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L'outre-lecture

manipuler, (s')approprier, interpréter le web

Franck Ghitalla, Dominique Boullier, Pergia Gkouskou-Giannakou, et al. Paris : Bibliothèque publique d’information/Centre Pompidou, 2003. – 267 p. ; 22 cm. – (Études et recherche). ISBN 2-84246-081-2 : 25 €

par Jacques Sauteron

Les auteurs de cet ouvrage ont réalisé une enquête de type anthropologique (eux parlent d’ethnométhodologie et se réfèrent à Lévi-Strausss) basée sur l’expérience in vivo afin de comprendre le comportement des utilisateurs face au réseau des réseaux : l’Internet. Quatre groupes de dix personnes ont été constitués :

– un groupe utilisant les ressources d’accès Internet de la Bibliothèque publique d’information, sans tâche précise à accomplir ;

– un groupe utilisant les ressources de la Cité des sciences, ayant trois tâches précises à accomplir ;

– un groupe utilisant ses outils à domicile sans restriction ;

– un groupe à domicile devant suivre un protocole précis.

Un questionnement préalable existait dans la démarche des auteurs : « La consultation de l’Internet participe-t-elle d’une forme de lecture ? » Pour y répondre, ils ont volontairement privilégié le web à proprement parler et ont mis de côté les autres dimensions de l’Internet : les forums ou chats, la messagerie électronique…

L’intérêt du livre réside dans la juxtaposition d’une analyse intellectuelle et de comptes rendus d’expériences comportementalistes d’internautes face à un certain nombre de situations précises. L’enquête a été réalisée en 2001-2002, mais son intérêt reste entier deux ans plus tard.

La navigation est une activité de lecture

Le livre, très structuré, découpé en quatre chapitres, offre une lecture aisée et compréhensible par le plus grand nombre. Très référencé, il offre une bibliographie complète sur le phénomène de lecture.Chaque chapitre relate une idée-force. On y apprend ainsi que la navigation est une activité de lecture ayant des propriétés particulières :

– une lecture manipulatoire : le lecteur doit aller chercher l’information et établir des stratégies de recherche afin d’obtenir les meilleurs résultats possibles. Il prend conscience des liens hypertextes et de la nécessité de cliquer dessus, donc d’agir pour pouvoir obtenir du sens.

– une lecture d’appropriation : le lecteur doit s’approprier l’environnement au sein duquel il évolue. On s’aperçoit d’ailleurs qu’il n’existe pas une, mais plusieurs catégories de lecteurs : ceux qui souhaitent se laisser guider, ceux qui veulent avoir la main et donc maîtriser leur environnement et enfin, ceux qui profitent des opportunités que peut leur offrir l’Internet.

Le lecteur aura la possibilité de faire appel à des médiateurs institutionnels (médias traditionnels : radio, télévision, presse écrite) ou d’autre nature (environnement immédiat – copine, amis, voisins – ou inconnu présent dans le lieu public au moment de la recherche). Si l’autonomie du lecteur est un objectif, comme dans le cas d’une bibliothèque utopique, elle ne sera jamais atteinte par 100 % des internautes même réguliers.

– une lecture d’interprétation : celle-ci s’effectue en fonction de représentations sociologiques et environnementales des individus. Ce type de lecture va permettre à l’internaute de constituer son propre chemin et d’anticiper pour aller plus vite. Chaque recherche lui permettra de capitaliser une nouvelle expérience qui sera réutilisée lors des recherches suivantes. La lecture sur Internet nécessite une grande facilité d’adaptation et une remise en question permanente des schémas de lecture traditionnels du cybernaute.

Un milieu documentaire inédit

Le web constitue un « milieu documentaire inédit ». En effet, il n’y a pas de stabilité du document numérique : celui-ci évolue en permanence. D’autre part, la page web est hétérogène et contient le plus souvent du son, de l’image, des animations, des zones de saisie de requêtes, des objets interactifs, voire des applications logicielles.

La lecture sur le web relève d’un dialogue homme/machine où l’homme est en mesure d’intervenir : il peut modifier les paramètres d’affichage d’une page web en fonction de préférences personnelles.

La lecture du web est de type multimédia et non uniquement dédiée à l’imprimé. Elle ne s’enferme pas dans un univers clos comme peut l’être celui d’un CD-Rom ou d’un DVD-Rom, sauf dans le cas de sites scénarisés où une logique proche de celle de l’imprimé est reproduite afin de permettre une lecture linéaire et continue.

