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Au-delà des bibliothèques numériques

7e conférence internationale de Bielefeld

Danièle Ablin

Laure Léveillé

Liliane Zweig

« Thinking beyond digital libraries », une proposition que l’on peut traduire mot à mot par « Penser au-delà des bibliothèques numériques », est aussi le vaste programme proposé aux quelque 400 participants de la 7e conférence de Bielefeld, du 3 au 5 février 2004 1. Dans l’assistance, on compte majoritairement des collègues allemands, mais le caractère international de la conférence est manifeste dans la présence de directeurs d’institutions du monde entier ainsi que dans la variété des conférenciers (Américains, Australiens, Britanniques, Néerlandais, Norvégiens…), avec tout de même une prééminence des pays de l’Europe du Nord.

D’emblée le ton est donné par nos hôtes, le président de l’Université de Bielefeld, Dieter Timmermann, et Norbert Lossau, directeur de la bibliothèque 2 : plusieurs évolutions récentes imposent aux professionnels des bibliothèques de s’adapter et d’imaginer leur rôle dans les nouveaux services à rendre aux lecteurs. On doit ainsi compter avec de nouveaux modèles budgétaires, constater une compétition croissante avec d’autres services de l’université, tels les centres de ressources informatiques ou les services de communication, une compétition qu’il serait heureux de transformer en coopération, si l’on veut que la bibliothèque réponde par le discernement et la qualité aux quelque trente milliards de pages web de l’offre académique.

Mieux connaître les besoins des publics académiques

Plusieurs interventions consacrées à ce qu’apporte la mise en œuvre de stratégies de l’information, y compris dans le secteur privé et la direction d’entreprise, conduisent à souligner la nécessité d’observer et de connaître davantage les besoins et les usages spécifiques des publics académiques. Roswitha Poll, directrice de la Bibliothèque universitaire de Münster, livre les résultats d’une enquête statistique sur les comportements de recherche : s’exprime avant tout le besoin d’un accès rapide, ouvert, fluide, mais aussi sécurisé et personnalisé, à l’information et aux outils IT (Information technology). « De partout, tout de suite et par tous les moyens », ainsi peut-on résumer la demande des usagers pour l’accès à l’information. Quoique de plus en plus autonomes dans leur recherche d’information, ces derniers sont aussi de plus en plus exigeants, et c’est là que les bibliothèques doivent affirmer le « plus » qu’elles peuvent encore apporter en s’offrant comme l’instrument privilégié de collecte et de mise à disposition, au format numérique, de tous les contenus produits au sein de l’université, qu’il s’agisse d’enseignement, de recherche ou de publications. Cela va de la note de cours jusqu’à l’ouvrage publié par les presses universitaires en passant par les mémoires des étudiants et les prépublications, selon des degrés divers de validation scientifique à élaborer. Pour ce faire, il convient de veiller davantage à l’intégration de la bibliothèque numérique dans le processus de l’enseignement électronique, de coopérer avec les presses universitaires, de s’engager dans le développement de sites institutionnels d’archivage – lesquels font encore cruellement défaut en France. En outre, qui dit collecte dit aussi maîtrise d’un processus de dépôt institutionnel.

Les bibliothécaires doivent travailler de concert avec les enseignants-chercheurs dans la création et la présentation de contenus : l’e-learning est illustré par Ann J. Wolpert, directrice des bibliothèques et présidente des éditions du MIT (Massachusetts Institute of Technology), où plus de 2 000 cours ont été mis en libre accès sur le web. Mais ce rôle nouveau n’est pas si aisé à endosser et, en général, les bibliothécaires n’y sont pas préparés.

Les sites institutionnels d’archivage constituent un des enjeux et des développements les plus importants de ces dernières années. Aux Pays-Bas, toutes les universités ont déjà un tel site. La question se pose encore du choix de l’accès libre et gratuit à certains des contenus archivés, selon les droits en vigueur. Les éditeurs, comme en témoignent les interventions de représentants de Blackwell et de Nature Publishing Group, le deuxième jour, ne peuvent plus ignorer cette évolution, et de nouveaux modèles économiques, fondés sur la coopération, sont nécessaires pour la communication scientifique.

Quels outils pour promouvoir la bibliothèque numérique ?

Quels outils pour créer cet environnement d’information intégrée, et promouvoir cette bibliothèque numérique dans l’activité quotidienne des étudiants, des enseignants et des chercheurs ? Après deux jours et demi de conférences magistrales, un atelier animé à la fois par des bibliothécaires et des chercheurs, allemands et norvégiens, nous décrit l’évolution des moteurs de recherche et des standards applicables aux métadonnées (XML, EAD). À l’Université de Bielefeld, une discipline a été choisie, en l’occurrence les mathématiques, pour développer un site test à partir d’un métamoteur (Fast) offrant une recherche intégrée sur des données hétérogènes – pages web mais aussi accès contrôlé et structuré à l’« invisible » du web, c’est-à-dire aux bases de données, catalogues de bibliothèques, journaux électroniques, serveurs institutionnels… – elles-mêmes issues de formats divers, mais interrogeables à partir d’un unique écran de recherche, dans un seul et même index, type Google amélioré. Permettre l’interrogation, avec un outil simple, de données structurées : voilà l’objectif. Le développement des outils est dans le camp des centres informatiques ; la description normalisée et structurée des données est de la compétence des bibliothèques.

À supposer que ces dernières puissent se doter de tels outils et former leurs équipes à ces nouveaux standards, le succès ne sera garanti que si les projets sont portés par une véritable politique de l’université et des organismes de recherche, elle-même partie prenante de coopérations nationales et internationales. Des programmes d’e-science ont déjà vu le jour en Grande-Bretagne (« e-Science programme 3 »), aux Pays-Bas, aux États-Unis, en Allemagne (Grid 4-Infrastruktur des instituts Max Planck), etc.

Les intervenants réaffirment tous la nécessité d’une information partagée et d’une infrastructure basée sur des standards communs, préalable indispensable à toute forme d’échange et de coopération ; de même les sites d’archivage devraient être organisés en réseaux tout en restant dotés de leur propre entité (label) de validation.

Le circuit du travail interne dans les bibliothèques en sera bien sûr métamorphosé et la profession doit s’y préparer. « Les bibliothèques ont-elles encore une valeur ajoutée à apporter dans le futur ? », demande Hans Geleijnse, directeur de la bibliothèque de l’Université de Tilburg, chargé de conclure la conférence. Il ajoute : « Nous ne devrions pas rester à ne rien faire en attendant la réponse. »