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Entre clichés anciens et représentations réalistes

Quelques images récentes de bibliothécaires

Jean-Claude Utard

« Le bibliothécaire se hâtait sur ses phalanges dans les allées sombres entre les rayonnages endormis. […]
Pour l’heure, il voulait voir sans tarder un livre susceptible de contenir un indice. Un livre classé dans une section de la bibliothèque peu fréquentée ces temps-ci ; les ouvrages rangés là n’étaient pas vraiment magiques. Une couche de poussière accusatrice recouvrait le sol.
Une couche de poussière marquée d’empreintes de pas.
« Oook ? » fit le bibliothécaire dans la pénombre chaude.
Du coup, il s’avança précautionneusement, comprenant avec un sentiment de fatalité que les traces prenaient la même direction que lui.
Il tourna à un angle, c’était là.
La section.
Les rayonnages.
L’étagère.
Le trou.
Les visions horribles ne manquent pas dans le multivers. Mais, d’une certaine façon, pour une âme en harmonie avec les rythmes subtils d’une bibliothèque, il existe peu de spectacles pires qu’un espace que devrait occuper un bouquin.
On avait volé un livre. » 1

Cette première scène nous introduit au cœur de notre sujet : les images que les auteurs, les lecteurs, nos concitoyens en général, ont des bibliothécaires ne sont-elles pas des ennemis à une perception réaliste de notre profession et au développement de nos établissements ?

Certes le bibliothécaire de Terry Pratchett présente des particularités peu communes. Si la scène décrite est saisissante par son acuité psychologique (tout bibliothécaire normalement constitué se doit d’avoir un choc en constatant le vol d’un de ses ouvrages), vous avez dû noter quelques indications insolites. Dans le « disque monde » de Terry Pratchett, certains livres ont des pouvoirs magiques : on est obligé de les attacher avec des chaînes pour qu’ils ne s’enfuient pas, et le bibliothécaire, à force de les manipuler, est devenu un orang-outang.

« Une chose à signaler à propos du bibliothécaire : nul ne remarquait plus sa condition d’orang-outang, sauf quand il arrivait à un visiteur de l’Université de s’en étonner. Auquel cas, quelqu’un expliquait : “Oh, oui. Une espèce d’accident magique, non ? Il me semble bien que c’est une histoire dans ce goût-là. Changé d’un coup d’homme en primate. Marrant, tout de même… je n’arrive pas à me rappeler sa tête avant ça. Comprenez, il a sûrement dû avoir figure humaine, je suppose. J’ai toujours pensé à lui en tant qu’anthropoïde, à vrai dire. C’est davantage lui.” » 2

Non seulement la figure simiesque est « davantage » conforme à ce bibliothécaire, mais, du reste, ce dernier ne possède pas de nom. Sa fonction de bibliothécaire le désigne tout entier et c’est ainsi qu’au long des annales, il intervient et qu’on le nomme. C’est une figure fort sympathique au demeurant, sauf si, en sa présence, on prononce le mot singe, ce qui le met en fureur.

Bien sûr, le monde de Terry Pratchett est un univers fabuleux, où règnent également la dérision et un humour féroce qui n’épargnent personne. On ne saurait prendre au pied de la lettre un pareil portrait et, somme toute, le lecteur se souviendra longtemps, avec amusement, de la figure haute en couleurs, habile en lancers de cacahouètes mais aussi en manipulations de grimoires, du bibliothécaire aux « Oook » hautement significatifs.

Il n’en demeure pas moins que ces quelques extraits renvoient à des images assez courantes du monde des livres et de leurs dévoués serviteurs, métaphores qu’ils poussent à leurs limites burlesques.

Des fictions traditionnelles

Le genre littéraire auquel appartiennent les ouvrages de T. Pratchett met une distance immédiatement repérable pour le lecteur entre la réalité et sa représentation. Il n’en est pas toujours de même et les images négatives de bibliothécaires, qu’on retrouve dans nombre d’œuvres de fiction peuvent renvoyer à une véritable perception négative de ce métier. Cette vision, péjorative ou, au mieux, quelque peu méprisante, est encore largement reprise par les médias d’aujourd’hui.

Les constantes de cette approche négative sont bien connues et ses clichés ont déjà été largement repérés par Anne-Marie Chaintreau et Renée Lemaître dans leur anthologie Drôles de bibliothèques 3.

