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Lettonie

Une tradition de bibliothèques vieille de plus de cinq cents ans

Andris Vilks

La Bibliothèque nationale de Lettonie, fondée il y a quatre-vingt-trois ans, est relativement récente. La plus ancienne des bibliothèques du pays, mais aussi des pays baltes dans leur ensemble et de l’Europe du Nord, a vu le jour à Riga en 1524, pour accueillir les bibliothèques des monastères repris par l’État. Au fil des siècles, ces volumes ont en grande partie été transférés à Uppsala, Saint-Pétersbourg et Ivanov. D’autres ont été détruits au cours des guerres et des révolutions.

La Bibliothèque nationale de Lettonie

La Bibliothèque nationale de Lettonie a été fondée en même temps que le pays, de même que d’autres grandes institutions de la vie nationale, telles l’Université de Lettonie, l’Opéra national, le Théâtre national et les académies de musique et des beaux-arts. Au départ, ses collections se composaient de toute sorte de documents « en déshérence », du fait de l’effondrement de l’Empire de Russie.

Elles rassemblent à l’heure actuelle les fonds de plusieurs bibliothèques « récupérés » par la Bibliothèque nationale, notamment un ensemble d’ouvrages en provenance de la bibliothèque Zaluski, de Varsovie, vandalisée au XVIIIe siècle. La Bibliothèque nationale a par ailleurs « hérité » des bibliothèques particulières de nombre de familles aristocratiques qui ont quitté le pays après la Première Guerre mondiale pour rentrer en Allemagne ou en Pologne (les Pahlen, les Lieven, les Borch, pour en citer quelques-unes). Elle a reçu en don les collections d’ouvrages du Lycée royal suédois, fondé en 1675 et, à l’époque des Lumières, la bibliothèque privée du plus grand libraire de Russie, Nikolaï Novikov. La collection unique constituée au XVIIIe siècle par l’homme d’Église allemand Gustav Bergman fait également partie des dons reçus par la Bibliothèque nationale ; bibliophile acharné, Bergman possédait absolument tous les livres publiés en letton depuis le XVIe siècle.

Dans les premiers temps, les collections de la Bibliothèque nationale ont donc reflété le style particulier des grands « collectionneurs ». C’est la raison pour laquelle elle possède des livres qu’on ne trouve nulle part ailleurs, identifiables à partir des étiquettes de ventes aux enchères ou des annotations de leurs propriétaires des XVIIIe et XIXe siècles. La Bibliothèque nationale de Lettonie est ainsi en possession de volumes ayant appartenu à la reine Elizabeth Ire d’Angleterre, au roi Sigismond Auguste de Pologne, et à d’autres grands de ce monde. Certains des titres enregistrés dans ses catalogues n’existent qu’à un nombre très limité d’exemplaires. Elle conserve par exemple l’unique exemplaire connu du Symboles et Emblèmes de Joachim Camerarius, illustré d’aquarelles ; et elle possède, par ailleurs, un ensemble unique de tirages de plans et de dessins numérotés représentant la basilique Saint-Marc de Venise.

Kant et Herder

Riga est la ville d’Emmanuel Kant, quand bien même il n’y a jamais mis les pieds puisque, comme on le sait, il n’est jamais sorti de Koenigsberg. Reste que, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il y avait à Riga une maison d’édition connue pour la qualité et le sérieux de ses publications, appartenant à MM. Hartnock père et fils, « amis des philosophes allemands ». Ils vendaient en souscription une édition de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, en plusieurs tomes, et ce sont eux qui ont publié la quasi-totalité des premières éditions des œuvres de Kant, ainsi que la plupart de celles de Johann Gottfried Herder.

Une priorité : les publications en letton

Depuis qu’elle existe, la Bibliothèque nationale de Lettonie se consacre avant tout à recueillir et conserver la littérature lettone. Un des principaux objectifs qui lui sont assignés est d’intégrer à ses collections un exemplaire au moins de tous les imprimés, enregistrements sonores ou textes électroniques produits en Lettonie, en langue lettone, sur la Lettonie et ses habitants, ou dans une autre langue si l’auteur est de nationalité lettone.

