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Des manuscrits hébraïques à la mémoire de la Toile

Jean-Noël Jeanneney

Agnès Saal

Avant même que le vol d’un manuscrit hébraïque n’ait défrayé les chroniques l’été dernier, la BnF avait entrepris d’attaquer de front la question de la sûreté des collections. Pour compléter et resituer nos informations sur cette actualité, sur la journée Liber et sur le « Plan de sûreté des collections », Jean-Noël Jeanneney, président de la BnF, a accepté de donner un entretien au BBF. Il nous a reçues en compagnie d’Agnès Saal, directrice générale de l’établissement *.

BBF : La BnF a souhaité organiser en mai 2004 une journée sur « la coopération internationale au service de la sûreté des collections », destinée à attirer l’attention des bibliothèques françaises sur la lutte contre le vol et les moyens de la développer. À la lumière des événements qui ont suivi, pouvez-vous nous dire comment la BnF en est arrivée à une prise de position et une publicité aussi fortes sur ces missions nécessaires ?

Jean-Noël Jeanneney : L’intention qui nous animait en organisant cette journée doit être resituée dans une politique d’ensemble. L’idée de départ, qui émanait de la direction de l’établissement, était la conviction qu’il fallait rompre avec une certaine tentation des bibliothèques, qui remonte au XIXe siècle et peut-être à l’affaire Libri, et qui est celle de dissimuler les vols commis en leur sein – de laver le linge sale en famille, en évitant de prêter le flanc à des accusations venant de l’extérieur. Rompre avec cette tentation revient à reconnaître que les risques de dégradation ou de disparition des documents ne pourront jamais être nuls. Il faut l’admettre et, à partir de là, réfléchir ensemble à limiter ces risques au maximum. D’autant plus que la BnF joue un rôle d’entraînement vis-à-vis des autres et que sa responsabilité dépasse par là les richesses qu’elle a pour mission de conserver.

Nous avons donc élaboré un plan de sûreté des collections et parallèlement, en 2002, repris contact avec la Brigade de répression du banditisme : la prévention et la répression vont de pair et nous souhaitions voir s’améliorer la prise en compte des plaintes systématiquement déposées par l’établissement depuis 1998. Nous allons revenir sur les mesures de sûreté qui ont été adoptées. Pour l’affaire du manuscrit hébraïque, je souhaitais que la lumière fût faite : à la fois pour confondre le coupable mais aussi pour protéger les innocents d’une rumeur infondée. Le faisceau de preuves réuni contre Michel Garel a semblé suffisant à la police qui l’a interpellé fin juillet ; il a été placé en garde à vue, a avoué devant le juge d’instruction puis s’est rétracté. La Justice suit son cours, et nous espérons une issue rapide. Je me suis beaucoup expliqué à ce sujet devant le personnel de cette maison, son encadrement, ses syndicats. Et j’ai reçu son soutien – un soutien navré mais un soutien affirmé. À cette occasion, le ministre m’a demandé un rapport sur la sûreté des collections, rapport qui lui a été remis avant la fin de septembre, selon son vœu.

Agnès Saal : L’un des axes de ce plan consiste à privilégier la confrontation des expériences et des points de vue avec ceux d’autres institutions patrimoniales, comme l’a permis l’organisation de la journée d’étude du 14 mai, que nous avons organisée en collaboration avec Liber. Nous avons pu constater à quel point les échanges avec des institutions patrimoniales françaises et étrangères, bibliothèques, musées, archives, avec des professionnels du marché de l’art, des douanes, des avocats se révélaient riches et intéressants : nous partageons les mêmes préoccupations et nous pouvons tirer des enseignements utiles des expériences des autres, particulièrement des bibliothèques étrangères.

BBF : À l’occasion de cette journée, la BnF a présenté son « Plan de sûreté des collections », porté à la connaissance de toutes les personnes qui ont à travailler dans l’établissement. Quels en sont les objectifs ?

