérature de jeunesse dans les bibliothèques où elle n’existait quasiment pas, et puis en sortant du schéma de la bibliothèque d’étude réservée aux notables en prêt indirect la plupart du temps, opposée à la bibliothèque publique “grand public” ou populaire où l’on trouvait romans à l’eau de rose pour les femmes, polars de préférence sexistes pour les hommes et quantité de livres pratiques […] pour créer des bibliothèques conçues pour recevoir un public plus mélangé, dans des conditions plus accueillantes dans les années soixante et soixante-dix, en mettant en place des animations, etc. »

    L’hommage peut être plus personnel : « J’ai eu la chance de travailler avec un conservateur […] qui m’a beaucoup fait réfléchir et m’a donné beaucoup de responsabilités avec une grande confiance, cela m’a marquée ! »

    Mais elles sont aussi brocardées : « Les générations précédentes ont été plutôt dans l’immobilisme, faute de moyens je veux bien le croire. » On note « le repli presque pathologique sur les techniques (indexation, catalogage) comme légitimité professionnelle et, du coup, le peu de cas fait des collections et encore moins des publics ». On se sent par elles « un peu étouffé par l’aspect corporatiste ». On décèle à l’occasion le « manque […] d’une approche globale et politique du développement de la lecture et de la lecture publique ».

    On pointe enfin « une tendance à avoir plus de mal avec les technologies informatiques », une « peur de l’outil informatique ».

    La vision qu’ont les quinquagénaires des générations plus récentes présente certains aspects positifs : « une adaptabilité plus grande, une maîtrise des technologies de l’information », « beaucoup plus de pragmatisme, une meilleure insertion dans l’environnement personnel et social ». La question du public, dont nous reparlerons, commence à apparaître : « moins d’œillères sur ce qui est “le bon livre”, notamment en secteur jeunesse, plus d’ouverture aux souhaits du lectorat, en somme une proximité par rapport au lectorat et à ses attentes ».

    Un brin d’envie pointe quand on évoque à leur propos « les territoires nouveaux, les technologies, les moyens de réaliser les rêves (de réseaux, de partages…) ». Mais une distance est perceptible. On se juge « stimulé par certaines personnes, surveillé et sévèrement jugé par d’autres ». On dénonce « une priorité à la gestion, la technique, l’information, avec un manque de culture générale et surtout de curiosité ».

    On observe « un regard critique et sans complaisances sur le “socle” des croyances professionnelles, qui permettra de balayer ce qui doit l’être… à condition d’avoir autre chose à proposer que de la gestion à tous crins, du management, du marketing, de la démarche qualité, etc. » « Le discours sur le service public aurait tendance à s’atténuer au profit d’une approche plus technique du métier », ce qui fait dénoncer les « scientistes » et les « technocrates ».

    Ces générations apparaissent « très techniciennes », « fascinées par l’outil informatique, ce qui, personnellement, me navre », observe un collègue. Elles feraient preuve « [d’]une vision plus technologique du métier qui perd parfois de vue la finalité : le public ». Mais on les trouve également éloignées de la politique locale : on regrette « le manque d’engagement, souvent, dans une politique globale de la collectivité ou du service ».

    Dans le même esprit : « carriérisme au détriment du service au public, peu d’engagement dans la vie publique, peu d’intérêt pour le travail en équipe ». Ou encore : « peu sont prêts à se rendre disponibles pour les nécessités de service hors horaires de bureau ».

    Les quadragénaires : le temps des gestionnaires

    La génération suivante se situe, nous l’avons vu plus haut, dans l’histoire globale (« post-68 »), mais aussi dans celle de la formation professionnelle : « dernière génération CAFB », « issue du CAFB, dernières promotions ».

    Si une partie se range encore dans la lignée de ses aînés immédiats (une collègue se place dans une « génération militante », habitée du « besoin de défendre le métier pour l’affirmer »), c’est surtout « la première génération des bibliothécaires managers », qui ferait preuve de « plus de rationalité dans la nécessaire approche gestionnaire ». « Les responsables de bibliothèque pensent “gestion” autant que “collections”, et “publics” avant “collections”. » Cette « approche plus gestionnaire de la bibliothèque [est] rendue nécessaire par le développement des équipements, des effectifs et du public ».

    C’est qu’elle s’attribue « la création du réseau de bibliothèques actuel en France ». Grâce à une « conception ouverte des bibliothèques, une volonté d’accueillir tous les types de publics », elle a par son « professionnalisme […] permis le développement de nombreux nouveaux équipements, des outils de méthodologie avec une vraie prise en compte des missions ». « Les quadras sont plutôt au pouvoir », écrit une collègue. Les nouvelles technologies pointent leur nez : un collègue se range parmi « ceux qui ont été parmi les premiers internautes des bibliothèques publiques »

    Car, si les plus anciens « ont posé les jalons, [ils] n’avaient pas les moyens ». On leur reconnaît pourtant « le décollage des années 70-80 avec les premières grosses structures et une certaine reconnaissance des élus ».

    Les générations précédentes sont vues comme « plus cultivées, plus militantes, plus politiques ». On leur attribue « le militantisme et l’enthousiasme qui ont été les déclics du décollage de la lecture publique dans les années 60 », « une sorte de messianisme de la lecture ». On « apprécie le côté solide de la culture professionnelle, de l’expérience, l’impression d’être face à des gens qui y croient toujours ».

    Mais si ce « côté militant et pur et dur […] impose le respect », ce qui est une incontestable marque de distance, il est associé à une certaine étroitesse de vue, comme l’atteste cette énumération : « le corporatisme, la culture politique, le respect de (et la confiance dans) l’État, le niveau de culture plus élevé, la difficulté aussi à raisonner interprofessionnel ». On regrette une « difficulté de s’ouvrir à de nouveaux objectifs », on les juge « assez intransigeantes envers ceux qui pensent différemment ». On les définit même comme des « générations de bibliothécaires dont la principale mission était la conservation des livres », « moins ouvertes sur les publics ».

    D’un côté, « les générations plus anciennes se focalisaient plus sur les questions de technique bibliothéconomique : normes, catalogage, indexation ». De l’autre, on déplore « leur difficulté à gérer les révolutions techniques par crainte de ne pas maîtriser toutes les nouveautés ». Un collègue écrit : « Très longtemps j’ai eu le sentiment d’être exclu par les “purs et durs” qui ne toléraient pas les discours qui s’appuyaient notamment sur les changements générés par le recours aux nouvelles technologies de gestion et d’accès à l’information. »

    On peut finalement se sentir « étouffé parfois : sentiment de lourdeur dans l’action, de difficulté à innover, à envisager le métier autrement. Il y a un côté “cooptation indispensable” aussi qui est assez pénible ».

    Les plus jeunes générations sont avant tout perçues comme celles des « nouvelles technologies ». On les crédite d’une « adaptation à toutes les formes du savoir et de la diffusion de l’information qui est indispensable pour que les bibliothèques puissent continuer à jouer un rôle dans la société d’aujourd’hui ». On leur assigne une mission historique : « Les plus jeunes devront réinventer radicalement, d’ici quelques décennies, les outils d’accès à l’information et à la culture. Leur plus grand challenge : gérer la dématérialisation de tous les supports (y compris le livre !). »

    Elles apparaissent à la fois plus éloignées de la culture et plus proches du public. Une collègue écrit : « La chose littéraire ou philosophique, voire la lecture elle-même, perdent du terrain […] On parle plus souvent de la dernière version d’un logiciel que d’un roman ou d’un ouvrage de poésie. » Et une autre : « Je ne crois pas que les jeunes générations viennent au métier parce qu’elles “aiment lire” ou par amour des livres, elles sont plus attirées par le contact, le public, c’est l’argument le plus souvent placé en avant dans les recrutements. » Un collègue note que « ce qui intéresse plus les jeunes c’est le terrain, le service public, et c’est une très bonne chose », après avoir écrit : « On a dit aux jeunes que Rameau et Unimarc étaient des bases incontournables pour être acceptés dans le métier. Ils s’y forment juste pour trouver un boulot mais il ne semble pas y avoir d’investissement affectif comme leurs prédécesseurs. » Une autre leur attribue « moins de connaissances bibliothéconomiques ».