Un seul catalogue pour toutes les publications en letton antérieures à 1855

Cette mission s’est notamment traduite par la réalisation d’un travail bibliographique remarquable, le Catalogue collectif des « publications anciennes en letton ». Il recense tous les ouvrages publiés dans cette langue entre 1525 et 1855, quel que soit leur tirage ou la bibliothèque où ces titres sont conservés. On sait ainsi qu’il existe des livres en letton (parfois les seuls exemplaires connus) à Uppsala, Stockholm, Copenhague, Tartu, Vilnius, Helsinki, Saint-Pétersbourg, Varsovie, New York, Oxford, Göttingen, Berlin, Wolfenbüttel, Rostock, Greifswald, etc. En 1999, ce catalogue a reçu la distinction culturelle la plus prestigieuse du pays, décernée par le Fonds culturel letton (prix Spīdola).

Les fonctions de musée de la Bibliothèque nationale

La Bibliothèque nationale de Lettonie est également un musée consacré à l’histoire de l’édition lettone. L’exiguïté ridicule de ses locaux l’empêche toutefois d’assumer ces fonctions de façon aussi satisfaisante qu’à Mayence, Anvers, Lvov ou Bâle. Les salles dont elle dispose sont en effet beaucoup trop petites pour présenter les techniques d’imprimerie ou de reliure, et leur taille ne permet pas non plus à la bibliothèque de présenter tous les documents authentiques en sa possession.

Vers la fin du XIXe siècle, plusieurs spécialistes du folklore ont rassemblé quantité d’archives infiniment précieuses qui, à elles seules, participent à restituer l’histoire orale de la population de Lettonie. Les plus connues correspondent au vaste ensemble de chansons populaires, ou dainas, compilées par Krisjanis Barons. S’y ajoutent les contes et légendes rassemblés par Pēteris Šmits, la musique populaire rassemblée par Jurjānu Andrejs, et les jeux de mots et blagues rassemblés quelque temps plus tard par Pēteris Birkerts. La très riche collection de dessins populaires intitulée Latvju raksti fut constituée par la suite.

Les fonctions d’archive de la Bibliothèque nationale

En sus de conserver tous les textes imprimés en letton et sur le territoire du pays, la Bibliothèque nationale conserve quelque vingt mille autres pièces uniques (manuscrits, correspondances, papiers privés, dessins, esquisses architecturales, photographies, etc.).

L’héritage des Allemands de la Baltique

Au cours des années 1920, la Bibliothèque nationale s’est enrichie de plusieurs grands fonds d’archives des Allemands de la Baltique, aujourd’hui mis à disposition des chercheurs qui, grâce à eux, peuvent se documenter sur la culture et l’histoire de la noblesse allemande en Lettonie. Ces fonds comprennent également des documents rares sans rapport aucun avec les spécificités du pays, en particulier des manuscrits orientaux, des rouleaux écrits en chinois et en arabe, des livres importés de Ceylan écrits sur des feuilles de palmier, et une série d’autographes des présidents des États-Unis d’Amérique.

Une protection contre la censure

Sous le régime soviétique, le département des livres rares et des manuscrits de la Bibliothèque nationale sut gagner la confiance de personnes inquiétées par le KGB. Elles y ont déposé leurs papiers personnels, en précisant quand et sous quelle forme ils pourraient être portés à la connaissance du public. L’anecdote rapportée ci-après date des années 1950, à l’apogée du pouvoir soviétique sur la République socialiste de Lettonie. Le Parti communiste letton était déchiré par le conflit qui opposait les partisans de Moscou aux partisans de l’indépendance du pays, et, en 1959, le Kremlin commença à régler leur compte aux dirigeants du Parti qui manifestaient leurs sympathies nationalistes. Lors d’une réunion top secret, un des participants, le rédacteur en chef de l’organe du Parti, Ciņa, prit en note les propos du représentant du Parti communiste de l’Union soviétique et les arguments échangés par des hommes et des femmes des deux bords. Ce « procès-verbal » est un rapport digne de foi sur une tentative de collaborer avec le régime tout en protégeant la culture nationale de la République socialiste de Lettonie. La Bibliothèque nationale a décidé de conserver ce carnet dans les années 1980, une époque où son contenu était encore très subversif. Pendant un temps, seules deux ou trois personnes furent au courant de son existence.