Agnès Saal : Pour revenir sur l’élaboration de ce plan, nous avons pris dès le début de 2003 un certain nombre de mesures destinées à améliorer considérablement les conditions de sûreté qui sont, bien sûr, très hétérogènes dans les différents sites de la bibliothèque. Il s’est d’abord agi de lancer un nouvel appel à la vigilance de tous les personnels, et de réactiver des contrôles et des règles parfois oubliées. Des mesures très concrètes ont été mises en place : le port constant du badge, la sécurisation des espaces, la surveillance par caméras. Parallèlement, nous avons élaboré un plan triennal de récolement qui constitue l’un des éléments fondamentaux de cette action ; depuis les efforts considérables qui ont précédé le déménagement de 1998, les récolements n’étaient plus effectués de façon systématique autour d’un programme préétabli et évalué. Le nouveau plan concerne en priorité trois types de fonds : les fonds les plus précieux, les fonds entrés depuis 1998 et les fonds dont la communication pose des problèmes particuliers (par exemple, des problèmes d’identification du document). Ce plan est quantifié, sa réalisation est évaluée et il en est rendu compte tous les ans devant le Conseil d’administration. On peut dire qu’il a créé une véritable dynamique au sein des départements des collections.

BBF : La profession de bibliothécaire, dans son ensemble, a été choquée par cette affaire, par ce tabou qui a peut-être été transgressé – ce que la Justice dira. Au-delà de ce cas particulier, qu’est-ce que cela vous évoque, en termes de déontologie ou de formation des personnels ?

Jean-Noël Jeanneney : En effet, c’est un tabou qui a été violé et les bibliothécaires ont réagi avec chagrin. Mais il faut regarder la vérité des statistiques : le pourcentage de faits délictueux est très faible par rapport aux centaines de conservateurs ou aux centaines de milliers de lecteurs de la bibliothèque. Je suis hostile au principe de la responsabilité collective par rapport à tel ou tel méfait : s’il y a un mouton noir, il y a des milliers de moutons blancs et il ne faut pas faire d’amalgame. En revanche, nous sommes collectivement responsables de la façon dont nous réagissons à ce genre d’affaire et dont nous l’expliquons au-dehors.

Agnès Saal : Vous avez évoqué la question de la formation. En effet, il appartient sans doute aussi aux structures de formation d’appeler les futurs professionnels de toutes catégories à leur devoir de vigilance. De même, des règles élémentaires de déontologie doivent inlassablement être rappelées. Les enseignements tirés de cette affaire peuvent être transposés à nombre d’établissements de toute taille. La question de la formation initiale et continue doit être traitée bien au-delà du cas particulier de la BnF, elle concerne l’ensemble des corps de bibliothèques et de conservation patrimoniale au sens large. C’est une des leçons qu’il est possible de tirer de cet épisode.

BBF : Le sentiment de la perte, du périssable, de la fragilité est inhérent à l’essence même du métier de bibliothécaire. Comme historien, comment l’analysez-vous ?

Jean-Noël Jeanneney : Depuis que je dirige cette maison, je prends mieux la mesure de la lutte jamais close entre le temps qui use et qui abîme et le devoir de maintenir, de protéger : il n’est pas besoin d’être historien pour cela. Les risques de destruction sont multiples et le premier est lié à la consultation même des documents. On m’a raconté une anecdote, quand je suis arrivé ici : un chercheur à qui on refusait, naguère, à Richelieu, la consultation d’un document précieux s’en était ému auprès de l’Administrateur général. Convoquée, la responsable s’en était expliquée en disant qu’ouvrir ce livre, c’était risquer de le détériorer. Alors, l’Administrateur général : « Eh bien, jetez-le ! S’il ne peut être consulté, jetez-le ! » Stupéfaction ! La consultation, c’est le risque mais c’est aussi la raison d’être de la conservation. Bien sûr, il y a aussi d’autres risques, comme la barbarie des hommes (on l’a vu à Sarajevo et à Bagdad), ou les inondations, comme à Prague, ou le feu, comme à Weimar. Il faut lutter sans cesse contre cet effet de destruction à travers les siècles, il faut protéger, restaurer, désacidifier. Mais ce qu’on fait pour retarder cette destruction a aussi une dimension symbolique, on l’a vu en Irak : chacun, par ce qu’il exprime, joue son rôle dans cette lutte symbolique, lorsqu’il proteste par exemple avec les chercheurs américains, avec l’Unesco, parce que les militaires américains ont davantage protégé les bâtiments du pétrole que les bâtiments culturels. Il en est de même pour la restauration, qui a, elle aussi, une dimension symbolique : elle participe à la préservation, tout comme les nouvelles techniques, la numérisation… Je voudrais enfin ajouter que, pour notre génération, se dessine une responsabilité particulière, celle de conserver la mémoire de la Toile, manière nouvelle de perpétuer les richesses de l’intelligence et de la création.

Novembre 2004

  1.  (retour)↑  Entretien réalisé par Anne-Marie Bertrand et Raphaële Mouren.