    Certains expriment cette proximité avec le public sur le mode de l’abandon au consumérisme : « La formule “la bibliothèque supermarché” a fait des dégâts ! Et l’on gère les bibliothèques, non plus comme des lieux d’accueil et de rencontres, mais comme des rayons à faire tourner et à approvisionner. Quid du hasard, des possibles, des interstices de liberté, d’imprévus, des surprises ? De quoi ? Pas de ça ici, voyons ! La voie royale, aujourd’hui, c’est le documentaire ! et la gestion des collections ! et le taux de rotation ! On rationalise, maintenant, on fait du chiffre ! » Ce reproche est, dans un apparent paradoxe, associé à celui-ci : « Plus grave : une certaine pauvreté sur le plan relationnel, et parfois un désintérêt pour les simples humains (surtout s’ils ne maîtrisent pas les NTIC !). La psychologie (élémentaire) n’est pas leur fort, ni l’histoire, ni la sociologie… Un comble. »

    Marqués par le militantisme de leurs aînés, les quadragénaires déplorent le désengagement de leurs cadets. Ils leur attribuent « une vision plus globale des choses mais aussi une difficulté à se tenir au courant, à lire, à se documenter suffisamment dans le domaine professionnel ». Une collègue écrit : « Les jeunes générations me semblent très individualistes dans la profession, comme dans la vie. […] Il me semble qu’il y a moins d’implication dans les lectures professionnelles, la formation des collègues, la participation à des congrès (si ce n’est pas validé comme formation), la participation à des associations. L’enthousiasme professionnel est là, mais de 9 h à 17 h. » Une autre note « un rapport différent au temps de travail (le temps personnel et le temps de travail sont séparés de façon hermétique) ». Et voilà le coup de grâce : « pas d’esprit de prospective ni d’engagements professionnels ou personnels, refus de prendre des responsabilités tout en voulant obtenir des statuts élevés ; ils sont devenus plus fonctionnaires ! »

    Plus que leurs aînés, les quadragénaires ont le sentiment d’être rejetés par leurs cadets. Une collègue est frappée par « leur jeunesse,… à tous les points de vue : inexpérience (c’est normal), enthousiasme (c’est enthousiasmant), naïveté (mais à quoi sert donc notre expérience ?), leur bagage technique (impressionnant), leurs certitudes (vont-elles vraiment refaire le monde sans avoir lu Voltaire, Mallarmé, Giono,… ?) ». Elle poursuit : « Plus triste : avant elles… le déluge, ou le désert. » Une autre note « un côté “du passé faisons table rase” ». Une troisième s’avoue « énervée parfois : le côté naïf qui réinvente est assez stimulant, le côté “avant moi il n’y avait rien” est assez crispant. Il faut aussi souvent reprendre les bases qu’ils n’ont pas acquises dans leur formation pour expliquer la raison d’être des choses ».

    Finalement, une collègue juge ces jeunes générations « quelque peu décevantes » tandis qu’un autre les trouve « plus techniques, plus perdues, plus créatives », et qu’une troisième a « constaté auprès des plus jeunes un dynamisme et une curiosité qui [la] rassurent ».

    Les trentenaires : nouvelles technologies et perte du rôle central du livre

    La génération « trentenaire, qui n’a connu ni les bibliothèques pauvres des années 70-80, ni les bibliothèques non informatisées » s’attribue « le dynamisme, l’implantation des nouvelles technologies, des idées nouvelles ». Une de ses membres la juge « plus gestionnaire, [avec] plus de recul et de détachement par rapport au traitement des collections, moins de conscience de corps car une identité rattachée à la fonction publique territoriale ».

    Le livre perd de sa superbe : « [Il] est moins central dans ma définition de la bibliothèque. J’ai en tête la formule d’une de mes professeurs de bibliothéconomie : “Les images, cela ne fait pas réfléchir”. La valorisation des documents notamment par l’action culturelle est plus importante dans ma génération de bibliothécaires. Sortir de la bibliothèque et des tâches techniques pourrait être le nœud central. » Un collègue se définissant comme « spécialiste des supports d’information » (il souligne le mot support) écrit : « Nous nous devons de connaître les “contenants” pour mieux diffuser les “contenus”. Nous ne sommes pas prescripteurs, mais orienteurs, dans le sens où le bibliothécaire doit donner à l’usager le plus de ficelles possibles pour qu’il opère seul son propre choix. » D’autres soulignent « un regard différent sur les publics », « une approche plus pertinente des publics et des usagers ».

    À la suite des quadragénaires, les nécessités gestionnaires sont revendiquées : « L’accent est mis davantage sur la communication ou le management. » On insiste sur le « développement des techniques d’évaluation des services ». Ce serait « une génération beaucoup moins investie dans les valeurs générales (à la limite, la seule valeur est de “faire tourner la boutique”), mais ayant des idées peut-être plus nettes sur le mode opératoire : on se pose moins la question de savoir si un projet est intéressant ou non, mais on veut qu’il y ait un responsable, un calendrier, une fin au projet ».

    Les trentenaires reconnaissent aux générations plus anciennes « leur implication militante », « le fort investissement personnel (presque sentimental) dans un ensemble de valeurs politiques (ou philosophiques) au sens large ». Ils leur reconnaissent « la constitution d’une forte identité professionnelle, un acquis en termes de collections, de formations ». Les plus anciens auraient apporté « la normalisation des pratiques professionnelles ».

    Un collègue les définit ainsi : « Technicité, rigueur, savoirs bibliothéconomiques. » Un autre parle « [d’]une génération plus ancienne partageant des valeurs “générales” concernant la mission, mais n’ayant pas forcément de valeurs professionnelles très claires concernant le mode opératoire ». D’autres enfoncent le clou, notant « l’absence de recul et le défaut d’une culture de publicité des projets, des résultats ; le manque de culture de coopération, l’isolement » ou « la prégnance de la culture administrative, qui fait qu’on maîtrise parfaitement le travail sur le long terme, c’est-à-dire “au rythme de l’État”, mais qui fait aussi qu’on a du mal à prendre en compte ceux qui sont en dehors de cette sphère, c’est-à-dire le public, finalement ».

    On juge « les générations plus anciennes […] attachées à la fonction de conservation aux dépens de la fonction de diffusion ». On dénonce « l’attachement aux tâches techniques tel que le catalogage et l’absence de volonté de créer des partenariats », une « incapacité au management dans ceux qui sont cadres ». On se sent « étouffé par des méthodes de management infantilisantes » ou « contrarié par l’absence de vision à long terme ». On notera enfin avec intérêt « [l’]image parfois encore pesante du bibliothécaire érudit ».

    Les trentenaires se sentent plutôt stimulés par leurs cadets, à qui ils attribuent « une évolution précieuse de l’image des bibliothèques et de la culture, le partenariat, l’accueil du public, la gestion des collections (informatique, TIC, statistiques, économie…), une relation plus saine entre vie personnelle et professionnelle ». « Ceux qui arrivent et ont 25 ans sont des alliés : parce qu’ils ont pour l’essentiel les mêmes orientations, et parce que leur maîtrise informatique est nettement supérieure à la moyenne de ma génération. »

    On les juge « plus malléable[s] : [ils vont] accepter de nouvelles missions car les nouvelles générations ne sont pas encore entrées dans des habitudes de travail », avec « la volonté de s’adapter à un contexte changeant avec une démarche pragmatique et organisée ».

    Mais on peut leur attribuer également une « position plus consumériste » trouver la jeune génération « plus susceptible de vouloir s’affranchir de l’influence de leurs aînés, parfois à tort ».

    Les benjamins : l’usager au centre ?