La Bibliothèque nationale et la famille de Gunnar Birkerts

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les collections de manuscrits de la bibliothèque sont associées à la famille de Gunnar Birkerts 1, le grand architecte qui, au cours des années 1990, a dessiné les plans du nouveau bâtiment de la bibliothèque. Son père était le célèbre folkloriste Pēteris Birkerts, et son oncle, Antons Birkerts, spécialiste de littérature, a publié des études magistrales sur Rainis, le poète national letton. Conservés à la Bibliothèque nationale, les papiers personnels de ces deux hommes comprennent des manuscrits, des archives et des documents relatifs au folklore, des photographies. Au début des années 1980, la bibliothèque a également reçu en legs les archives personnelles de la mère de Gunnar Birkerts, la linguiste Mērija Saule-Sleine.

Internet à la Bibliothèque

Le Catalogue électronique national

En association avec huit autres bibliothèques de Lettonie, la Bibliothèque nationale de Lettonie a constitué un catalogue électronique en ligne 2 grâce auquel les utilisateurs peuvent très vite savoir dans quel établissement se trouve le livre qu’ils cherchent. Le Catalogue électronique comprend une base de données recensant tous les titres publiés en Lettonie et quantité d’autres documents dont le contenu concerne la Lettonie.

Des documents en texte intégral

Il ne suffit plus aux utilisateurs d’aujourd’hui de pouvoir trouver le titre d’un livre ou d’un article dans le catalogue électronique ; ils veulent également disposer du texte intégral. En passant par le site web de la Bibliothèque nationale, ils peuvent désormais commander des copies électroniques des articles de presse, qui leur sont envoyés par courrier électronique.

La bibliothèque numérique

Les bibliothèques de manière générale, et les bibliothèques nationales en particulier, conservent des documents précieux dont il n’existe qu’un nombre très limité d’exemplaires, ou qui pour certains sont uniques. Pour les mettre à la disposition des utilisateurs, la Bibliothèque nationale de Lettonie, comme nombre de ses homologues dans le monde, s’emploie donc à en réaliser des copies électroniques.

Les affiches d’art

Les artistes lettons se sont très tôt distingués dans le domaine des affiches artistiques. Au cours des années 1920 et 1930 (en particulier dans le contexte de l’Art déco), de même qu’entre les années 1960 et 1980, la conception graphique d’affiches s’est imposée comme un genre novateur dans la forme, et très libre et critique sur le plan idéologique. D’où la réputation internationale dont jouissent aujourd’hui les artistes lettons. La Bibliothèque nationale a constitué un musée virtuel, en numérisant les exemples les plus remarquables de ce genre artistique.

La presse provinciale pré-soviétique

Dès les débuts de l’occupation soviétique, dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale, presque tous les journaux de province ont été supprimés et détruits. Il ne reste au mieux qu’un à trois exemplaires de ces titres dans les plus grandes bibliothèques de Riga. Étant donné l’importance de ces publications pour l’histoire de la culture régionale, la Bibliothèque nationale a entrepris de numériser l’ensemble des titres qui ont pu être conservés. Le tout premier quotidien de la Lettonie indépendante, Kurzemes Vards, est désormais disponible sur CD-Rom, de même que le journal en latgalien, Latgolas Vords. Chacun peut donc les consulter chez soi, ou sur un des ordinateurs de la bibliothèque.

Cartes, cartes postales et photographies

En 2001, l’Angleterre a remis à la Bibliothèque nationale de Lettonie un ensemble exceptionnel de cartes géographiques, représentant pour la plupart la région balte et auxquelles les Lettons n’avaient jusqu’alors pas accès. Vers la fin de 2002, la Bibliothèque nationale a mis en vente un CD-Rom réunissant ces cartes et d’autres d’intérêt similaire. Elle a également constitué des archives numériques de nombreuses photographies et cartes postales et travaille actuellement à la numérisation de vues de Riga.

Les bibliothèques de Lettonie

Les bibliothèques nationales entretiennent des rapports particuliers avec le public et avec les autres bibliothèques. Elles seules, en effet, n’ont pas un éventail délimité d’utilisateurs – y viennent aussi bien des étudiants, des élèves de l’enseignement primaire ou secondaire, des enseignants, des citadins ou ruraux, que des spécialistes d’un secteur déterminé. Dans tous les pays il existe des bibliothèques scolaires, universitaires, spécialisées, scientifiques, publiques, pour enfants, etc.