La bibliothèque est donc souvent vue comme un lieu calme, paisible, parfois même poussiéreux, en retrait des choses de ce monde et où vivent des gens qui sont eux-mêmes timides et en retrait. Les bibliothécaires y mènent une vie tranquille et réglée, et leur travail, guère passionnant, ne semble pas nécessiter grand effort et est à la portée de n’importe qui, du moins de n’importe quelle personne qui aime lire et qui a un peu de lettres. Vieux garçons ou vieilles filles ainsi que dames en chignon  4 empressées d’y faire régner le silence y abondent. Tous ces gens ont en commun d’avoir trouvé refuge en ces lieux. On y rencontre aussi de nombreux gardiens du temple, érudits austères et parfois inquiétants, personnages ambivalents qu’on admire et redoute à la fois et dont les fonctions sont revêtues de quelque magistère sacralisé.

Bien sûr, il faut faire la part entre ce qui renvoie à l’image de la bibliothèque, grande machine à métaphores multiples, et ce qui n’est que déduction de cette image dans la représentation des personnes qui y travaillent. Si la bibliothèque est labyrinthe, temple ou cimetière, fatalement ses habitants en héritent de traits typés. C’est l’image de la bibliothèque qui définit alors celle du bibliothécaire.

Ces grandes architectures fantasmatiques sont moins nocives que l’image plus modeste mais tenacement méprisante qu’on peut encore trouver quotidiennement dans la presse, la publicité ou dans quelque site banal sur Internet. Je ne reprendrai donc pas les extraits littéraires ou filmiques déjà bien étudiés dans le livre d’Anne-Marie Chaintreau et Renée Lemaître, mais les compléterai par un rapide – et évidemment sélectif, voire subjectif – choix de citations glanées, pour la plupart, au hasard de la presse récente ou du Net, ces dernières trouvées à partir de recherches associant le terme bibliothécaire à divers adjectifs ou compléments.

Une rapide interrogation sur des forums de discussion révèle, par exemple, que les allusions au métier de bibliothécaire le sont presque toujours de manière très stéréotypée. Donnons-en un exemple : sur un forum consacré à Bob Morane, un participant s’inquiète de la manière de ranger sa collection et, ne sachant trop comment s’y prendre, il signe fatalement « Souris, très mauvais bibliothécaire ».

Le bibliothécaire est donc toujours vu comme, alternativement, un as ou un maniaque du rangement. C’est la personne qui sait ranger des livres. Il a une seconde qualité, heureusement, mais celle-ci est un peu rétro : il aime lire. Plus généralement, le travail en bibliothèque n’est pas gai et convient à une personne au caractère passif ou qui possède une vie secrète, parfois complexe, mais dont il vaut mieux ne pas toujours connaître les pensées intimes et les passions inavouables : « Randy est sorti diplômé de l’université de Washington à Seattle, pour finir par décrocher un poste de claviste, deuxième échelon, à la bibliothèque de la fac – plus précisément au service des prêts interbibliothèques –, où sa tâche était de traiter les demandes de prêts transmises par courrier électronique par les petites bibliothèques du secteur, et, réciproquement, de transmettre les requêtes à ces autres établissements… […] Le service du PIB (comme l’appelaient affectueusement Randy et ses collègues) avait ses clients réguliers – des gens qui avaient toute une tripotée de livres inhabituels dans leur liste d’emprunts. Ces gens avaient tendance à être ennuyeux, ou inquiétants, voire les deux. Randy se retrouvait immanquablement confronté à la sous-catégorie « les deux ». […] Aux yeux de beaucoup, Randy était lui-même un personnage ennuyeux, inquiétant et obsédé. Pas seulement obsédé par la science mais aussi par les jeux de rôle fantastiques. Sa seule façon d’accepter un travail aussi stupide deux ans durant était que son temps libre était intégralement consacré à interpréter des scénarios fantastiques d’une profondeur et d’une complexité propres à faire travailler tous les circuits neuronaux qui risquaient sinon de rouiller pour de bon dans le service du PIB. » 5

Certains éléments de ce portrait sont, hélas, encore souvent partagés par les candidats aux concours de recrutement ou aux épreuves de sélection pour un DUT métiers du livre. Spontanément, ces derniers affirment aimer les livres et la lecture (« Mais les lecteurs ? Et savez-vous que vous travaillerez dans des espaces multimédias ? », rétorquent les jurys !) et si on leur demande de décrire les qualités que, selon eux, doit posséder un bibliothécaire, ils insistent sur le côté méthodique et organisé : tous ces documents qu’ils devront savoir classer ! Diable, le métier ne se résume-t-il qu’à cela ?