    Les moins de trente ans se vivent massivement comme « une génération plus formée à prendre en compte le public que les documents », qui serait « moins conservatrice et plus axée sur le partage de la culture-livre avec les usagers, notamment par les animations dans les murs de la bibliothèque mais également à l’extérieur (écoles, partenariat avec d’autres équipements culturels, centre de loisirs) ». On s’attribue « de nouvelles idées pour aller vers le public, créer des animations, des moyens de transmettre la culture et non plus seulement la conserver » et « une réflexion sur le rôle des bibliothèques dans la société d’aujourd’hui, sur notre rapport aux usagers (comment mieux les connaître, avec quels outils, comment les cibler) ».

    Ce positionnement s’accompagne d’un indéniable relativisme culturel : « La génération précédente conçoit avant tout la bibliothèque comme un lieu tourné vers les collections, le fonds ; on n’achète pas n’importe quoi, il y a les bons et les mauvais livres (les Benzoni et les Kundera), surtout en fiction ; la jeune génération est plus relativiste : il n’y a pas vraiment de bons/mauvais livres mais des livres susceptibles de trouver un public. » Elle est davantage « dans l’adaptation de l’offre de services et de collections au public que dans la prescription, […] plus ouverte sur des genres non nobles, comme le manga, la littérature populaire ». Cela ne signifie pas forcément une identification à la diffusion commerciale : « Il y a également des livres qui ont du mal à trouver leur place dans le commerce et que les bibliothèques peuvent essayer de défendre, non parce qu’ils sont meilleurs, mais parce qu’ils sont différents et qu’il faut défendre la diversité. »

    L’absence de hiérarchisation peut concerner également le public. Si une collègue cite encore « la transmission de la culture, le fait d’aller vers les publics difficiles pour les amener à la lecture », un autre revendique « une approche de la bibliothèque axée davantage sur les loisirs (lecture plaisir), moins militante » et « un intérêt pour tous les publics (à commencer par le lecteur “moyen”) et pas uniquement à l’élite ou aux publics en difficulté ».

    Le management est revendiqué, indirectement  : « Je pense que la nouvelle génération de bibliothécaire est ouverte à plus de souplesse et de complémentarité dans les tâches, l’emploi du temps, l’entraide entre les différents services (discothèque, jeunesse, adulte), l’informatisation du métier, notamment l’adaptation aux nouveaux logiciels », ou directement : « Les générations plus récentes sont élevées dans la culture du management et de l’évaluation façon “modernisation de l’administration” comme dans l’entreprise » ; « Aujourd’hui on nous apprend, dans nos formations de responsables de bibliothèques territoriales, à être de véritables gestionnaires ».

    C’est une génération qui s’avoue « moins militante », « décomplexée » : « Pour valoriser leur métier, les générations plus anciennes ont tendance à invoquer une mission (défense de la culture, de la littérature…) et une technicité (catalogage, normes, Rameau…) ; à l’inverse, les nouvelles générations, plus relativistes et moins à cheval sur les normes sont prêtes à accepter que le métier de bibliothécaire tienne dans une large part (mais pas uniquement quand même) de la caissière 9 et du manutentionnaire. »

    On revendique bien sûr « une volonté d’utilisation des nouvelles technologies au service des missions des bibliothèques publiques » et « l’utilisation des nouvelles technologies comme outil de communication entre bibliothécaires » qui procurent « des échanges d’idées assez stimulants ». Nos plus jeunes collègues ont conscience de la conjoncture historique : leur génération est « née parmi une profusion d’informations accessibles via une multitude de supports », elle « arrive dans la profession alors que le métier s’est engagé il y a quelques années dans un véritable tournant (dématérialisation des supports d’information, élargissement des missions des bibliothèques) ». Une jeune collègue écrit : « Née presque avec un ordinateur entre les mains, l’outil informatique ne suscite pas en moi toute cette crainte que j’ai déjà remarquée chez de nombreuses personnes de la génération de mes parents […] ; cela ne signifie pas pour autant que j’ai une formation d’informaticienne. »

    Pas de cadets à toiser bien sûr pour ces nouveaux arrivants mais un empilement de générations d’aînés sur lesquels ils jettent un regard ambivalent. Ils rendent hommage à « leur expérience du métier, de ce qui a déjà été fait, des bases solides sur lesquelles s’appuyer », à leur « volonté de faire évoluer les missions des bibliothèques ». Ils leur attribuent « souvent la mise en place des structures à partir de rien ou presque : la définition de politiques d’acquisitions, d’animations, de médiation ; la mise en place de pratiques professionnelles en remplacement de pratiques bénévoles ou amateurs ; une véritable réflexion théorique sur nos pratiques et nos objectifs ». Ils disent leur devoir « toutes les bases ! Réflexion sur le métier de bibliothécaire, sur les publics, sur les classifications des documents musicaux, etc. »

    Ils signalent évidemment « leur militantisme, leur engagement politique, leur attachement au terrain (partenariat fort avec associations, structures institutionnelles ou non)… que nous avons beaucoup moins aujourd’hui », « un vrai discours militant », un « investissement allant au-delà de la vie professionnelle, pour déborder sur la vie personnelle ».

    Mais si un collègue leur reconnaît « une volonté d’évoluer, de faire en sorte que les bibliothèques reflètent les évolutions sociétales », d’autres déplorent leur « rigidité », « le fait de ne pas être ouverts au changement (organisation, animation…), une certaine lassitude du métier et parfois à partager ses expériences, une image très conservatrice du bibliothécaire ». Au-delà de « l’attachement nécessaire, encore et toujours, au livre par rapport aux autres supports », on trouve « les générations plus anciennes […] parfois très marquées par l’usage de techniques bibliothéconomiques en voie de disparition (par exemple regret de la disparition progressive ou programmée du catalogage individuel vécu comme un aspect intellectuel du métier) ».

    Un collègue estime que « l’importance donnée au respect des normes (catalogage, indexation…) […] semble bien plus développée chez les anciennes générations que chez les nouvelles. On passera des heures à cataloguer et à indexer, sans se demander si cela a un réel impact sur le public. Il me semble que c’est un vernis destiné à valoriser notre activité (tout le monde ne peut pas le faire, il faut une formation…) duquel les “jeunes” ne sont plus dupes ». Une autre confirme : il est « difficile parfois de faire évoluer certaines habitudes, notamment en ce qui concerne le traitement du document (catalogage). Il faut insister sur la nécessité de coopérer, de récupérer les notices par exemple ».

    La plus jeune génération peut se sentir « parfois également freinée lorsqu’[elle apporte] du renouveau et d’autres points de vue ». Une collègue se sent « contrariée de temps en temps par le regard des aînés sur les petits jeunots, parfois étouffée par la stature des “anciens” qu’on voit intervenir à tous les colloques ».

    Une histoire représentée

    Ce voyage à travers les générations parle de lui-même : les changements de ton éclatent avec évidence, les points de vue se déplacent, valeurs et références se déforment ou se renversent. Mieux : le regard de l’autre confirme le plus souvent la vision qu’on a de soi-même ; même si l’on passe du positif au négatif, on parle souvent de la même chose.

    La cohérence même des résultats, malgré les nuances et contradictions qui peuvent opposer une réponse à une autre, m’autorise à risquer de leur attribuer une validité allant au-delà des quarante et un répondants. Il ne s’agit bien sûr que de représentations, mais les hommes vivent dans les représentations. C’était au fond mon sujet.

    La netteté du glissement de perspective, l’acuité des regards que chaque génération porte sur ses aînés et sur ses cadets, forment une véritable histoire représentée. Une histoire, et non le simple effet du vieillissement décalé des générations successives. Je fais ici mienne l’hypothèse selon laquelle la question des générations tient moins aux simples écarts d’âge, ce qui vaudrait pour une société immobile ou à évolution lente, qu’aux valeurs immuables que chaque génération successive incarne, dans un contexte d’évolutions permanentes.

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    C’est le point de vue adopté par Bernard Préel, à la suite de Karl Mannheim 10 : « Le sociologue allemand détache la génération de l’âge et la définit par l’histoire, par le contexte qui la forge et lui donne sa personnalité originale. » 11

    La succession des valeurs et des caractéristiques

    Je propose dans le schéma ci-dessus une série de blocs de valeurs et de caractéristiques où j’amalgame des éléments tirés dans les autoportraits et dans les visions que chaque génération a de ses aînés et de ses cadets.

