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L'édition de création en bibliothèque (municipale)

Thierry Ermakoff

On nous assure que si les bibliothèques pour la jeunesse n’ont pas été à l’origine du renouveau de l’édition pour enfants, elles l’ont, pour le moins, accompagné. Pour ultime preuve, l’existence des « Trois Ourses » 1, association fondée et animée, entre autres éminents membres, par des bibliothécaires, et qui nous a donné à voir et à lire ou relire Komagata, Munari, Rojankovski, Paul Cox…

L’affaire semble se passer différemment pour les sections adultes des bibliothèques municipales. Les bibliothécaires, plus soucieux de rédiger des chartes d’acquisition mesurées, d’appliquer des techniques managériales participatives, et d’offrir un catalogue cohérent et structuré, se seraient éloignés – si jamais ils en avaient été proches – de la création éditoriale. Nous renvoyons, à ce propos, à l’article de Louis Seguin 2.

Tragique

Après les grands mouvements éditoriaux des années 2003 et 2004 (rachat de VUP-Éditis par un ex-constructeur d’automobiles, puis avis défavorable de la commission européenne, puis rachat du Seuil par La Martinière), nous n’avons, il est vrai, que rarement entendu les bibliothécaires sur ces questions, comme si l’économie du livre – et surtout ce qui se passe à ses marges – leur était un peu indifférente. Dans le même temps, le sinistre vécu par nombre d’éditeurs diffusés et distribués par les Belles Lettres n’a pas outre mesure ému, malgré les soutiens publics, la profession. Sans partager pour autant le point de vue d’Édith Avril dans la revue Esprit 3, ces absences interrogent.

Qu’en est-il de l’édition de création en bibliothèque ? Traiter de cette question implique des points de vue personnels et des perspectives subjectives que nous assumons, sans barguigner, et qu’il convient de développer.

Les loups vont où ?

Qu’est-ce que l’édition de création ? Chacun convient qu’il y a deux logiques contradictoires dans l’édition : l’une, qui colle au plus près de la demande, c’est par exemple Allah superstar 4, ou la livraison la plus récente – mais hélas pas la dernière – de Bernard-Henri Lévy, toutes productions dont on nous avait assuré l’ardente et urgente nécessité. Bref, c’est, pour reprendre l’expression de Bertrand Leclair, l’industrie de la consolation.

Et puis il y a – parfois au sein des mêmes maisons –, et souvent chez de petits éditeurs, (qui ne sont pas tous constitués sous forme associative, cousant jusque tard le soir des cahiers soigneusement typographiés qu’ils diffuseront dès le lendemain dans une antique fourgonnette d’occasion), le souci et l’exigence intellectuelle du texte ou de la collection. De vrais éditeurs professionnels, quelle que soit leur taille, publient ces livres dont Kafka disait qu’« ils doivent être la hache qui brise la mer gelée en nous ». Bref, c’est l’autre nom de la prise de risque et qui concerne au premier chef la poésie et le théâtre, mais aussi la philosophie et la littérature, celle, bien sûr, dont Jean Paulhan disait qu’on ne la lisait pas.

Nous nous devons de citer ici Thierry Marchaisse, alors responsable de collections de philosophie au Seuil, et cofondateur de la collection « Sources du savoir » chez le même éditeur, lors des journées consacrées à « la philosophie et au roman contemporain en questions », qui se tinrent à Orléans en novembre 2000 : « Il y a une espèce de tassement et d’effritement du lectorat qui nous préoccupe, nous, les éditeurs : on est en effet en train de changer de paradigme du côté de la philosophie elle-même. Nous nous trouvons dans un entre-deux, qui expliquerait la relative désaffection des lecteurs. Or, le lectorat n’existe pas avant : il n’y a pas de lectorat en soi, puis des auteurs qui lui apporteraient des messages philosophiques. Il y a une formation, une construction, du reste réciproque, auteur-lecteur. »

Comment les bibliothèques créent-elles leur public ? Comment l’entretiennent-elles ? À partir de quelles offres éditoriales ?

Hourra les morts !

Méthodologiquement, il est, bien sûr, impossible de solliciter directement les éditeurs, puisque les bibliothécaires se fournissent en librairie. Aussi, nous avons retenu arbitrairement une liste de treize auteurs ou titres (cf. encadré) et nous avons interrogé dix-sept bibliothèques municipales dont le catalogue est en ligne.

Sur ces dix-sept bibliothèques, dix sont des établissements de grande ville (supérieure ou égale à 130 000 habitants), ou de ville dont la bibliothèque labellisée « BMVR » – bibliothèque municipale à vocation régionale – a ouvert récemment, et dont on peut raisonnablement penser qu’un effort significatif a été accompli pour l’accroissement des fonds, et sept sont des bibliothèques de ville moyenne (de 50 000 à 80 000 habitants), l’ensemble étant censé couvrir le territoire national.

