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Éducation artistique et décentralisation

Claudine Belayche

« Les arts dans l’éducation : décentralisation et politiques territoriales » fut le thème des journées d’étude organisées pour la deuxième année consécutive 1 par le Nouveau théâtre d’Angers et le Centre régional de documentation pédagogique (CRDP) des Pays de la Loire, les 17 et 18 décembre 2003, à l’École nationale d’application des cadres territoriaux (Enact) d’Angers. Ces deux jours de séminaire, ouverts à des intervenants culturels de tous horizons – collectivités territoriales impliquées dans des démarches de développement artistique, enseignants, comédiens ou responsables de troupes de théâtre – prennent place dans l’ensemble des actions menées dans les « pôles nationaux de ressources ».

On se souvient qu’en 2000-2001, le ministère de l’Éducation nationale avait lancé le projet de pôles de ressources combinant l’approche de structures artistiques et l’approche plus pédagogique des Instituts universitaires de formation des maîtres et des CRDP. Les bibliothèques pouvaient être présentées comme pôles de ressources documentaires. À Angers, le Nouveau théâtre, scène nationale, a été retenu comme « pôle de ressource théâtre ».

La thématique de cette année était particulièrement d’actualité, après l’été agité qui a mis en lumière l’importance croissante du rôle des communes pour les artistes, et un certain désengagement du ministère de la Culture.

Journées riches, par les intervenants théoriciens et praticiens de la culture, et par les rencontres de « stagiaires » d’horizons très différents, auxquelles l’Observatoire des politiques culturelles, par la voix de Jean-Pierre Saez, apporta une contribution méthodologique et structurante.

Objectifs de l’action des élus territoriaux

Le consensus se fit très vite entre les cinq intervenants de la deuxième journée, élus aux affaires culturelles à Lyon, Évry, Agen, Aubervilliers, Amiens Métropole et représentant tout l’échiquier politique : il n’y a pas explicitement de demande « citoyenne » d’un enseignement artistique, sauf de la part des milieux favorisés. Il s’agit donc d’une démarche volontariste des municipalités, dont les élus sont convaincus – et convainquent leur conseil – que lutter contre l’illettrisme, contre l’échec scolaire, favoriser la politique artistique sont des enjeux fondamentaux. Fred Thorel, élu d’Amiens, fit un plaidoyer enflammé pour les musées, les bibliothèques et leur rôle irremplaçable. Il ne faut plus de « centres sociaux dans les quartiers » mais, comme en centre-ville, des « centres culturels de quartiers » !

Pour éviter les aléas des changements de majorité politique, les élus militent pour une coordination claire entre l’État et les collectivités territoriales : il faut que l’État reconnaisse l’intervention des villes dans les enseignements artistiques et établisse des conventions.

Les élus présents ont donné des exemples nombreux de ces interventions : artistes en résidence dans les écoles de Lyon, enseignement de la musique donné par les professeurs du conservatoire d’Aubervilliers, musiciens dans les écoles d’Agen, éducation artistique au musée d’Amiens, plasticiens dans les écoles d’Évry. Ces intervenants « de terrain » reconnaissent tous que les partis politiques n’ont pas pris de position très affirmée sur ces sujets. La réflexion culturelle anime depuis très longtemps des débats politiques nationaux et partout se développent des politiques culturelles, grâce à un travail de coopération entre élus, professionnels de la culture et artistes.

Quels partenariats entre l’État et les collectivités locales ?

La constatation selon laquelle un enfant passe un tiers de son temps à l’école, mais qu’un tiers de son temps libre est disponible pour des activités périscolaires a obligé les collectivités locales à se préoccuper d’organiser ces activités : contrat d’aménagement du temps de l’enfant, contrat éducatif local, projet éducatif local…

Le débat a été recentré – un peu trop – sur l’enseignement artistique, musical prioritairement, à l’école. Certes, il est plus facile pour une commune de proposer des intervenants dans les écoles. Elle est la collectivité chargée de tout ce qui n’est pas strictement pédagogique. Ont été cités les plans locaux d’enseignement artistique, les contrats « Temps libre » : vu la place qu’y prennent les collectivités locales, elles réclament la prise en considération de leurs compétences développées par la connaissance des intervenants, et la formation de leurs cadres.