    De cette représentation, je tire trois enseignements :

    • Les blocs de valeurs et de caractéristiques présentent des associations éclairantes mais peuvent être inconfortables pour les intéressés. Ainsi l’État et la République vont-ils de pair avec le corporatisme et la culture légitime avec la norme, ce qui n’est au fond guère une surprise. La fondation du réseau des bibliothèques ne se fait pas sans une relation forte avec les collectivités territoriales : si la norme est étatique, son application est locale. Le développement des structures exige une prise en compte du management. C’est enfin peut-être une seule et même chose que d’être attentif aux individus usagers (valeur revendiquée) et d’avoir au travail une attitude plus individualiste (caractéristique assignée par les aînés).
    • Si on compare les deux bouts d’une chaîne qui court sur un demi-siècle, on observe à la fois des oppositions et d’apparents et surprenants retours. La République s’efface devant les usagers. Le livre cède le devant de la scène aux nouvelles technologies. La culture légitime est démonétisée face au relativisme culturel. Si le militantisme est remplacé par l’individualisme, on note une curieuse transmutation du corporatisme en carriérisme.
    • Les blocs bigénérationnels permettent de voir comment se cristallisent les oppositions. Anciens et quinquagénaires partagent une aversion pour le management dont se revendiquent la plupart des quadragénaires. Mais ces derniers dénoncent avec leurs aînés immédiats l’individualisme, voire le relativisme culturel des plus jeunes. Quadragénaires et trentenaires semblent également détachés de l’État, écrasés par la culture des anciens, encombrés par leur culte des normes. Enfin trentenaires et benjamins ont tendance à se vivre comme les meilleurs, voire les seuls acteurs de la révolution technologique.

    Dans ces conditions, est-il encore possible de parler de valeurs communes aux bibliothécaires, transcendant les générations ? Rien ne l’interdit, puisque tout ne se réduit pas au point de vue qui fait l’objet du présent article. Mais il convient d’être prudent.

    J’ai, le 21 juin 2004, fait une intervention lors d’une journée des bibliothèques départementales de Rhône-Alpes organisée par le groupe régional de l’Association des bibliothécaires français sur le thème des changements dans le métier. J’y ai proposé trois caractéristiques de l’attitude des bibliothécaires français, dont le dépassement était à mon sens nécessaire :

    • « la posture autocentrée » : nous parlons toujours en tant que bibliothécaire et à d’autres bibliothécaires et avons beaucoup de mal à prendre en compte le point de vue de nos tutelles comme celui de nos usagers ;
    • « l’universalisme localiste » : nous avons une haute idée de la bibliothèque encyclopédique assise sur des valeurs universelles, mais nous entendons surtout la mettre en œuvre dans notre établissement, quelle que soit la pertinence de ce modèle dans notre contexte et en nous réservant jalousement le choix et le catalogage intégraux de nos chers ouvrages ;
    • « l’appropriation symbolique » : nous entendons mettre le monde à la portée de nos usagers mais à condition que nous l’ayons nous-mêmes sélectionné et décrit ; il n’y a de sens que reformulé par nous, d’où la considérable difficulté à laquelle se heurtent les projets de partage documentaire et d’acquisition concertée, l’investissement démesuré sur l’indexation matière et l’étonnante survivance du catalogage local dont le dernier avatar est, à l’occasion, un engagement excessif dans la maintenance de sitothèques 12 dont bien des usagers, adeptes du libre parcours, n’ont que faire.

    Il se pourrait bien que ces caractéristiques soient surtout celles de ma génération. On peut estimer que c’est une bonne nouvelle.

    Dominique Arot avait, dans un article pétri de références utiles, dégagé cinq « valeurs professionnelles du bibliothécaire  » 13 : « la garde », « l’accroissement », « le bon ordre », « rendre accessible et communiquer ». Il ne s’agissait que des collections. Mais si nous prenons pour objet les équipements, ou plus largement ce qu’on nomme un peu abusivement le réseau des bibliothèques, alors ces valeurs peuvent être aisément réparties entre nos générations (cf. tableau).

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    Ruptures et consolidations

    Si, pour suivre Bernard Préel après Karl Mannheim, on considère que les générations sont marquées par l’histoire, en particulier par les événements survenus au cours de leur période de formation, les générations professionnelles sont marquées par l’histoire de leur domaine. Une partie des anciens et bien des quinquagénaires ont participé à une aventure exaltante : ils ont jeté les bases de la lecture publique contemporaine à la française, ouvrant les rayonnages au libre parcours des usagers, développant les sections jeunesse puis les discothèques de prêt, inventant les boîtes à outils intellectuels permettant à des équipes de plus en plus nombreuses de mettre en place les équipements qu’un nombre croissant d’élus locaux a fini par vouloir.

    Sur fond de deux apparentes ruptures historiques successives (les événements de mai 1968 et l’arrivée de la gauche au pouvoir le 10 mai 1981), ils ont eu le sentiment d’inventer, de défricher, rejetant leurs prédécesseurs dans la préhistoire. Gardons-nous toutefois, dans le « du passé faisons table rase » 14, d’oublier la table, avec ses pieds solides. C’est que, de même que les acteurs de mai 1968 parlaient volontiers un langage politique du XIXe siècle 15, allant jusqu’à dresser des barricades, des collègues d’après-guerre réalisèrent, consciemment ou non, le programme des « bibliothécaires modernistes […] emmenés par Eugène Morel, fondateurs de l’Association des bibliothécaires français (ABF) » qui ont « [fait] valoir un principe promis à un bel avenir : celui de la communication qui devrait désormais l’emporter sur celui de la conservation » et permis que s’incarne dans la bibliothèque « l’idéal républicain, celui de la IIIe République, inspiré de l’esprit des Lumières  » 16.

    Puis vinrent, sinon les « générations suiveuses », dont parle Bernard Préel, du moins celles qui ont eu à consolider l’acquis et à le gérer. D’où le management, qui a naturellement ses charlatans et ses gourous, mais dont il serait vain de nier l’importance : que les critiques souvent pertinentes d’un Jean-Pierre Le Goff 17 ne nous fassent pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Mais il s’est aussi agi de moderniser, avec l’informatisation et une multiplication des supports qui s’est traduite par l’invention de la « médiathèque », opération de marketing typiquement française menée collectivement de main de maître, à partir d’un terme introduit dès les années 1970 par Michel Bouvy à Cambrai 18 : le simple changement de mot a permis de renouveler complètement l’image de marque de la lecture publique (il n’y a pas de « rats de médiathèque ») au point que le public et les élus croient volontiers à un changement de nature, quand nous savons évidemment qu’il n’en est rien 19. Malgré ces apports, les quadragénaires peuvent se vivre comme une génération intermédiaire et s’interroger sur leur place : « interface ou dinosaure ? ».

    Et voilà qu’au tout début des années 1990 une nouvelle révolution survient. Si elle concerne évidemment les bibliothèques puisqu’elle relève de la diffusion de l’information et de la culture, elle est surtout globale, touchant rapidement, par cercles concentriques, tous les pays et bien des secteurs d’activité et de population. Je veux parler bien sûr de l’inattendue transmutation du vieil Internet en toile d’araignée mondiale.

    Si un quinquagénaire peut écrire : « Notre génération a connu l’avènement de l’informatique et l’a intégré », c’est pourtant tout le paysage technique qui se trouve d’un coup ringardisé. N’oublions pas que les formats Marc datent des années soixante, l’époque des Beatles. Un nouvel effet de préhistorisation se produit, plus terrifiant encore que celui qui fut porté par les baby-boomers, et d’autant plus cruel qu’il les touche de plein fouet. Mais il heurte aussi les quadragénaires. Écoutons l’une d’elle parler des nouveaux venus dans la profession : « Le monde des bibliothèques serait né avec Internet. Tout ce qui précède relève de la préhistoire : sans intérêt, sauf pour les préhistoriens. […] Mais comment faisait-on, avant ? La question ne les intéresse même pas. »

    Une trentenaire, qui pense que « les générations suivent l’évolution du métier et de son histoire », résume ces trois moments dans le tableau.

