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L'image pour enfants

pratiques, normes, discours (France et pays francophones, XVIe-XXe siècles)

études réunies et présentées par Annie Renonciat. Poitiers : La Licorne, 2003. – 268 p. ; 23 cm. ISBN 2-911044-78-9 : 22,50 €

par Caroline Rives

Ce volume fait suite au colloque organisé les 11 et 12 décembre 2000 par le Centre d’étude de l’écriture et de l’image à l’université de Paris VII - Denis Diderot, où Annie Renonciat est maître de conférence. Il associe des spécialistes du livre pour enfants et des historiens autour des différentes places qu’ont prises les images dans les ouvrages destinés à la jeunesse, en revisitant parfois de façon critique les propos de l’ouvrage fondateur sur le sujet : L’image dans le livre pour enfants de Marion Durand et Gérard Bertrand, le mythique « livre vert » publié en 1975 à l’École des loisirs et jamais réédité.

De façon générale, il ne s’agit pas seulement de décrire la place que prend l’image dans les livres pour la jeunesse, mais aussi d’analyser les rôles que leurs auteurs ou ceux qui les suscitent, pédagogues ou éditeurs, veulent lui voir jouer. Les contributions à caractère historique dominent, même si une place est faite à l’actualité à travers l’étude de Jean Perrot qui analyse l’image en train de se faire à travers les carnets d’esquisses et les story-boards de Michèle Daufresne et Anne Brouillard. Il est vrai qu’il s’agit d’une autre histoire, que Jean Perrot appelle la « pictogénèse », la vie d’une image de sa naissance à sa publication.

Un panorama convaincant

Michel Manson, dans une substantielle contribution introductive, trace un panorama convaincant de l’histoire du livre illustré pour la jeunesse du XVIe au XVIIIe siècle. Il va ainsi à l’encontre de l’idée reçue selon laquelle l’image n’apparaîtrait dans le livre pour enfants que par la suite.

Le corpus qu’il a étudié est très tôt illustré : illustration allégorique, illustration didactique (le célèbre Orbis sensualium pictus de Comenius en 1658), illustration narrative. On ne résistera pas à la tentation de rapporter l’anecdote de cet exemplaire des Fables d’Ésope datant de 1482, auquel un lecteur facétieux a autrefois ajouté aux images imprimées des gribouillis impertinents de son cru… Il y a donc bien longtemps que voisinent dans les livres pour les enfants des images officielles et des images pirates.

Une très large place est accordée à l’histoire de l’illustration documentaire et de l’imagerie. Elle est intimement liée à l’histoire du genre, soumis dès ses origines à une perpétuelle tension entre instruction et amusement, entre confiture et tartine. On retrouve aussi de façon récurrente l’idée que l’éducation au Beau est une éducation au Bien. La contribution d’Isabelle Saint-Martin sur l’illustration dans l’édition religieuse pour la jeunesse aux XIXe et XXe siècles est de ce point de vue passionnante : images dans les livres mais aussi imagerie pieuse, dans les mondes catholique et protestant. La foi dans les pouvoirs de la beauté pour élever l’âme se manifeste dans le discours des promoteurs de ces images, qui rejettent souvent l’imagerie sentimentale au point d’hésiter entre illustrations originales et reproductions de chefs-d’œuvre artistiques. Au XXe siècle, l’influence des mouvements pédagogiques, et en particulier celle de Maria Montessori, est perceptible.

La contribution de Jacqueline Lalouette sur l’illustration des livres de leçons de choses vient en quelque sorte en parallèle : c’est la version laïque de la place de l’image dans l’enseignement. Dès les débuts se pose la question de savoir s’il convient de montrer la chose elle-même, à travers par exemple les musées scolaires, ou sa représentation. Plus tard, les débats sur l’utilisation de la photographie, supposée moins apte que le dessin à rendre compte lisiblement du réel, sur la place des schémas, sur l’utilisation de la couleur se poursuivront jusqu’aux années 1980.

Depuis le XIXe siècle, l’imagerie scolaire, étudiée ici par Dominique Lerch, répond à l’imagerie pieuse : cartes murales, buvards, protège-cahiers, bons points et certificats jouent des rôles très divers : supports d’édification à travers l’utilisation d’images allégoriques (les tableaux d’honneur), supports pour l’éducation du regard, supports de propagande pendant la Première Guerre mondiale, ils deviennent plus tard supports publicitaires. C’est un moindre mal quand la publicité s’en empare pour vanter les mérites de la moutarde, mais quand il s’agit d’encourager à la consommation de boissons alcoolisées, les buvards illustrés deviennent paradoxaux dans un univers où la représentation horrifiante du foie de l’alcoolique a fasciné des générations d’écoliers !