En 2003, on comptait en Lettonie plus de 2 000 bibliothèques en activité : 159 bibliothèques de recherche et spécialisées, 902 bibliothèques publiques (dont 833 gérées de manière autonome par les pouvoirs locaux), à quoi s’ajoutent plus de mille bibliothèques rattachées aux établissements d’enseignement. Leur administration est assurée par des institutions gouvernementales, les autorités municipales ou régionales, ou par des organismes privés. Un certain nombre de bibliothèques dépendent par ailleurs d’institutions étrangères (Institut Goethe, Centre d’information des États-Unis, etc.). Depuis le début des années 1990, le réseau des bibliothèques lettones est l’objet de réformes structurelles de grande ampleur. Les changements politiques, sociaux et économiques ont entraîné la fermeture de plus de 600 bibliothèques institutionnelles, syndicales ou locales. La tendance s’est toutefois infléchie récemment, car les différents acteurs prennent conscience du rôle de l’information et du savoir dans le développement économique et social.

Le caractère indispensable du service des bibliothèques publiques apparaît plus nettement, du fait de l’augmentation de la demande d’information et d’éducation émanant des divers groupes sociaux, et il est pris en compte par les autorités locales qui réalisent qu’en Lettonie, comme dans tous les autres pays européens, la bibliothèque est un centre important de la vie publique locale. Les critères exigeants définis pour assurer la qualité de l’éducation et de la formation imposent de développer le réseau des bibliothèques des établissements d’enseignement. Le développement des entreprises privées serait par ailleurs inconcevable faute de structures d’information adéquates. Les entreprises ont donc commencé à se doter de bibliothèques, le plus souvent associées à des centres de documentation. Il en existe d’ores et déjà plus d’une quarantaine.

La Bibliothèque nationale de Lettonie travaille en direction de deux groupes bien distincts : les lecteurs de la bibliothèque et les autres bibliothèques du pays. Le tiers environ des tâches effectuées par son personnel a pour but d’aider ces bibliothèques et leur public. La liste de ces fonctions serait fastidieuse, mais il faut tout de même souligner que le soutien apporté par la Bibliothèque nationale touche à tous les aspects du travail de bibliothécaire : la réception et le stockage des ressources d’information, le traitement des données (le catalogue général, la bibliographie nationale), les services offerts aux lecteurs, la formation professionnelle et le développement des compétences, un rôle de médiateur enfin lorsque les rapports avec l’autorité de tutelle sont compliqués ou qu’il s’agit de trouver de nouveaux partenaires.

Pierre d’angle du consortium des bibliothèques lettones, la Bibliothèque nationale projette de mettre en place un système ou un réseau d’information unifié pour toutes les bibliothèques du pays. Ce projet réclame notamment l’installation de la BN dans un immeuble neuf et l’informatisation de l’ensemble des bibliothèques. Ce n’est qu’une fois cette étape franchie que la Bibliothèque nationale de Lettonie deviendra pleinement accessible, non seulement aux quelque 50 % de la population lettone qui vivent à Riga ou dans les environs, mais aussi à tous ceux qui fréquentent une bibliothèque scolaire ou publique éloignée et, au-delà, à toute personne à même de se connecter à Internet.

Les bibliothécaires

Des professionnels éminents ont été en poste à la Bibliothèque nationale, au fil du temps. Certains ont disparu, d’autres ont connu le succès dans d’autres domaines, d’autres encore continuent d’y travailler.

Le public

La situation qui prévaut actuellement à la Bibliothèque nationale n’est pas faite pour encourager les lecteurs à s’y attarder, remarque qui vaut tout particulièrement pour les jeunes gens. Le plus souvent, les gens viennent à la BN parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement et parce qu’ils espèrent y trouver des choses que les autres bibliothèques ne sont pas en mesure de leur proposer : pas simplement des livres et des publications diverses, mais des bases de données et des bibliothécaires en principe d’excellent conseil.

De longues files d’attente se forment aussi bien au vestiaire qu’au bureau des inscriptions et dans les salles de lecture. La plupart des lecteurs doivent revenir à plusieurs reprises, parce que les documents dont ils ont besoin ne sont pas conservés sur place mais dans un autre des bâtiments de la BN, qui en compte cinq au total. Pour donner un exemple, les ouvrages d’art sont consultables au 14, rue Barona, les catalogues d’exposition au 75, rue Tärbatas, et les revues d’art anciennes aux 6-8, rue Jäkaba. Petites, mal éclairées, les salles de lecture sont prévues pour accueillir au total 300 personnes à la fois, quand la BN reçoit 1 300 visiteurs par jour. Il n’y a pas de cafétéria, pas de parking, et ces inconvénients ajoutés à bien d’autres expliquent que quantité d’étudiants et d’enseignants ne mettent jamais les pieds à la Bibliothèque.