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    D’étranges baby-boomers

    La netteté du portrait croisé des baby-boomers bibliothécaires ne laisse pas d’étonner si on le rapporte à ce qui se dit généralement de cette « génération de la déviance et donc […] de la tolérance » 20, rendue collectivement coupable du slogan « il est interdit d’interdire » tracé par quelques mains sur quelques murs du mois de mai 1968. « Mai a bien été une révolte des sujets contre les normes », écrivent savamment Luc Ferry et Alain Renaut 21, après que Gilles Lipovetsky a estimé que « l’effort n’est plus à la mode, ce qui est contrainte ou discipline austère est dévalorisé au bénéfice du culte du désir et de son accomplissement immédiat » 22. Dans un ouvrage qu’on dira de vulgarisation 23, Luc Ferry enfonce le clou en voyant dans l’individualisme les « racines du mal » qui ronge l’école. Il date des années 1960 le développement de conceptions qui cultivent « l’expression de soi plutôt que l’héritage transmis, l’esprit critique plutôt que le respect des autorités, la spontanéité plutôt que la réceptivité, l’innovation plutôt que la tradition. Ces idées ne sont pas négatives en tant que telles, mais c’est finalement l’idée même de norme supérieure à l’individu qui est dénoncée comme aliénante ». Ajoutons l’analyse selon laquelle « les soixante-huitards vont […] développer une attitude très critique à l’égard du travail » 24, et le tableau est complet.

    Au lieu de quoi nous avons des bibliothécaires qui se tuent à la tache et, tout syndicalistes qu’ils soient à l’occasion, voient d’un mauvais œil leurs jeunes collègues faire leurs trente-cinq heures ; qui ont une haute idée du capital culturel à transmettre et pourfendent le relativisme de leurs cadets ; qui passent pour des normalisateurs à tous crins et, après avoir cru que l’État avait un rôle structurant à jouer, continuent d’attendre de l’avènement d’une loi sur les bibliothèques la confirmation et la protection de leurs missions ; qui campent sur la qualité et la cohérence de leur offre documentaire plutôt que sur la prise en compte du désir anarchique des individus.

    Deux pistes peuvent être explorées pour éclaircir ce mystère. La première est celle de l’ambivalence de mai 1968, « Janus idéologique, tout à la fois libertaire et marxiste-léniniste » 25. Les baby-boomers bibliothécaires apparaissent comme fort peu libertaires et, sinon marxistes-léninistes, au moins républicains attachés à une idée de la culture et à sa transmission, colbertistes s’appuyant sur la norme étatique, ou plus exactement la norme professionnelle, pour construire une politique sectorielle. Ils forment, au fond, une technocratie qui se veut éclairée.

    La seconde piste est celle du militantisme. L’omniprésence de ce terme dans les réponses des quinquagénaires comme dans celles des générations plus jeunes à propos de leurs aînés est impressionnante. Tout se passe comme si ces bibliothécaires militaient plus qu’ils ne travaillaient, d’où cette façon de ne pas compter leurs heures et d’interpénétrer les tâches strictement professionnelles et l’activisme associatif.

    Ce militantisme, tout pétri de références républicaines qu’il soit, est curieusement chargé de sacré. « On entre en bibliothèque comme on entre en religion », disait un ancien cité par une ancienne. Et de la « mission » au « missionnaire », la nuance est, dans les réponses au questionnaire, bien ténue, au point qu’une quinquagénaire assume « une espèce de sacerdoce laïc ».

    Le risque d’un tel modèle militant est qu’il tend à s’éteindre, comme le montre la pyramide des âges des adhérents de l’ABF.

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    L’association reconnue d’utilité publique, qui va fêter son centenaire en 2006, connaîtra-t-elle son bicentenaire ? Ce sera en tout cas au prix de mutations qu’on voit déjà poindre à la périphérie de la grande maison : « J’ai l’impression que la participation aux associations ne se fait plus du tout sur les mêmes bases : on est moins dans la théorisation “penser les choses et les faire faire”. Ceux qui se font élire en particulier veulent faire des choses par eux-mêmes : cela me semble caractéristique que les associations qui marchent le mieux sont les associations départementales ou thématiques, plus proches du terrain », écrit un quadragénaire.

    Glissements, écarts et paradoxes

    La politique

    Au-delà d’une attitude politique largement uniforme qui relève sans doute d’un banal constat sociologique (« globalement, tout le monde est à gauche », lâche un moins de trente ans 26 – mais il est vrai qu’il y a, à gauche, bien des nuances), on observe d’une génération à l’autre des glissements significatifs. Les anciens sont marqués par la culture étatique – ce sont d’ailleurs des conservateurs d’État qui ont formé les promotions du CAFB comme de l’ENSB/Enssib et qui ont, dans les directions ministérielles en charge des bibliothèques, été les artisans de la modernisation et de la normalisation 27. Et les partisans de la « bibliothèque de secteur » n’imaginaient-ils pas un réseau de bibliothèques publiques entièrement étatique ? La méfiance à l’égard des élus locaux de ce groupe qui nous lègue par ailleurs une réflexion féconde est extrême 28. Même leurs adversaires « communalistes » affirment le primat des positions professionnelles avec panache : « Refus de la position exprimée par J. Gattégno “se soumettre ou se démettre”, parfois il faut résister, proposer, inventer et convaincre… même si cela ne garantit pas un parfait avenir professionnel », écrit l’une de ses représentants.

    Si l’on se cantonne à la lecture publique, l’étape suivante, qui a d’ailleurs été préparée de longue date, consiste en un compagnonnage étroit avec les élus et dirigeants locaux 29. Une partie des bibliothécaires, et les responsables d’établissements au premier chef, s’approprie la problématique des politiques publiques locales.

    Et voilà que les générations les plus récentes sont perçues par leurs aînés comme peu engagées dans ce mouvement. Que disent-elles elles-mêmes du sujet ? Absolument rien, justement, comme si n’existait plus que le public. C’est sans doute sur ce point que les résultats de mon enquête, dans la mesure où elle peut prétendre à une quelconque validité, pose le plus de questions.

    Technique et mondialisation

    Nous partons d’une culture technique propre à une profession, qu’il s’agisse des disciplines bibliothéconomiques ou des usages de l’informatique. Les premières ont été en grande partie constituées à partir des techniques documentaires, mais ont connu un développement séparé qu’on peut comparer à celui des espèces animales évoluant dans une Australie qui s’est détachée du continent eurasiatique. La seconde a d’abord été l’objet de grands projets étatiques (les « fiches Canac » 30, le logiciel Libra 31 porté à bout de bras par le ministère de la Culture) avant de structurer une modernisation locale. Rappelons-nous la vulgate des années 1970-1980, diffusée notamment par la Direction du livre et de la lecture du ministère de la Culture : serveur dédié à la bibliothèque, logiciel (on ne disait pas encore SIGB 32) absolument spécifique et ayant vocation à gérer dans la bibliothèque et elle seule tout ce qui peut l’être informatiquement, normes et formats connus des seuls bibliothécaires, mises en garde sévères contre les « logiciels maison ». Voilà une « technique » à haute teneur sociologique, qui incarnait le développement séparé des bibliothèques.

    En ce début du XXIe siècle, de jeunes bibliothécaires, nourris à des techniques non pas particulières, mais partagées par l’ensemble des individus ayant des métiers traitant peu ou prou de l’information et par l’ensemble de la planète, jonglent entre des logiciels utilisés par tout un chacun et utilisent des logiciels libres qu’ils adaptent localement, quand ils n’en développent pas eux-mêmes. Nous sommes à l’âge de la mondialisation, dont les technologies de l’information sont à la fois un instrument et un terrain d’application. Une mondialisation qui mêle l’extension de la marchandisation et celle de l’économie du don, du troc et du partage.

    Pourquoi les jeunes générations se disent-elles moins attachées aux normes alors que leurs usages et pratiques de l’informatique supposent un approfondissement de la normalisation ? C’est que nous ne parlons plus de la même chose. Nous sommes passés des normes professionnelles aux standards partagés du traitement mondial de l’information.