L’interrogation des catalogues en ligne – quand ils ont le mérite d’exister – est d’une grande instruction. On peut y apprendre, par exemple, que Verdier est domicilié à Paris, que lorsqu’une recherche n’aboutit pas, c’est qu’elle est due, selon certains logiciels, à « une erreur de syntaxe », on trouve tout aussi bien Stiegler avec Stiglitz, bref, le lecteur est renvoyé à sa propre incompétence, voire à sa propre ignorance. Mais les défaillances de la triomphante technique ne doivent pas masquer des résultats contrastés, et pour tout dire assez décevants.

Les égarés

C’est Arno Schmidt qui est le plus présent avec dix bibliothèques qui proposent ses œuvres. Ensuite, Franck Venaille se taille un joli succès (d’estime), puisque cinq bibliothèques présentent les œuvres retenues, et pour celles-là, plus de dix titres au total (notons que sept bibliothèques possèdent d’autres titres, souvent anciens, parfois épuisés).

Loin derrière, six établissements (sur dix-sept) possèdent Tombeau de l’éléphant d’Asie (un effet médiatique ?), six également La malle de Newton.

Jean Grenier, mélangé parfois avec Christian Grenier, voire avec Jean-Claude Grenier, est présent dans cinq bibliothèques (sur dix-sept).

Bernard Stiegler est proposé dans quatre bibliothèques (sur dix-sept), avec, pour deux d’entre elles, l’ensemble quasi complet de son œuvre. Catherine Pozzi et Christian Godin sont au catalogue de trois bibliothèques (toujours sur dix-sept). Concernant Catherine Pozzi, trois possèdent néanmoins les éditions antérieures parues chez Verdier et Ramsay. Quelques-unes possèdent des ouvrages épars de Christian Godin.

Quatre bibliothèques ont acquis l’ouvrage d’Heisenberg, et quelques-unes présentent la version « light » publiée chez Allia.

Deux bibliothèques ont soutenu l’effort des éditions Tristram en achetant l’ouvrage de Laurence Sterne qu’elles publiaient : certes, il s’agissait du tome 1, mais l’encouragement à publier eût gagné à être plus soutenu.

Enfin, qu’on se rassure, une seule bibliothèque a acquis l’ouvrage de Roger Laporte, et Les loups vont où ? et Les ratés de la littérature ne sont offerts au lecteur nulle part.

Que tirer de ces constats, bien parcellaires et lacunaires ? D’abord, que les collections des bibliothèques sont parfois peu suivies : cinq bibliothèques ne proposent de Bernard Stiegler qu’un ou deux titres de la trilogie La technique et le temps ; une seule propose la totalité de La totalité de Christian Godin.

La diffusion et, a contrario, la confidentialité des catalogues des éditeurs n’ont rien à voir à l’affaire : il est aussi facile de repérer Champ Vallon que Pleins feux, et Le Seuil que Michel Chandeigne.

Côté poésie, on apprécie les valeurs sûres : Jean-Pascal Dubost apparaît dans de nombreux catalogues de bibliothèques, mais surtout pour (le remarquable) C’est corbeau (Cheyne, Poèmes pour grandir) ou pour les publications liées à ses travaux avec les écoles : les bibliothèques pour la jeunesse seraient-elles toujours plus réceptives ?

Côté philosophie, Christian Godin est souvent proposé pour l’ouvrage qu’il a publié avec Jacques Testart (Au bazar du vivant, paru au Seuil, collection de poche, 4,50 euros), ou pour des publications certes honorables mais qui sont des opuscules (Faut-il réhabiliter l’utopie ?, Pleins feux, 2000, 8,38 euros) et accessibles dans des collections bon marché. Or, le rôle du service public des bibliothèques est bien, nous semble-t-il, d’acquérir et de faire connaître des œuvres forcément chères : chaque tome de La totalité coûte en moyenne 40 euros ; quant à Heisenberg, Philosophie : le manuscrit de 1942, publié au Seuil, il coûte 30 euros. L’éditeur serait-il le seul à prendre le risque ? Cette question mérite d’être posée : quand la collection « Sources du savoir » fut créée au Seuil, les éditeurs Jean-Marc Lévy-Leblond et Thierry Marchaisse, signaient cette profession de foi : « Le principe de cette collection est simple : remettre en circulation – présentés, expliqués et réinterprétés à la lumière des recherches actuelles – les textes fondamentaux, sources du savoir. […] Ces textes célèbres et dont les ressources scientifiques, philosophiques, voire esthétiques, restent inépuisables sont, pour beaucoup, introuvables. Les rendre accessibles est le meilleur moyen de démontrer que la science, pour peu qu’elle ne se réduise pas à une affaire de spécialistes, ne cesse jamais de penser. » Or, Le texte de René Descartes, Le Monde. L’Homme, (288 p., 44 euros) introuvable, n’a, depuis son édition en 1996, trouvé que moins de mille acquéreurs.