Un nouveau bâtiment pour la Bibliothèque nationale de Lettonie

La fondation de la Bibliothèque nationale de Lettonie

Cette fondation qui a pour raison d’être de soutenir financièrement la BN a été constituée en avril 1998. Elle a notamment permis d’engager le projet architectural dans une nouvelle phase, et a joué un rôle actif pour amener le Parlement à prendre en la matière une décision positive. Pendant quatre ans, son conseil d’administration a été présidé par Arvils Aseradens, le directeur de la société anonyme Diena, dont le dynamisme et les convictions personnelles furent les principaux moteurs du travail de communication et de négociation engagé en direction de l’opinion publique, des milieux politiques, de la presse et des contributeurs étrangers potentiels. Le président honoraire de la Fondation n’est autre que l’ancien président du pays, Guntis Ulmanis. À titre honoraire, siègent également au conseil les poètes Mara Zalite et Imants Ziedonis, la spécialiste d’art Ramona Umblija, le président de l’Académie lettone des sciences Jānis Stradiņš, le président de l’Association des Technologies de l’information et des communications Imants Freibergs, époux de l’actuelle présidente de l’État, Vaira Vike-Freiberga. La plupart des membres du conseil sont connus en Lettonie et à l’étranger.

En 1997, la Bibliothèque nationale de Lettonie a entamé des négociations avec l’Unesco à propos du projet de construction de nouveaux locaux. Lors du colloque qui, en 2001, les a réunis à Riga, les directeurs des bibliothèques nationales d’Europe ont adopté une résolution dans ce sens.

Le château de lumière

Un jour où nous parlions de la forme et du fond du projet architectural, Gunnar Birkerts déclara, dans une de ces formules métaphoriques qu’il affectionne : « Il est parfaitement possible de mettre des pommes, des tomates et des patates dans trois boîtes strictement identiques. Il suffit de coller une étiquette sur chacune pour savoir ce qu’elle contient. Et puis on lève les yeux et on voit un type qui descend la rue avec un étui à violon. Tout le monde sait parfaitement ce qu’il y a dans cette boîte-là : sa forme indique ce qu’elle contient – un violon. »

Cela pour dire qu’en se fondant sur une connaissance très sûre des fonctions, de la structure et de l’essence même d’une bibliothèque, ce grand architecte a imaginé une création « sur mesure », pour reprendre encore une de ses expressions imagées. Une forme qui, à l’époque de sa création, était en parfaite adéquation avec l’esprit du temps en Lettonie. Il n’y est pour rien si aujourd’hui ce qu’elle symbolise irrite comme tous les signes du « déclin de la révolution ».

Autre chose encore reste objectif dans ce projet. Un des principes de Birkerts est que ce n’est pas l’architecture en elle-même qui finit par dater, mais les techniques et la technologie. Surtout si l’on pense en termes d’histoire universelle, et plus précisément à la distance parcourue « depuis la galaxie Gutenberg jusqu’à l’univers de la connaissance », (Bendik Rugaas, directeur de la Bibliothèque nationale de Norvège). Flexibilité est en l’occurrence un maître mot. Personnellement, j’ai beaucoup appris en découvrant la bibliothèque de la faculté de droit de l’Université de Chicago, construite en 1990 par le maître de Birkerts, Eero Saarinen. À l’heure du triomphe de l’idéologie de l’ouverture (répétition du phénomène de 1968 ?), les réserves autrefois fermées, dont seuls les bibliothécaires pouvaient voir et toucher le contenu, se transforment désormais en rayonnages en accès libre.

Château de lumière. Tour de verre. Lumière. Cette métaphore littéraire, familière à toute la nation lettone, a un rapport des plus direct avec les exigences techniques des bibliothèques. Il faut à la fois protéger les livres des rayons du soleil et permettre dans toute la mesure du possible au personnel et aux lecteurs de bénéficier de la lumière naturelle. La lumière est une des « matières premières » de prédilection de l’architecte. Jamais je n’oublierai l’impression qu’a produite sur moi, et tous les étudiants qui m’accompagnaient, la bibliothèque de la faculté de droit de l’Université du Michigan, à Ann Arbor : ce sentiment éprouvé dès le rez-de-chaussée, et a fortiori au troisième étage, de baigner dans la lumière du jour. L’atrium prévu dans le Château de lumière permettra à tout un chacun de connaître le même bonheur.