    Le public, l’usager

    Il y a entre les plus anciennes et les plus récentes générations que j’ai interrogées une étrange réciprocité : les unes et les autres se réclament du public ou des usagers et déplorent leur insuffisante prise en compte par l’autre groupe.

    Là encore, parlent-ils de la même chose ? Au-delà de la technique qui fait croire aux aînés que les plus jeunes ont une vision déshumanisée (« une vision plus technologique du métier qui perd parfois de vue la finalité : le public »), ce qui est surtout évoqué par les baby-boomers et leurs suivants immédiats, c’est le « service public » qui revient comme une litanie. En quelque sorte, un public construit, institué. Les autres envisagent plutôt les individus et leurs désirs, sur lesquels leur parti pris de non-hiérarchisation culturelle les protège de tout jugement.

    Écoutons l’indignation d’un trentenaire : « Quand une directrice de bibliothèque municipale annonce dans la Gazette des communes que l’usager a perdu le sens du service public, qu’il consomme et qu’il veut tout, tout de suite, c’est un discours que je ne partage pas personnellement, et qui n’est à mon avis pas entendu par ma génération :

    • Le sens du service public, c’est l’agent qui doit l’avoir, pas le public.
    • Consommer ? C’est mal ?
    • Tout, tout de suite ? Génial. »

    Rappelons que la formule « nous voulons tout, tout de suite » était un des slogans muraux du mouvement de mai 1968… qui se présentait par ailleurs comme hostile à la « société de consommation ». L’histoire a de ces ruses qui ne s’inventent pas.

    Le livre et la culture

    Claude Poissenot a rappelé combien « l’identité des bibliothécaires est fortement marquée par la référence au monde de la “culture cultivée”  » 33. Mais nous voyons bien que le processus de démonétisation de la culture légitime en général, et de sa composante livresque en particulier, atteint la profession au fur et à mesure que celle-ci se renouvelle. Le livre n’est plus central dans les motivations, ce qui va de pair avec une désacralisation de celui-ci. « Aujourd’hui, je pense qu’on ne peut plus vouloir être bibliothécaire par goût de la lecture », écrit une jeune collègue, et la déhiérarchisation des genres et des œuvres bat son plein.

    Pire : la culture lettrée crée de la distance. Déjà des trentenaires trouvent pesante l’érudition de leurs aînés. La bibliothèque est peut-être en train de perdre, aux yeux des décideurs, son capital symbolique : s’agissant de politique culturelle, un élu local va plus volontiers penser « spectacle vivant » que bibliothèque, surtout si celle-ci est associée à la culture livresque. À l’heure de la société de l’information, la médiathèque elle-même se ringardise et on songe à attirer les jeunes… et les seniors dans des espaces multimédias et autres cyberbases.

    En ce sens, la démonétisation culturelle est partagée par les dernières générations et par l’ensemble de la société. Il appartiendra aux professionnels, dans les décennies qui viennent, de refonder l’utilité sociale des bibliothèques et de leur rendre une visibilité à la fois dans l’esprit du public et dans celui des décideurs.

    Il est en tout cas des occasions où les différences de générations sont particulièrement sensibles : je veux parler des opérations de désherbage. On peut voir en ces circonstances disparaître avec effroi des pans entiers de mémoire culturelle, sociale et politique, détruire une décennie de références naguère incontournables, qui aujourd’hui ne répondent plus à aucune demande plausible et dont la conservation « n’entre pas dans les missions » de l’établissement. On peut alors entendre des accusations d’inculture. Ceux qui les profèrent se rendent-ils compte qu’ils ne vaudraient pas forcément mieux pour les générations qui les ont précédés, et que tout l’environnement intellectuel et culturel dans lequel ils se sont éveillés à la vie n’a guère de chances d’avoir subsisté autrement qu’en maigres lambeaux ? « Avec le temps, va, tout s’en va », chante encore post mortem un Léo Ferré qui ne s’en va pas, lui, car il fait partie de ces vaches sacrées qui résistent encore, pour un temps indéterminable, à l’usure inexorable des ans.

    D’où les deux souhaits contradictoires qu’il m’est arrivé d’entendre : « Il vaut mieux laisser aux anciennes générations le soin de désherber » et « il est préférable que ce soit les plus jeunes qui désherbent ».

    L’emploi, le statut, la carrière

    On pourrait reproduire ici intégralement les quatre pages dans lesquelles Bernard Préel 34 expose « l’art consommé avec lequel la génération mai 1968 a traversé la crise ». « Elle occupe les bonnes places comme hier elle a occupé la Sorbonne. » Largement bénéficiaire d’une réforme statutaire de 1992 qu’elle a pourtant dénoncée, notamment dans la frange qui a pu accéder par décret au cadre d’emplois des conservateurs (j’en fais partie), elle campe sur sa position statutaire quand les jeunes générations connaissent l’incessante course d’obstacle des concours, qui leur valent en cas d’échec la pérennisation d’une situation de précarité et en cas de réussite l’enchaînement de formations post-recrutement en partie redondantes entre elles et avec leurs formations préalables. Un quinquagénaire le reconnaît : « Pour entrer dans les bibliothèques, c’est devenu si difficile qu’il faut vraiment avoir la foi chevillée au corps. »

    Les baby-boomers sont d’autant plus omniprésents que leur arrivée sur le marché du travail a coïncidé avec un développement des bibliothèques, en particulier des bibliothèques publiques, ce qui s’est traduit par une augmentation considérable du nombre d’emplois. Comme il y avait peu d’aînés dans la place, ils occupent déjà le devant de la scène depuis une trentaine d’années.

    Nous n’avons là qu’un cas particulier d’une situation plus globale qui frappe les jeunes générations en âge de travailler. La précarité s’étend, y compris dans les professions intellectuelles 35 et au grippage de l’ascenseur social s’ajoute l’arrivée d’un véritable descendeur social. Il ne s’agit pas seulement d’un phénomène individuel : les nouvelles générations ont globalement un pouvoir d’achat inférieur à celui de leurs parents. C’est ce que Bernard Préel appelle « la dimension réactionnaire de la crise  » 36. « Pour la première fois peut-être dans l’histoire sociale la génération des enfants n’est pas assurée de faire mieux que leurs parents, en termes de réussite sociale ou de revenus . » 37

    La formation, creuset capital

    Historicité des formations…

    Les références à la formation initiale reçue sont nombreuses. Autant peut-être que par le moment historique où elles sont entrées dans la profession, les générations sont marquées par leurs études. Le CAFB est évidemment un référent incontournable, contrairement à l’Enssib (son ancêtre l’ENSB n’est cité qu’une fois). Mais il a aussi visage humain : une quinquagénaire définit sa génération comme « formée dans le moule Gascuel-Béthery  » 38.

    Mais ce CAFB représente un « paradis perdu des contenus identificatoires », selon la formule de Christophe Pavlidès 39, un âge d’or qui jamais ne reviendra, où la profession se reproduisait elle-même et maîtrisait l’ensemble des contenus qu’elle transmettait. Bref, une sorte d’apothéose de l’entre-soi qui eut son utilité et son efficacité mais aussi ses limites et ses travers, dont il n’est pas sûr qu’ils ne perdurent pas, ne serait-ce que par le libellé de certains sujets et les appréciations des jurys d’admission, voire des jurys de recrutement : comme si, d’une certaine façon, pour « en être », il fallait déjà « en être ». Le traumatisme de la réforme statutaire de 1992 40 peut aussi se lire ainsi, comme la perte du continent perdu de l’autarcie professionnelle et de la reproduction endogamique.

    Les générations arrivées sur le marché du travail après cette date, et dont la plupart des membres se sont efforcés d’acquérir une formation professionnelle avant concours, sont issues d’un autre moule, comme le remarque une quadragénaire : « Je reste persuadée que la formation initiale change beaucoup de choses par rapport à la conception et à la prise en main du métier. Les FIA [Formations initiales d’application] transversales, les DUT édition-librairie-bibliothèque, les concours généralistes… ne créent pas les mêmes professionnels. »

    Les intéressés peuvent en ressentir de la souffrance : une jeune collègue trouve sa génération « jugée, pas prise au sérieux : nous ne serions pas assez professionnels, mal formés (le DUT serait bien moins bien que le CAFB) ».