Des regards ciblés

Ces panoramas généraux sont complétés par des regards plus ciblés. La contribution de Bernard Huber, collectionneur de livres pour la jeunesse, montre la précoce qualité de l’édition de livres de géographie et de récits de voyages, à travers la présentation d’un ouvrage emblématique, L’Océanie en estampes, publié en 1832 par Jules et Édouard Verreaux. Ce livre est d’une qualité graphique et d’une modernité époustouflantes dans le réalisme du rendu et dans la force de l’imaginaire que suscitent ses images. La contribution de Ségolène Le Men sur le monument laïque qu’est Le tour de la France par deux enfants montre en particulier la place tenue dans ce livre très illustré par la statuaire publique alors en plein développement, « la sculpture publique comme “leçon de choses” vouée aux grands hommes ».

D’autres regards s’attachent à la place de l’image dans la fiction à travers des angles d’attaque précis. Thierry Groensteen évoque la représentation de l’animal dans la bande dessinée et les jeux ambigus de l’anthropomorphisme : ainsi les bestioles de l’univers champêtre de Chlorophylle sont au début de leurs aventures vêtues de leur seul pelage et s’humanisent progressivement en s’habillant. Le vêtement donne un sexe à l’animal qui, nu, est indifférencié. Margaret Sironval suit les métamorphoses du Génie de la lampe dans les différentes éditions du conte d’Aladin : génie-démon cornu, génie-serviteur, génie exotique, du terrifiant au caricatural. Lionnette Arnodin Chegaray analyse la place de l’image dans « La Bibliothèque des petits enfants », collection créée en 1878 chez Hachette pour un public plus jeune que celui de la « Bibliothèque rose ». Elle montre l’effort consenti pour rendre l’image lisible à un jeune public : codage visuel des représentations sociales, importance des éléments didactiques. Cet essai n’a guère été concluant (la collection a disparu à la fin du XIXe siècle), mais il a contribué à ouvrir la voie à d’autres expérimentateurs, qui sauront le transformer.

La dernière partie est consacrée à l’analyse des discours sur la place de l’image dans le livre pour enfants. Annie Renonciat consacre sa contribution aux idées sur les relations entre l’art et l’enfant, de la seconde moitié du XIXe siècle aux années 1930. C’est bien sûr une période très riche pour le développement des idées pédagogiques : le mouvement « L’art à l’école », né sous l’influence de la commission animée par Ferdinand Buisson, influera durablement sur les esprits jusqu’aux expériences de Roger Cousinet, pionnier du GFEN (Groupe français pour l’éducation nouvelle) ou de Claire Huchet à la Bibliothèque de l’Heure Joyeuse. Des controverses inépuisables sur l’esthétique qu’il convient de proposer à la jeunesse peuvent dès lors s’ouvrir : couleurs vives contre couleurs douces, pour ou contre la photographie…

Le poison des mauvaises lectures

Le travail de Michèle Picard sur la loi du 16 juillet 1949 rappelle ce temps fort des controverses sur ce qu’il est bon d’adresser à un jeune public, sans s’attarder particulièrement sur l’image. Il complète de façon intéressante le dossier ouvert dans On tue à chaque page : la loi de 1949 sur les publications adressées à la jeunesse, coordonné par Thierry Crépin et Thierry Groensteen, publié par les Éditions du Temps et le Musée de la Bande dessinée en 1999.

Une note francophone est apportée par la contribution de Michel Defourny, qui expose les idées défendues dans la revue Littérature de jeunesse publiée en Belgique à partir de la fin des années 1940, sous l’influence d’une personnalité aussi vigoureuse qu’originale, Jeanne Cappe. Si elle ne semble pas avoir été une romancière impérissable, et si son jugement n’a pas toujours traversé l’épreuve du temps, elle a mené un combat sans relâche pour combattre le poison des mauvaises lectures en encourageant la fréquentation d’une littérature de jeunesse qu’elle estimait être de qualité. Elle aura bien des héritières…

L’ouvrage se clôt sur un point de vue radicalement différent, celui de François Ruy-Vidal, qui est exposé par Isabelle Nières-Chevrel : l’histoire rejoint ici le présent. On retrouve avec intérêt à partir de ses archives cet éditeur qui a tracé une route innovante et obstinée dans les années 1970, scandalisant et fascinant les prescripteurs anciens et nouveaux, à ce moment charnière de l’histoire du livre pour enfants.

Les notes en bas de page représentent une mine de pistes intéressantes, mais on peut regretter l’absence d’une bibliographie d’ensemble. Mais ne boudons pas notre plaisir : l’ouvrage est d’une lecture riche et foisonnante, et on ne peut que se réjouir de voir tant de travaux menés à la source sur des corpus de livres et d’images, et si brillamment mis en perspective.