Faisons la part du stress des candidats, et jouons. Le Bibliothécaire-Bête Exterminator vient nous divertir : « Vous êtes tannés de vous faire traiter comme des livres mal placés à la bibliothèque ? Vous n’avez jamais vu votre bibliothécaire sourire et cela vous met en cr**** ? Hey bien, consolez-vous, vous pourrez maintenant aider le changement de ce (ou cette) incompétent(e) grâce au Bibliothécaire-Bête Exterminator. Grâce à un système très complexe, consistant en un détecteur de bibliothécaire à air bête, lorsque le Bibliothécaire-Bête Exterminator détecte un spécimen, le voyant lumineux dans le coin droit s’allume, et vous pouvez maintenant […] appuyer sur le bouton central, qui est relié à une charge explosive disposée à l’intérieur de la boîte. […] La charge détruira le ou la bibliothécaire (et à peu près toute la bibliothèque, car le système n’est pas tout à fait au point…). » 6

Ne prenons pas cette charge explosive au pied du dynamiteur. La page se termine par : « On vous souhaite (à vous et aux bibliothécaires) beaucoup de sourires et de bibliothécaires radieux ! »

Ces caricatures et clichés sont tenaces et peuvent nuire, sans conteste, au métier. Qui n’a jamais rencontré un jour tel représentant de tutelle, qu’il soit élu ou professeur d’université, absolument insensible au développement des bibliothèques car il en avait, d’elles et de leurs personnels, une vision totalement passéiste et ringarde ?

Des images nouvelles

Il existe heureusement, d’autres citations, plus enthousiasmantes : si le professionnalisme demeure la plupart du temps méconnu ou hors sujet des descriptions, la personnalité du bibliothécaire est beaucoup moins caricaturée dans nombre de romans ou de films récents.

C’est le cas, pour donner quelques exemples, du portrait d’Esther, la bibliothécaire qui vient lire des livres aux enfants gitans dans l’ouvrage d’Alice Ferney  7, ou des deux bibliothécaires, interprétées toutes deux par la belle et talentueuse comédienne italienne Maya Sansa, héroïnes des films Nos meilleures années (La meglio gioventu) de Marco Tulio Giordana et Buongiorno, notte de Marco Bellocchio. La bibliothécaire amoureuse et photographe du premier film, la bibliothécaire militante clandestine et terroriste, qui appartient à la cellule des Brigades rouges ayant enlevé Aldo Moro et est partagée entre son engagement révolutionnaire et fanatique et sa compassion pour son otage du second film, déploient toute la richesse de caractère de personnages complexes.

La vision de leur travail reste cependant peu enjouée, en particulier pour la seconde qui semble absorbée dans un monotone estampillage, à l’opposé de sa vie clandestine. Mais vit-elle dans la réalité, ne fuit-elle pas la réalité des désirs et des véritables relations humaines, lui demande un stagiaire amoureux ? On peut en effet considérer que son combat politique l’amène à une vie quasi monacale, qui la met à l’abri des autres engagements personnels. Certes, cette question ne s’adresse pas à la seule bibliothécaire : elle se pose à tout le groupe des ravisseurs où le membre qui fait problème est justement celui qui a une vie en dehors et qui s’échappe du huis clos névrotique pour aller retrouver son amie. Il n’empêche que la ravisseuse subit deux enfermements successifs : au sein de son groupe sectaire, au sein d’une bibliothèque peu fréquentée et où le travail semble répétitif et stupide. Elle ne s’échappe que par l’imagination.

Beaucoup des représentations récentes présentent cependant, outre des portraits non caricaturaux des bibliothécaires, une certaine connaissance de leur travail : « Les bibliothèques ont bien changé. L’époque des cartes de prêt fixées au dos du livre dans une pochette plastique n’est plus qu’un rêve. […] Pendant qu’elle manipulait le clavier d’une main experte, je me perdis dans la contemplation de son dos élancé et de ses longs cheveux. Je me demandais si je pouvais éprouver de la sympathie pour elle. Elle était belle, gentille, intelligente aussi apparemment, et elle parlait comme si elle récitait des titres de poèmes. Il me semblait que je n’avais aucune raison de ne pas la trouver sympathique. » 8

Les femmes bibliothécaires, et pas seulement celles de la littérature de jeunesse, sont reconnues séduisantes et expertes, dignes d’être enlevées par les pirates et les écrivains  9. Elles peuvent même être aventureuses : Batgirl, lorsqu’elle ne traque pas les criminels, est le Dr Barbara Gordon, titulaire d’un « Ph.D in library science », et directrice de la Gotham City Public Library. Batgirl est ainsi le tout premier bibliothécaire (les deux sexes confondus) super-héros de comics et de séries TV.