    Matrice commune produisant à la fois les sous-bibliothécaires (catégorie B) et des bibliothécaires (catégorie A) de cette fonction communale aujourd’hui dissoute dans la fonction publique territoriale, le CAFB avait aussi produit des identités particulières par ses options ou spécialisations : la jeunesse depuis 1960, les discothèques depuis 1970 41. Autant de petits paradis qui semblent aujourd’hui eux aussi perdus. Une quadragénaire se dit prise en sandwich entre des aînés par qui « les discothécaires et vidéothécaires sont parfois regardés comme dilettantes » et des cadets qui n’ont « plus de formation ni pré- ni post-recrutement en ce qui concerne la musique et le cinéma ; à moins d’avoir des collègues intéressés par le sujet, on se sent de nouveau à part de par notre spécialisation ».

    … Formation à l’historicité ?

    La question de savoir quels professionnels doivent être préparés, donc quelles formations mettre en place, est évidemment capitale, même si l’accaparement de cette question par les seuls bibliothécaires n’est plus de saison. Bertrand Calenge a fait sur ce sujet des propositions qui sont à prendre en considération 42 : donner toute l’importance qu’elle mérite à la question des publics ; aborder de façon plus complète l’environnement des bibliothèques, y compris le marketing public ; étudier la constitution des collections moins comme une mise en ordre que comme une confrontation de savoirs et parler en terme de « bouquets d’accès » ; aborder enfin les valeurs professionnelles et la déontologie. J’ajouterais pour ma part à cette liste les techniques documentaires dans leur version mondialisée, ce qui permettrait enfin de revenir aux fondamentaux.

    Mais les ruptures et malentendus que révèle la modeste enquête à laquelle j’ai procédé m’incitent à présenter un programme minimal très simple : si on se contentait d’enseigner l’histoire des bibliothèques et des bibliothécaires, remise dans son contexte bien sûr, n’aurions-nous pas l’essentiel ?

    Dominique Arot reconnaît que « l’histoire des bibliothécaires » reste pour l’essentiel à écrire 43 et Anne-Marie Bertrand remarque que « les bibliothécaires de lecture publique ont forgé un récit sur leur propre histoire – récit nourri de légendes, de mémoire ou d’hagiographie plus que d’histoire  » 44 : on ne saurait évidemment s’en contenter.

    Il existe naturellement une riche bibliographie, mêlant les sommes monumentales et les études spécialisées 45. Mais nous manquons d’une histoire simple et pratique des outils et techniques bibliothéconomiques et des services au public, qui permettrait aux générations successives de comprendre les pratiques installées, ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il n’y faut rien changer. Ce qu’une benjamine exprime à sa façon : « Les plus anciens ont eu la chance de voir évoluer les supports tout au long de leur carrière, chose qui n’est pas enseignée aux plus jeunes, qui ont donc un savoir tronqué. »

    Vive l’intergénérationnel !

    Beaucoup de bibliothèques ont des effectifs intergénérationnels. Il faut s’en réjouir. D’abord parce que, qu’on le veuille ou non, cela facilite l’accueil d’un public qui l’est également. Mais aussi parce que les diverses générations se complètent et s’enrichissent. Comme l’écrit une jeune collègue, « on a des choses à s’apporter des deux côtés, la présence d’anciens est nécessaire aussi pour partager leur expérience du métier avec les nouveaux bibliothécaires d’aujourd’hui ». À partir d’une certaine taille, il est très mauvais qu’une équipe soit monogénérationnelle. Surtout si la seule génération représentée est la plus ancienne, serais-je tenté de dire sans, j’ose l’espérer, faire preuve de jeunisme.

    Mais ce qui vaut pour chaque établissement vaut aussi pour la scène professionnelle dans son ensemble. Le travail effectué pour écrire le présent article m’a convaincu de l’importance de l’intergénérationnel, thème à la mode dans l’action publique, ce qui ne veut pas dire qu’il soit méprisable.

    Prenons donc garde que nos associations ne soient pas gérées, animées, représentées par une seule génération. Qu’on le veuille ou non, cela peut faire fuir les autres. Prenons garde aussi que la petite scène médiatique qui existe malgré tout chez les bibliothécaires soit aussi intergénérationnelle que possible, faute de quoi ceux qui passent pour avoir le monopole de la parole et de l’écrit pèsent et encombrent.

    Faire des progrès dans l’intergénérationnel nous permettra peut-être de prendre du recul avec un discours de la déploration. L’historien Paul Veyne écrit que, dans la plupart des civilisations, la pensée sur l’avenir est une pensée de la décadence, non du progrès 46, et l’humoriste Karl Valentin que « l’avenir aussi était mieux autrefois » 47.

    Préférons plutôt, même si elle a été trop citée, la formule de Khalil Gibran : « Nos enfants ne sont pas nos enfants  » 48, et mêlons autant que possible « la culture postfigurative dans laquelle les enfants sont instruits avant tout par leurs parents, configurative dans laquelle les enfants comme les adultes apprennent de leurs pairs, et préfigurative dans laquelle les adultes tirent aussi des leçons de leurs enfants  » 49 (nous pouvons dans cette phrase remplacer « parents » par « aînés » et « enfants » par « jeunes »).

    Laissons une moins de trente ans conclure : « Nous nous trouvons actuellement à un tournant général de renouvellement en masse des classes d’âge. Il est très dommage que ce changement soit aussi brusque (mais ce sont là les contraintes de la situation démographique). Mais […] si le personnel des bibliothèques va se rajeunir en masse dans les années qui viennent, cela ne signifie pas pour autant que l’expérience de nos aînés ne va pas nous manquer… même si nous pouvons parfois être agacés par leurs remarques. »

    Foin des remarques. Aux suivants 50 !