Une bibliothèque, c’est avant tout un espace. Un lieu de rencontre. On ne peut que déplorer qu’en Lettonie, pendant trop longtemps, seule l’image visuelle de l’aspect extérieur de la bibliothèque ait marqué les consciences : un château, une tour ou une montagne de verre, un monstre pour certains. La philosophie ouverte, communicative (sur le plan réel comme sur le plan virtuel) adoptée ces dernières décennies par les bibliothèques est clairement traduite par les nouvelles constructions destinées à accueillir les bibliothèques tant nationales que publiques et universitaires. À la faveur de circonstances nouvelles, ces institutions acquièrent de nouvelles dimensions. Elles s’ouvrent à des activités et à un public qu’elles ignoraient auparavant. La liste des exemples qui en témoignent ne tiendrait probablement pas sur une page entière.

La capsule de temps

À propos de la Bibliothèque nationale de Lettonie, Birkerts parle d’une capsule de temps. Encore une métaphore ? Oui. Et justement sous-tendue par l’impératif temporel, inscrit dans la loi de la république de Lettonie, de conserver éternellement les trésors du patrimoine national, disponibles sur tout support matériel et désormais aussi en format numérique (livres, journaux, magazines, partitions, enregistrements sonores, cartes, albums, manuscrits, etc.). Le fond sera toujours plus important que la forme, le contenu que le contenant. Reste que le fonds apparaît sous une certaine forme (encore !) qui, elle aussi, doit être conservée en un exemplaire au moins. Sur la suggestion de Jānis Stradiņš, la BN va définitivement accueillir le « cabinet des dainas », cet ensemble de chansons populaires compilées par Krisjanis Barons et tenues pour la pierre angulaire de la culture lettone. La Bibliothèque royale du Danemark, symboliquement baptisée « Diamant noir », est fière de pouvoir aussi se prétendre musée : un musée de dépôt du savoir.

« Avons-nous vraiment besoin d’un symbole, d’un monument ? », demande le Letton avec son solide sens pratique. Question qui en appelle une autre : symbole de quoi ? De la liberté retrouvée ? de Riga ? de la culture, de la connaissance, de l’envie d’aller de l’avant ? À la fin des années 1920, il a fallu choisir entre l’idée de créer une bibliothèque nationale et l’édification du Monument à la Liberté – symbole isolé et fatidique. Dans presque tous les pays, l’édifice de la bibliothèque nationale est une réalisation architecturale remarquable, à l’instar de l’Opéra, du théâtre, de l’université, de la banque, du musée ou du parlement. En deux occasions, l’Assemblée générale de l’Unesco a invité l’ensemble des pays membres à participer à l’édification de bibliothèques : celle d’Alexandrie et la Bibliothèque nationale de Lettonie. Dans le premier cas, l’appel à contributions se fit au nom du légendaire incendie qui, il y a deux mille ans, a détruit la bibliothèque d’Alexandrie ; dans le second, il est justifié par l’indispensable construction d’une bibliothèque du futur, d’une réalisation du XXIe siècle.

Mai 2004

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Lettonie

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Un incunable des Fables d’Ésope provenant du département des manuscrits et livres rares de la bibliothèque Zaluski de Varsovie. © DR.

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Le bâtiment principal de la Bibliothèque nationale situé au 14, rue Barona. © Photo : Gvido Kajons.

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La bibliothèque et le monde

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Projet de la nouvelle Bibliothèque nationale. Architecte : Gunnar Birkerts.

  1.  (retour)↑  Traduit de l’anglais par Oristelle Bonis.
  2.  (retour)↑  Traduit de l’anglais par Oristelle Bonis.
  3.  (retour)↑  Architecte de la nouvelle Bibliothèque nationale, Gunnar Birkets a construit de nombreux édifices aux États-Unis surtout, mais aussi en Italie. On lui doit en particulier la construction d’un bon nombre de bibliothèques.
  4.  (retour)↑  http://www.lnb.lv