Plus sérieusement, nous pourrions constater que l’image du bibliothécaire est fortement dépendante de l’état des bibliothèques. Quand la médiathèque est au centre de la ville, qu’elle propose des collections multimédias au plus large public et qu’elle mène une politique d’action culturelle entreprenante, il devient difficile de proposer des clichés caricaturaux des personnels qui y travaillent. Comme le notaient déjà Anne-Marie Chaintreau et Renée Lemaître, des thèmes nouveaux, très révélateurs des changements de perception sont ainsi apparus : un bibliothécaire peut avoir un rôle social et militant (la bibliothécaire d’Alice Ferney va, par ses lectures à voix haute, donner envie de lire et écrire aux enfants gitans et elle lutte contre la municipalité et la directrice d’école pour leur scolarisation), conseiller et écouter des lecteurs, être impliqué dans la vie de sa ville ou de sa communauté et même, comme plus haut, maîtriser l’informatique  10 !

Retour au réel

Au-delà de ces représentations portées par les fictions et les médias, comment les usagers voient-ils les bibliothécaires et comment ces derniers se décrivent-ils ?

Les usagers des bibliothèques ont plutôt une image positive de leurs établissements  11 et se présentent comme très largement satisfaits par ceux-ci et les services qu’ils offrent. Cela rejaillit-il sur l’image qu’ils ont des bibliothécaires ? En partie. Comme le notent plusieurs auteurs  12, les personnes qui fréquentent réellement les bibliothèques ont une image assez juste du bibliothécaire, alors que celles qui n’utilisent pas ou peu les bibliothèques recourent plutôt aux clichés-types pour en décrire les personnels. Cela ne veut pas dire, cependant, que le travail des bibliothécaires est totalement compris : les étudiants croient fréquemment que leur travail est assez administratif et assez peu qualifié, et les universitaires n’admettent pas qu’ils soient leurs égaux.

Là encore, les conditions réelles du travail en bibliothèque modifient cette perception. Le développement des nouvelles technologies de l’information dans les bibliothèques casse les stéréotypes anciens. Il existe également une plus grande visibilité du métier et de son professionnalisme. L’apparition de référentiels de métiers, les sites personnels des bibliothécaires  13, l’existence très visible des sites des bibliothèques ou des écoles de bibliothécaires contribuent largement à ce mouvement de reconnaissance. Voici par exemple, comment la revue du ministère du Travail américain décrit le travail des bibliothécaires :

« Le travail des bibliothécaires est de plus en plus varié car il accompagne et s’élargit avec les flux de l’information. Les bibliothécaires répondent à des questions de référence, et ils le font maintenant de manière plus approfondie et plus complète. Les bibliothécaires classent des livres mais ils le font rarement avec des fiches. Maintenant ils utilisent des bases de données et de méta-tags. Ils sont tout aussi à l’aise pour organiser des collections de sites web ou de CD, comme ils le faisaient des livres et des magazines. Ils proposent des chats 14, des animations lectures et ils peuvent néanmoins continuer à conseiller à un lecteur quelque bon roman. » 15

Cette citation est assez intéressante car elle mêle aspects novateurs et valeurs « humanistes » : le bibliothécaire qui est devenu capable d’animer un forum de discussion ou de surfer sur Internet est encore susceptible de conseiller quelque bonne vieille lecture. Elle est significative de nouvelles images plus branchées et plus positives des bibliothécaires, correspondant objectivement à la plus grande visibilité des bibliothèques, dans la presse comme dans les politiques culturelles des villes et des régions  16.

