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Proximité et centralité dans un réseau municipal

L'exemple de la bibliothèque de Saint-Étienne

Julien Roche

Les bibliothèques municipales ont connu, depuis les années 1980, de profondes mutations. Ces changements se sont accompagnés d’une importante réflexion de la part des professionnels de l’information. Un grand nombre d’études ont ainsi été menées dans les deux décennies qui viennent de s’écouler sur l’état vieillissant des bibliothèques municipales et la nécessité d’ouvrir de nouvelles structures, plus spacieuses, plus fonctionnelles et plus rationnelles.

Ces travaux ont, en général, mis l’accent sur la nécessaire construction de nouvelles centrales, à même de répondre aux nouvelles attentes du public, tant en termes de quantité et de diversité de documents qu’en matière de confort d’utilisation.

Curieusement, rares ont été les études conduites après l’ouverture de ces structures, dans le but de faire le bilan des transformations apportées 1. Il était bien entendu important d’analyser les faiblesses inhérentes aux anciennes structures, exiguës et dépassées. Il l’est tout autant d’étudier les conséquences prévues et imprévues de l’ouverture de nouvelles centrales sur l’ensemble du réseau de lecture publique.

Dans de nombreuses villes, les structures ainsi construites sont en effet venues se greffer au sein d’un réseau de bibliothèques de quartier. L’impact de la bibliothèque centrale doit donc être analysé en tant que tête de réseau, et non de façon indépendante. Or, force est de constater que bien souvent cette réflexion n’a pas été menée et que la construction d’un nouveau bâtiment central ne s’est accompagnée ni d’une réorganisation ni d’une rénovation du réseau dont il constitue la vitrine. Ces remarques induisent le questionnement à la base de la présente étude : l’ouverture d’une nouvelle structure nécessite-t-elle de repenser le réseau de lecture publique dans son ensemble ? En d’autres termes, une nouvelle bibliothèque centrale déséquilibre-t-elle le réseau à son profit en attirant l’usager des bibliothèques de quartier dans ses murs, voire en se plaçant en position de bibliothèque quasi universelle dans la ville ?

À cet égard, le cas de la Bibliothèque municipale de Saint-Étienne est représentatif. La construction d’un nouveau bâtiment central en 1993 sur le site de Tarentaize a été décidée à la fin des années 1980, du fait de l’engorgement et de l’exiguïté des locaux de l’ancienne centrale. Il eût été souhaitable de repenser à cette époque tout le réseau afin de le rendre plus cohérent et plus homogène. Tel n’a cependant pas été le choix qui a été fait : en dehors de la construction de la nouvelle centrale, le réseau n’a été ni modifié ni rénové. Il est cependant très vite apparu que les conséquences de l’ouverture de Tarentaize étaient très importantes et très profondes : les équilibres se sont trouvés bouleversés au sein du réseau 2.

Le réseau de lecture publique avant l’ouverture de la nouvelle centrale

En 1960, la bibliothèque municipale s’installe dans l’hôtel Colcombet, en plein centre ville. La nouvelle centrale sera connue sous le nom de Libération, du nom du quartier dans lequel elle se trouve. La bibliothèque s’ouvre alors à la lecture publique : en 1961 en effet, la première bibliothèque de lecture publique est créée à côté de la section études.

Le développement de la lecture publique à partir des années 1960 conduit à repenser l’organisation de la bibliothèque municipale : la promotion de la lecture publique passe en effet par la constitution d’un réseau de bibliothèques de quartier autour d’une centrale. En 1966, la première bibliothèque de quartier est ouverte à Beaulieu. Un bibliobus est mis en service peu après, en 1968. Sont ainsi progressivement créées six bibliothèques de quartier (Beaulieu, Carnot, la Cotonne, Solaure, Terrenoire et Tréfilerie) et mis en service deux bibliobus (l’un pour les adultes, l’autre pour les enfants).

Très vite cependant, et ceci dès le début des années 1970, des projets sont lancés pour remédier aux problèmes que posent les locaux de Libération. Tout d’abord à cause d’un manque de place évident dans l’ancienne bibliothèque. Les 2 600 m2 des trois sites de la bibliothèque ne permettent plus de faire face à l’augmentation de plus en plus rapide des collections et du personnel, liée à l’accroissement des crédits alloués à la bibliothèque par la municipalité. Par ailleurs, la disposition en trois sites différents, autour du noyau que forme l’hôtel Colcombet, entraîne des dysfonctionnements importants et des pertes de temps considérables, sans évoquer le caractère intrinsèquement peu fonctionnel de bâtiments conçus pour tout autre chose que l’accueil de livres.