Enfin, côté géographie, il est indifférent d’habiter le nord, le sud, l’est ou l’ouest. Il y a de bonnes bibliothèques partout, et de piètres collections itou.

Donc, oui, sûrement, l’édition de création, dans son acception la plus large, est sous-représentée en bibliothèque : beaucoup moins présente, en tout cas, qu’elle ne devrait l’être. Ces données sont corroborées par le nombre de bibliothèques municipales abonnées au Mâche-Laurier (une trentaine sur 3 000, soit 1 %), à CCP (une trentaine), à Alliage (15). Le sommet est atteint par le nombre d’(in)abonnés à L’Alambic 5 (deux, méritant un prix Nobel, une médaille Fields, nous pouvons les citer : Saint-Herblain, dont on connaît la richesse et la quasi-exhaustivité du fonds théâtre, et Romorantin, dont les collections de littérature et de poésie sont connues au-delà des mers. Ces deux bibliothèques ne faisaient pas – volontairement – partie de notre échantillon).

Aimer, s’aimer, nous aimer

Pour autant, Le matricule des anges, mensuel de littérature contemporaine, annonce 405 abonnements en bibliothèque municipale, pour 38 euros annuels, c’est beaucoup, c’est peu, c’est selon.

Pour autant, les CRL (centres régionaux du livre) et autres offices du livre s’engagent de plus en plus fermement en faveur de la littérature contemporaine. Pour ne prendre que deux exemples, Les Petites Fugues, en Franche-Comté, a permis, pendant deux semaines, quatre-vingt-dix rencontres en librairies, bibliothèques… avec des écrivains vivants, qui font œuvre de littérature ; en Auvergne, Littinérance, sur un principe proche, et avec les mêmes ambitions, réunit dix auteurs et dix comédiens.

Faisant le constat que les fonds des librairies et des bibliothèques n’étaient pas toujours ce qu’on est en droit d’en attendre, le CRL Auvergne a proposé une sorte de « veille » éditoriale en poésie, théâtre, littérature, aux bibliothèques de la région, qui semble trouver un écho, jusque dans les fonds de nos froides vallées. Ces festivals ont une ambition nationale, voire internationale, même s’ils n’en ont pas l’envergure financière. Ils mobilisent des crédits publics de faible ampleur, leurs invités y sont rémunérés et accueillis. La mutualisation est proclamée, l’évaluation promise. Le public très majoritairement bipède, souvent rural, parfois estudiantin, rarement égaré, toujours ému. La foule du Grand Soir de la littérature est parfois au rendez-vous. Et le public de ces rencontres manifeste là une de ses plus belles récompenses : la fidélité contagieuse.

C’est sur cette fidélité que nous voudrions conclure, en citant Philippe Pignarre, responsable des éditions des Empêcheurs de penser en rond, lors de ces mêmes journées d’Orléans : « Je rejoindrai maintenant Thierry Marchaisse, sur l’idée qu’un public se crée, c’est comme un marché, il se crée toujours. Pour avoir côtoyé l’industrie pharmaceutique, je sais qu’elle crée le médicament en même temps que le marché qui va s’y intéresser. Il faut créer des publics pour nos livres de philosophie. Je suis très frappé de constater comme c’est vrai dans le domaine de la psychiatrie que je connais mieux. Il y a par exemple le succès du livre de Marie-France Irigoyen sur le harcèlement moral : il s’est vendu à 400 000 exemplaires. Dans le domaine de la psychopathologie, c’est un phénomène tout à fait exceptionnel ; en général, les livres se vendent à quelques milliers d’exemplaires, dans le meilleur des cas. Eh bien ce livre crée un nouveau public pour ce domaine, là où on croyait que le public était définitivement restreint. Il va falloir maintenant l’entretenir ce public, l’intéresser à d’autres livres, etc. »

La voilà donc, cette question, intacte, du public, et de ce qu’on lui propose – ou pas – à lire.

Mars 2004

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Les treize auteurs ou titres retenus sont les suivants

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Souvenirs d’un Hélikonneur (1/2)

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Souvenirs d’un Hélikonneur (2/2)

  1.  (retour)↑  2, passage Rauch à Paris.
  2.  (retour)↑  Louis Seguin, « Accueillir la création », BBF, 2002, no 6, p. 65-77.
  3.  (retour)↑  « Incertitudes sur la politique du livre et l’impartialité de l’État », Esprit, juin 2003.
  4.  (retour)↑  Grasset, 2003.
  5.  (retour)↑  On s’(in)abonne chez Éric Dussert : 29, rue Borrégo, 75020 Paris. Cette publication est toujours gratuite : il suffit de fournir des enveloppes format A5, timbrées à 0,58 euro à votre nom et adresse. Il n’est jamais trop tard.