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Des palais pour les livres

Labrouste, Sainte-Geneviève et les bibliothèques

sous la direction de Jean-Michel Leniaud ; avant-propos de Nathalie Jullian. Paris : Maisonneuve et Larose : Bibliothèque Sainte-Geneviève, 2002. – 190 p. ; 30 cm. ISBN 2-7068-1637-6 : 30 €

par Anne Kupiec

Cet ouvrage, relié et illustré, rassemble une douzaine de contributions au colloque qui a célébré en 2001 le bicentenaire de la naissance d’Henri Labrouste – architecte de la Bibliothèque Sainte-Geneviève – et le cent cinquantième anniversaire de ce prestigieux bâtiment parisien 1.

Dans ce beau livre, sont présentées l’histoire de la construction du bâtiment (une très précise chronologie complète l’ouvrage), les critiques qu’elle suscita, la postérité qu’elle engendra et l’inscription de la Bibliothèque Sainte-Geneviève dans l’ordre symbolique et idéologique.

Histoire d’une construction

C’est Nicolas Petit qui retrace l’histoire de l’abbaye de Sainte-Geneviève du Mont depuis le Ve siècle en mettant l’accent sur les profondes transformations qui y furent apportées à partir du XVIIe siècle jusqu’à ce que soit décidé le transfert de la bibliothèque sur l’emplacement que nous lui connaissons actuellement.

Commencé en 1843 et achevé en 1851, le nouveau bâtiment, dont on reconnut l’architecture novatrice, alimenta encore les discussions sur la disposition la meilleure pour la salle de lecture et pour les rayonnages, ainsi que le rapporte Jean-Michel Leniaud.

Il reste que ce sera Labrouste qui, quelques années plus tard, comme le rappelle Jean-François Foucaud, conduira la transformation de la Bibliothèque impériale.

De son côté, Béatrice Bouvier constate, à partir de l’examen de publications d’architecture ou généralistes (L’Illustration par exemple) parues entre 1840 et 1860, que les articles concernant les travaux de Labrouste et notamment la Bibliothèque Sainte-Geneviève sont peu nombreux mais passionnés.

À partir de l’analyse des travaux de Labrouste, Anne Richard-Bazire entame une réflexion plus large sur la construction des bibliothèques durant cette période et compare plusieurs établissements : les bibliothèques universitaires Cujas, de la Sorbonne, et de la faculté de médecine et de pharmacie de Bordeaux et la Bibliothèque administrative de Paris. Marc Saboya, quant à lui, observe les convergences entre le travail de Labrouste et le bâtiment des archives de la Gironde achevé en 1866 par Pierre-Auguste Labbé.

Barry Bergdoll s’intéresse, pour sa part, à la postérité de Labrouste aux États-Unis en examinant notamment l’exemple bien connu de la bibliothèque publique de Boston réalisée par C. F. McKim en collaboration avec Mead et White en 1895. Il y constate le « rejet des leçons de Labrouste plutôt que leur apothéose ». En revanche, selon Elmar Mittler, l’on perçoit l’influence de Labrouste lors de la modernisation de l’admirable bibliothèque de Göttingen détruite en 1944.

Le symbole d’un programme républicain

En s’engageant dans « l’autopsie d’une façade », Frédéric Barbier est conduit à considérer la dimension symbolique et idéologique de tout l’édifice : « L’essentiel tient dans l’indépendance de la nouvelle bibliothèque, indépendance qui reconnaît les fonctions dont elle est investie […]. Le projet idéologique et politique du Panthéon se prolongera avec la construction de la nouvelle bibliothèque Sainte-Geneviève […]. Le principe même de la bibliothèque publique est l’un des points symboliquement les plus importants d’un programme républicain. » Et Frédéric Barbier fait observer la mention « 1848 » qui figure au-dessus de la porte. Examinant la façade et les huit cent dix noms qui y sont portés comme sur « les pages d’un gigantesque rouleau » (en commençant par Moïse et en terminant par un chimiste suédois contemporain de la réalisation), Frédéric Barbier rappelle la thèse de Neil Arthur Levine 2 qui discerne dans cette longue liste les trois stades de l’humanité selon Auguste Comte.

Finalement, aux yeux de l’architecte – Paul Chemetov – qui conclut l’ouvrage, Labrouste est contemporain d’un basculement conceptuel entre « l’architecture de modelage et l’architecture d’assemblage ». « Le souci de l’organisation, le souci de conditions plutôt frustes d’existence modèlent son œuvre. C’est cela qui est important dans la transposition qu’il en fait dans cette invention absolue qu’est Sainte-Geneviève. »

Ces propos de Paul Chemetov, et l’ensemble de l’ouvrage, sont donc une invitation et une aide pour observer la bibliothèque – et celle-ci en particulier – d’un regard neuf, qu’il soit celui d’un lecteur ou d’un bibliothécaire.

  1.  (retour)↑  Le compte rendu de ce colloque a été publié dans le BBF, no 2, 2002, p. 106-107 (Ndlr).
  2.  (retour)↑  Neil Arthur Levine, Architectural Reasoning in the Age of Positism : the Neo-Grec Idea of H. Labrouste’s Bibliothèque Sainte-Geneviève, thèse pour Ph. D., New Haven, Yale University, 1975, 3 vol.