La question des classes à horaires aménagés musique a enflammé le débat : lieu de ségrégation, dit l’un ; enseignement d’excellence (et non de l’élite), dit un enseignant musicien dans la salle ! Sur cet exemple, on entendit autre chose que le consensus de l’estrade : les questions de fond sont évoquées lorsque se pose le problème de « Pour qui ? Pour qui prioritairement ? », car les contraintes financières obligent toutes les collectivités à faire des choix.

Quelle évaluation de ces actions ?

La question des choix fut abordée également quand on évoqua longuement les questions d’évaluation. Évidemment, les critères d’évaluation d’une action d’initiation artistique sont complexes.

Il semble que l’Éducation nationale ait quelques idées : augmentation du temps de concentration des enfants, connaissance de quelques techniques/pratiques artistiques (musique, solfège, dessin). Pour les élus, d’autres points se dégagent : apprendre à écouter, apprendre à s’entendre, découvrir autre chose que Star Ac’, sortir du seul objectif compétitif (notation, classement scolaire).

Dans cette optique, les critères d’évaluation sont difficiles à mettre en œuvre. Il faudrait des équipes de psychosociologues, et il faudrait clairement définir les objectifs à atteindre. L’important est que les évaluations soient faites entre Éducation nationale et collectivités territoriales, même si c’est très difficile. Car l’organisation au niveau local est différente : régionale pour les Drac (Directions régionales des affaires culturelles) du ministère de la Culture ; départementale pour les inspecteurs départementaux de l’Éducation nationale, dans leur circonscription académique ; locale (ville ou agglomération) pour les collectivités territoriales.

Les évaluations qui ont été faites ont permis de tirer des conclusions : éviter le saupoudrage sur toutes les classes d’une école et préférer distinguer chaque année quelques classes où pourra se faire un travail approfondi plus satisfaisant pour les élèves, les enseignants et les artistes intervenants…

Une synthèse en forme de questionnement

La synthèse de Jean-Claude Pompougnac fut une réflexion concise et brillante autour des thématiques abordées. Riche d’une expérience d’inspecteur de l’Éducation nationale mais aussi de l’administration centrale du ministère de la Culture et plus récemment de Drac, ce dernier montra une large compréhension du débat et en détecta aisément les impasses. D’abord on avait surtout parlé musique. Pourquoi ? Parce que l’enseignement musical est le plus proche de l’enseignement scolaire classique, et le plus traditionnel. Pour une collectivité, le péri/parascolaire est la prolongation du temps scolaire !

La question d’un enseignement, d’une culture de l’excellence, opposés ou non à une large ouverture à tous, est un sujet sensible. Comment intégrer les projets, les « effervescences » de la société qui bouge, comment les concilier avec les exigences de « qualité » du ministère ? J.-C. Pompougnac s’étonna même de l’écoute des élus locaux à ses injonctions, alors qu’ils sont soumis à des pressions de leurs administrés pour soutenir les pratiques amateurs.

Pour la musique, il faut bien remarquer que les enseignements artistiques et les expérimentations sont de plus en plus financés à 100 % par les collectivités territoriales. Est-ce le sens de l’histoire des politiques culturelles en France, où la musique fut toujours considérée très différemment de tous les autres secteurs gérés ?

Moment critique dans le processus de décentralisation, on l’a vu cet été ! Les collectivités locales se sont chargées – pour longtemps – de missions dans le domaine du développement culturel. Cette action publique est notamment légitimée par la volonté des acteurs locaux. Il reste à faire entrer en cohérence la grande structure nationale – scolaires pour le ministère de la Culture – avec le projet local de démocratisation culturelle, par une intervention au plus près des habitants, la recherche d’apprentissage, de socialisation.

À l’invitation de Jean-Gabriel Carasso, la salle prit la parole pour remarquer qu’au cours de ces journées organisées par un pôle ressources théâtre, de théâtre, il n’avait jamais été question ! Alors que le problème des « intermittents » risque d’obérer les possibilités d’intervention d’artistes dans les écoles ou lycées. Pour dire aussi que l’on avait peu parlé des adultes, pourtant très demandeurs d’initiation aux pratiques artistiques pendant leur temps libre.

Au total, des journées très riches où il apparaît que les collectivités territoriales ont beaucoup à dire et ont la plus ferme intention d’agir sans aucun complexe.

  1.  (retour)↑  Après « L’éducation artistique, un nouvel enjeu pour les collectivités territoriales », Angers, du 12 au 14 novembre 2002, dont les actes ont été publiés par le CRDP des Pays de la Loire en 2003 (Ndlr).