Comment les bibliothécaires se perçoivent-ils eux-mêmes ? Professionnellement, la définition et l’image qu’ils offrent de leur métier sont loin d’être uniformes. De nombreux auteurs regrettent par exemple le repli des bibliothécaires sur des tâches « internes » ou sur un certain refus de se confronter au public réel : Anne-Marie Bertrand  17 a très bien montré le discours de déception de nombreux bibliothécaires face au public d’aujourd’hui. Désenchantement qui alimente une nostalgie d’un passé où le métier se serait exercé autrement et auprès d’un public choisi ou réceptif de « bons élèves », « cultivés et polis ». Anne Mayère et Florence Muet  18 ont critiqué le fait que « comme dans nombre de professions de service, les activités traditionnellement valorisées par les professionnels des bibliothèques sont celles qui ont lieu dans le secret des bureaux, loin de l’agitation des salles de lecture. Il n’est qu’à voir comment le temps passé au service des lecteurs est généralement inversement proportionnel à la position dans la pyramide hiérarchique ». Il existe donc, dans la littérature professionnelle de nombreux articles qui reprennent, pour la rejeter, cette impression des usagers que, même compétents, les bibliothécaires préfèrent les tâches qui les éloignent d’eux, tâches aux contours souvent flous, peut-être consacrées aux obscures et obsessionnelles activités de rangement ou de paperasse administrative.

Du coup, d’autres profils sont mis en avant, de manière volontariste et parfois un peu outrancière, comme le note Dominique Arot  19 : « Le visage qui se dessine est celui d’une contre-image du bibliothécaire “traditionnel” : érudit solitaire, fermé au changement, sans organisation, dépourvu de toute rigueur administrative, additionnant les conflits avec sa tutelle et le personnel. Chaque profil de poste paraît destiné aujourd’hui à conjurer cette image. Mais ce portrait conjuré correspond-il à une réalité ? » Ce nouveau portrait de bibliothécaire « est résolument contemporain : c’est le portrait d’un gestionnaire, sachant utiliser efficacement les moyens humains et financiers dont il dispose, capable de concevoir une politique d’animation en fonction des publics potentiels et de mettre en œuvre les moyens de communication les plus récents » concluait déjà, en 1996, Claude Khiareddine, à l’issue d’une enquête auprès des personnels d’encadrement des bibliothèques municipales de l’Essonne  20.

Illustration
Bruno Heitz, Jojo et le secret de la bibliothécaire. © Éd. Circonflexe, 1997.

Ce discours qui rejette le passé en oublie parfois « qu’au fil des siècles se sont dessinées les silhouettes de très grands bibliothécaires, de militants passionnés de la transmission du savoir et de la culture », 21 de ceux « qui vivaient le métier de bibliothécaire comme un “métier de conquérant”. » 22 Il se justifie néanmoins : les bibliothécaires ont eux-mêmes intériorisé certaines images négatives, images dont ils savent, au fond d’eux-mêmes, pour peu qu’ils se laissent aller à l’anecdote, qu’elles ont pu correspondre à certaines réalités ou certaines personnes qui, évidemment, ne sont plus du tout d’actualité…

Mais, nous l’avons vu, l’image négative ne concerne pas seulement le métier, souvent ignoré des bibliothécaires, mais également leurs traits de caractère. Les bibliothécaires portent-ils tous des lunettes, des costumes un peu étriqués, des chaussures vilaines mais confortables (les « sensible shoes » chères à nos collègues anglo-saxons), et sont-ils tous d’une timidité qui a trouvé refuge entre les rayonnages ?

Les sites personnels des bibliothécaires français sont très professionnels : on y découvre des analyses et articles, des présentations du métier, des questionnements sur l’avenir de la profession. Ils offrent, en revanche, peu de présentations personnelles. Nos collègues américains n’ont pas cette pudeur. Ils présentent ainsi un vaste ensemble de caractères  23.

Une rapide promenade dans les weblogs et les sites personnels des bibliothécaires américains montrent que ces derniers sont à l’image de la société américaine : très divers, très composites. Il y a donc des bibliothécaires tatoués, des bibliothécaires avec des piercings, d’autres qui ont les cheveux bleus, des sportifs qui surfent sur les rouleaux du Pacifique, etc. The Modified Librarian  24 est dédié aux bibliothécaires qui font œuvre d’art de leur corps, Library Grrrls !  25 aux bibliothécaires féministes, Anarchist Librarian Web  26 a un titre qui ne réclame pas de précision… Une longue liste de sites communautaires ou personnels est recensée sous le titre « bibliothécaires à la parade  27 ». On y trouve ainsi des collègues qui se décrivent comme « la bibliothécaire sexy », « le bibliothécaire hyperactif » (cela existe donc !), la bibliothécaire bodybuildée, etc.