    Mars 2005

    1.  (retour)↑  Le titre de cet article est emprunté à l’ethnologue américaine Margaret Mead, Le fossé des générations, Denoël-Gonthier, 1972, coll. « Médiations ».
    2.  (retour)↑  Le titre de cet article est emprunté à l’ethnologue américaine Margaret Mead, Le fossé des générations, Denoël-Gonthier, 1972, coll. « Médiations ».
    3.  (retour)↑  Martine Blanchard a été directrice de la BDP de l’Eure-et-Loir de 1982 à 2001 et chef du bureau des bibliothèques territoriales à la Direction du livre et de la lecture du ministère de la Culture et de la Communication depuis 2001. Elle a présidé l’Association des directeurs de bibliothèques départementales de prêt de 1997 à 2001.
    4.  (retour)↑  Biblio-fr : liste de diffusion sur Internet des bibliothécaires francophones comptant plus de 12 000 abonnés. Voir :
      http://listes.cru.fr/wws/arc/biblio-fr
    5.  (retour)↑  Entendue le 3 mars sur France Inter, à une édition de l’émission Le téléphone sonne consacré à la situation des femmes dans le travail, cette plaisanterie qui courrait dans le milieu des documentalistes : « Quel est le masculin de documentaliste ? Chef de service. »
    6.  (retour)↑  Bernard Préel, Le choc des générations, La Découverte, 2000.
    7.  (retour)↑  De son côté, Lynne C. Lancaster, dans un article s’adressant aux bibliothécaires mais portant plus généralement sur les générations au travail, distingue quatre générations : « traditionalists » (nés avant 1946), « baby-boomers » (1946-1964), « Generation Xers » (1965-1981) et « Millenial » (nés après 1981). « The Click and clash of generations », Library Journal, 15 octobre 2003,
      http://www.libraryjournal.com/article/CA325060?display=searchResults&stt=001&text=generation&
    8.  (retour)↑  On peut voir là un écho de l’ambition affichée précédemment par André Malraux de donner à tous l’accès aux grandes œuvres.
    9.  (retour)↑  Jack Lang fut ministre de la Culture de 1981 à 1986, puis de 1988 à 1991. Jean Gattégno fut directeur du livre et de la lecture de 1981 à 1989.
    10.  (retour)↑  CAFB : Certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire (1951-1994). Voir Dominique Lahary, « CAFB : Mort et transfiguration ? », Note d’information de l’ABF no 66, octobre 1992,
      http://membres.lycos.fr/vacher/profess/textes/cafb
      Voir aussi Christophe Pavlidès, « Entre représentation identitaire et mythologie de la profession : le CAFB », Bibliothécaire, quel métier ?, sous la dir. de Bertrand Calenge, Éd. du Cercle de la librairie, 2004, coll. « Bibliothèques ».
    11.  (retour)↑  Alors que, de son côté, une quadragénaire note avoir été traitée par son directeur de « vieille bibliothécaire sclérosée parce qu[’elle] et quelques collègues [revendiquaient] une différence avec les caissières de supermarché dans [leur] vision du métier ».
    12.  (retour)↑  Karl Mannheim, Le problème des générations, Nathan, 1990 (ce texte a été publié pour la première fois en 1929).
    13.  (retour)↑  Bernard Préel, op. cit.
    14.  (retour)↑  Sitothèque : répertoire ou catalogue de sites web. Ce terme s’est progressivement imposé ces dernières années.
    15.  (retour)↑  Dominique Arot, « Les valeurs professionnelles du bibliothécaire », Bulletin des bibliothèques de France, 2000, no 1.
    16.  (retour)↑  Il n’est sans doute pas inutile de rappeler qu’il s’agit d’un vers de l’Internationale, écrite par Eugène Pottier en 1871.
    17.  (retour)↑  Permettez à un jeune témoin – et modeste acteur – des « événements » de le rappeler.
    18.  (retour)↑  Anne Kupiec, « Qu’est-ce qu’un(e) bibliothécaire ? », Bulletin des bibliothèques de France, 2003, no 1.
    19.  (retour)↑  Jean-Pierre Le Goff, Les illusions du management : pour le retour du bon sens, La Découverte, 2000, coll. « Essais », et La barbarie douce : la modernisation aveugle des entreprises et de l’école, La Découverte, 2003, coll. « Sur le vif ».
    20.  (retour)↑  C’est dès 1975 que la revue Lecture et bibliothèques, née en 1967, fut rebaptisée Médiathèques publiques. Elle devait paraître jusqu’en 1988.
    21.  (retour)↑  On connaît actuellement une opération similaire avec la substitution des « portails » aux « pages d’accueil ». Il y a vingt-cinq siècles déjà, Confucius avait dit l’importance dans l’art de gouverner de la « rectification des noms ». Voir Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Le Seuil, 2002.
    22.  (retour)↑  Bernard Préel, op. cit.
    23.  (retour)↑  Luc Ferry et Alain Renaut, La pensée 68, Folio Essais, 1988.
    24.  (retour)↑  Gilles Lipovetsky, L’ère du vide : essais sur l’individualisme contemporain, Gallimard, 1983.
    25.  (retour)↑  Luc Ferry, Lettre à tous ceux qui aiment l’école : pour expliquer les réformes en cours, Odile Jacob, 2003.
    26.  (retour)↑  Bernard Préel, op. cit.
    27.  (retour)↑  Jean-François Sirinelli, Les baby-boomers : une génération : 1945-1969, Fayard, 2003.
    28.  (retour)↑  En 1997, le congrès de l’ABF s’est tenu à Bordeaux alors que se déroulait le second tour des élections législatives du 1er juin consécutives à la dissolution de l’Assemblée nationale et qui virent la victoire de la gauche. Des téléviseurs avaient été répartis dans l’espace consacré au salon professionnel et l’on vit, à l’annonce des résultats, les bibliothécaires manifester leur joie tandis que les exposants faisaient triste mine. Spectaculaire clivage qui n’empêche pas les uns et les autres de nouer des relations cordiales.
    29.  (retour)↑  Voir Marine de Lassalle, L’impuissance publique : la politique de lecture publique en France : 1945-1993 , Thèse, Université Paris I, 1996.
    30.  (retour)↑  Michel Bouvy, « Une revue professionnelle de combat : Médiathèques publiques », Mémoires pour demain : mélanges en l’honneur de Albert Ronsin, Gérard Thirion, Guy Vaucel, Association des bibliothécaires français, 1995.
    31.  (retour)↑  Voir Anne-Marie Bertrand, Les villes et leurs bibliothèques : légitimer et décider : 1945-1985, Éd. du Cercle de la librairie, 1999.
    32.  (retour)↑  Canac : essai de catalogage national centralisé du début des années 1970 qui devait permettre d’imprimer des fiches catalographiques.
    33.  (retour)↑  Libra : logiciel de gestion de bibliothèque développé à la demande du ministère de la Culture et qui équipa principalement la plupart des bibliothèques centrales de prêt au cours des années 1980.
    34.  (retour)↑  SIGB : système intégré de gestion de bibliothèque.
    35.  (retour)↑  Claude Poissenot, « Les bibliothécaires face à la sécularisation de la culture », Bibliothécaire, quel métier ?, op. cit.
    36.  (retour)↑  Bernard Préel, op. cit.
    37.  (retour)↑  Anne et Marie Rambach, Les intellos précaires, Fayard, 2001.
    38.  (retour)↑  Bernard Préel, op. cit.
    39.  (retour)↑  Gérard Mermet, Francoscopie 2003 : pour comprendre les Français, Larousse, 2002.
    40.  (retour)↑  Je voudrais dire ici combien, après m’être ennuyé dans des études d’histoire à l’université, j’ai été enthousiasmé par les cours de Jacqueline Gascuel, Annie Béthery et Martine Blanc-Montmayeur dont je n’avais jamais entendu parler et qui m’ont préparé à la session de 1976 du CAFB au centre de Massy.
    41.  (retour)↑  Christophe Pavlidès, art. cit.
    42.  (retour)↑  En 1992, une réforme des corps d’État concomitante avec la création des cadres d’emplois de la filière culturelle territoriale a, en multipliant fâcheusement les corps et les cadres d’emplois, quasi-généralisé le principe du recrutement par concours et de la formation post-recrutement.
    43.  (retour)↑  Voir Dominique Lahary, art. cit.
      http://membres.lycos.fr/vacher/profess/textes/cafb/#chrono
    44.  (retour)↑  Bertrand Calenge, « Quelle formation pour quel métier ? », Bibliothécaire, quel métier ?, op. cit.
    45.  (retour)↑  Dominique Arot, art. cit.
    46.  (retour)↑  Anne-Marie Bertrand, « La transmission de l’implicite ou comment la culture professionnelle vient aux bibliothécaires », Bulletin des bibliothèques de France, 2003, no 1.
    47.  (retour)↑  On songe évidemment à l’Histoire des bibliothèques françaises, Promodis–Éd. du Cercle de la librairie, 1989-1992. 4 vol. Mais aussi aux opuscules de Noë Richter publiés par les Éditions de la Queue du chat ou la Société d’histoire de la lecture, ou aux thèses d’Anne-Marie Bertrand et de Marine de Lassalle (op. cit.)
    48.  (retour)↑  Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Le Seuil, 1983. Ce petit volume traite de cet intéressant sujet, mais de bien d’autres encore.
    49.  (retour)↑  « Die Zukunft war früher auch besser ! », in Karl Valentin, Mein komisches Wörterbuch, Piper,1988.
      Karl Valentin (1882-1948) est un comique qui connut le succès dans les cabarets et quelques théâtres populaires allemands. Ses pièces et sketches sont publiés en français aux Éditions théâtrales.
    50.  (retour)↑  Khalil Gibran, Le prophète, Albin Michel, 1996.
    51.  (retour)↑  Margaret Mead, op. cit.
    52.  (retour)↑  On lira avec intérêt un point de vue américain sur ce que les « suivants » nous promettent dans : Stephen Abram et Judy Luther, «Born with the Chip», Library Journal, 5 janvier 2004,
      http://www.libraryjournal.com/article/CA411572? display=searchResults&stt=001&text=generation&