La structure du web apparaît plus proche en fait de celle d’un chewing-gum que de celle d’une toile d’araignée (selon les auteurs), car le web n’a pas de centre et est en perpétuel mouvement, tout comme peut l’être à une autre échelle l’univers.

L’image d’une gigantesque encyclopédie n’est pas non plus appropriée, en raison du manque d’outils structurant efficients : index, résumés, tables des matières…

Les lecteurs peuvent être pris au piège dans cet univers dont ils ne maîtrisent pas les techniques exploratoires et, si la maîtrise de la lecture traditionnelle constitue un prérequis indispensable, elle n’est pas une condition suffisante de la maîtrise de la recherche sur Internet.

Lire sur Internet

L’acte de lire sur l’Internet est complexe. Il fait appel à la perception et notamment à la perception visuelle du lecteur. Différentes stratégies de lecture se superposent et se complètent :

– lecture d’écrémage : élimination de 50 % des mots, sans modification du sens ;

– lecture d’écrêtage : lorsqu’une phrase manque d’intérêt, le lecteur passe à la suivante ;

– lecture de recherche : le lecteur cherche un mot précis, un chiffre, une date, un événement ;

– lecture aléatoire, comparable à celle d’un journal : le lecteur s’arrête sur des signes identifiés représentés en caractères gras ou surlignés. Le principe de l’hypertexte va permettre un approfondissement de cette technique, à condition que le lien soit balisé et visible.

Il ne faut cependant pas confondre la lecture limitée à une page ou un site précis et la navigation, processus de recherche dans la masse d’informations disponibles sur l’Internet.

Afin de faciliter la lecture, il est important que les pages web soient lisibles et mettent en œuvre des stratégies de mise en page comme c’est le cas dans le domaine de l’édition traditionnelle. Le modèle du rouleau de papyrus a peu à peu été abandonné sur l’Internet pour être remplacé par celui de la page.

L’ensemble du livre tend donc à confirmer que l’activité principale des internautes est la lecture. Les auteurs sont cependant conscients des limites de leur étude, notamment en raison du développement de l’image, en particulier animée, sur Internet : développement d’offre de diffusion de la télévision via le Net ou développement des sites de jeu en réseau.

Les auteurs considèrent ce type de lecture comme une « outre-lecture », car le lecteur doit en permanence tenir compte du site qu’il explore, de son auteur, mais aussi du contexte technique environnant. Ce phénomène d’outre-lecture génère de nombreuses insatisfactions et déceptions liées aux échecs des recherches.

La lecture sur l’Internet nécessite également à court terme l’invention de nouveaux outils plus appropriés, ceux actuellement utilisés provenant le plus souvent de l’imprimé et étant inadaptés ; néanmoins, n’en déplaise à tous les prophètes millénaristes de la fin du XXe siècle, la lecture reste une activité bien vivante. Ce sont ses modalités qui ont évolué comme elles ne cessent de le faire depuis l’Antiquité.

Dans l’ouvrage, tous les types d’information sont considérés sur le même plan. Or, Pierre-Yves Duchemin dans L’art d’informatiser une bibliothèque relate qu’en septembre 1999 déjà 78 % de l’Internet était à vocation commerciale. Les auteurs ne mentionnent pas de différence de stratégie de lecture en fonction de la nature commerciale ou non d’un site. La problématique de la marchandisation de l’information mériterait un développement plus conséquent : seuls ses aspects secondaires directement néfastes (apparition de pop-up) sont abordés.

Par ailleurs, il serait intéressant de se pencher sur le pendant de la lecture sur Internet : l’écriture. Il est effectivement très difficile désormais de séparer le lecteur de l’auteur. Cette question apparaît à plusieurs reprises dans le livre, mais uniquement en filigrane. On prend conscience de la difficulté à appréhender les auteurs de sites Internet, mais le passage de la qualité de lecteur à celle d’auteur est un peu négligé. L’internaute va pouvoir télécharger de l’information sur son PC personnel ou se l’envoyer par mail (s’il se trouve dans un lieu public). Mais cette information pourra être transformée par le lecteur qui deviendra alors écrivain ou auteur. Il prendra par exemple des notes électroniques ou modifiera le texte en compilant des informations en provenance de différents sites web. Il aura également éventuellement la possibilité de publier lui-même un site web.

Tout comme la lecture, l’écriture sur Internet devra prendre en compte, en dehors de la maîtrise des techniques d’écriture traditionnelles, un certain nombre de spécificités techniques, mais également un processus de diffusion afin de faire reconnaître le site créé. À quand une étude sur l’outre-écriture ?