Conflit d’images

Les bibliothécaires auront été très présents dans les dernières élections américaines, fût-ce de manière imprévue. De très nombreux journaux se sont plu, en effet, à présenter l’image respectable et rassurante qu’incarnait Laura Bush avec son passé de bibliothécaire, sa proximité avec ’Américain moyen, la décrivant comme une « attractive, feminine librarian » 28. Et lorsque Teresa Heinz Kerry eut le malheur de déclarer que l’épouse du Président Bush n’avait jamais vraiment travaillé, elle dut faire marche arrière et déclarer dans la presse, quelques jours après, qu’elle était « sincèrement désolée » de ne pas s’être souvenue « de cet important travail dans le passé ».

Cette présentation de Laura Bush est évidemment ambiguë. Karen Hughes, la conseillère en communication de Bush, avait rétorqué à Teresa Kerry que : « Enseigner est un vrai travail. Travailler comme bibliothécaire est un vrai travail. Et rester à la maison et élever une famille est un vrai travail » 29, mettant sur le même plan un ensemble d’activités qu’elle jugeait peut-être très féminines… D’autres chroniqueurs se sont donc élevés contre cette image datée : « La première dame, Laura Bush, a évité toute controverse en collant étroitement à une image de timide bibliothécaire et en abordant des sujets sûrs comme celui de l’éducation. Mais qui veut réellement une première dame dont la seule option est un retour aux années cinquante ? » 30 La timidité du bibliothécaire refait ici surface… et en décrit le côté vieillot. Le journal l’Humanité a relaté avec quelque méchanceté l’anecdote suivante : « “Le seul discours politique dont elle est capable c’est chhhhhhhhhut”, se permet de plaisanter l’époux adulé, à propos du passé de bibliothécaire de son épouse. » 31

Cette timidité rassurante mais un peu « mamy », destinée à symboliser la « femme américaine traditionnelle », modèle d’électrices particulièrement chères à George W. Bush, n’est évidemment pas ce qu’on peut trouver en parcourant les sites activistes opposés à la réélection de G. Bush  32. Nous sommes, sur ces sites, très loin des stéréotypes anciens.

Ceux-ci subsistent encore, comme le rappelle Carla Diane Hayden, présidente pour 2003-2004 de l’American Library Association. Dans le portrait que lui consacre la revue féministe MS Magazine 33 qui l’a sélectionnée parmi les « femmes de l’année 2003 », elle rappelle avec humour qu’une compagnie de jouets pour enfants vend une figurine de bibliothécaire en action, modelée à partir d’une authentique bibliothécaire  34. Cette poupée est une jeune femme blanche, elle porte des lunettes et des chaussures plates, et avec le doigt qu’elle porte à ses lèvres, elle s’apprête à faire « chut ». Mais cela ne dérange pas outre mesure la présidente de l’ALA, « heureuse de la voir dans les magasins de jouets », bien qu’elle espère que la prochaine figurine de cette compagnie soit « un bibliothécaire homme portant des dreadlocks, comme celui de notre bibliothèque ».

Plus sérieusement, Carla Diane Hayden réaffirme que les bibliothèques « sont une pierre angulaire de la démocratie, un lieu où l’information est libre et également disponible à tous. Les gens tiennent cela pour acquis ». Ils ne se rendent donc pas compte des dangers du Patriot Act contre lequel l’ALA lutte : « Quand les bibliothèques luttent contre le Patriot Act ou les systèmes de filtrage d’Internet, c’est une lutte pour la collectivité. La plupart des gens qui utilisent les bibliothèques publiques n’achètent pas leurs livres en librairie ou sur Amazon. Les bibliothèques protègent le droit de toute personne à avoir un total et libre accès à l’information et à acquérir des connaissances, sans crainte de rétorsions. »

Et l’article, après avoir évoqué Melvil Dewey, fondateur de l’ALA, qui, en 1876, considérait les femmes comme fort bien adaptées à la nature répétitive du travail en bibliothèque car, selon lui, elles avaient de la patience et supportaient de rester assises durant de longues périodes et qu’en plus elles ne causaient guère d’ennuis, conclut sur ces propos de Carla Diane Hayden : « Aujourd’hui nous sommes passés des stéréotypes du passé à des femmes – et des hommes – qui sont militants (“activists”), engagés dans la fonction de travail social des bibliothèques. Aujourd’hui, nous sommes des combattants de la liberté et nous dérangeons. Nous ne serons plus jamais tranquillement assis. »

À sa manière, j’en suis sûr, le bibliothécaire de Terry Pratchett qui se hâte sur ses phalanges, approuverait ces propos d’un vif et sonore « Oook ! ».

Novembre 2004