L’augmentation de la fréquentation des bibliothèques conduit également à un nécessaire accroissement de la taille des salles ouvertes au public au sein de la bibliothèque. Enfin, la façon de voir la lecture change elle aussi : la coupure traditionnelle entre « grand public » et « public éclairé » s’estompe. C’est pourquoi des fonds et des politiques d’acquisition différenciant nettement ces deux catégories, modèle sur lequel fonctionnait l’ancienne bibliothèque, n’ont plus lieu d’être. Toutes ces raisons ont conduit la municipalité à envisager une nouvelle construction.

La décision de construire une nouvelle centrale est votée en conseil municipal en 1987. Le choix de l’emplacement participe d’un projet urbanistique : revaloriser un quartier périphérique avec un équipement de prestige, qui se trouve être dans le cas présent la bibliothèque, dans un contexte plus large de réaménagement de l’ouest stéphanois.

Le projet retenu est celui d’un architecte danois, H. E. Larsen, qui propose une réplique de la bibliothèque de Gantofte, dans la banlieue de Copenhague. Les travaux commencent fin 1990 pour s’achever au printemps 1993. La nouvelle centrale offre un espace de 6 000 m2. Le projet architectural est pensé en fonction de deux préoccupations principales : fonctionnalité et flexibilité. Les espaces devront pouvoir évoluer, afin de faire face aux nouveaux besoins qui surgiront avec le temps. On ne veut pas que se reproduise à court terme l’exemple de l’ancienne bibliothèque, complètement figée dans des infrastructures rigides et ne correspondant plus aux besoins du moment.

Le premier souci est d’éviter d’avoir d’un côté, en magasin et consultables uniquement sur place, les documents dits d’étude, et de l’autre, en prêt, des documents grand public. Par ailleurs, un soin particulier est apporté à faire cohabiter les différents supports et les publics. La bibliothèque de Saint-Étienne présente donc dans un même agencement des livres, des cassettes vidéo, des cédéroms, etc.

L’accent est mis sur la facilité de circulation dans le bâtiment. La salle principale est au centre du bâtiment, avec toute une série de salles annexes ou de bureaux qui rayonnent autour. Les magasins se trouvent en dessous et ne débordent pas hors de la zone définie au sol par cette salle. Ainsi, tous les livres seront à la portée du personnel en un minimum de temps. Le même souci d’efficience a conduit à organiser un prêt centralisé à l’entrée de la salle, ce qui autorise une grande souplesse pour ce qui est du nombre des agents affectés au prêt, en fonction des besoins. L’ouverture au public se fait le 19 octobre 1993.

L’ouverture de Tarentaize et ses conséquences sur le réseau

Dès 1994, les conséquences de l’ouverture de la nouvelle centrale sur l’ensemble du réseau de lecture publique sont sensibles.

Les prêts

L’évolution générale de la courbe des prêts est étroitement liée à l’ouverture de Tarentaize. On discerne quatre périodes :

– avant l’ouverture de Tarentaize (1991-1992) : le nombre de prêts stagne à moins de 900 000 ;

– l’année de l’ouverture (1993) : les prêts chutent sur le réseau en raison d’un nombre très faible à la centrale ;

– les années qui suivent l’ouverture (1994-1997) : l’augmentation des prêts est très importante puisque ceux-ci atteignent 1,4 million en 1997. L’augmentation est presque exclusivement le fait de la centrale ;

– les années récentes (1998-2000) : le nombre de prêts stagne à nouveau.

Le lectorat

L’ouverture de Tarentaize n’a pas entraîné d’accroissement important du nombre d’inscrits au sein du réseau de lecture publique : entre 1991 et 1995, le nombre d’inscrits augmente de moins de 10 %, pour diminuer ensuite de manière lente mais constante pendant les trois années qui suivent. Cette baisse est beaucoup plus prononcée à partir de 1999. Entre 1998 et 2000, la diminution du nombre d’inscrits est en effet de plus de 22 %. Le nombre d’emprunteurs a donc nettement diminué, non seulement par rapport à 1995 mais aussi par rapport à 1991 3. Cette diminution s’est faite, pour une large part, au détriment des annexes : les inscrits du réseau des bibliothèques de quartier sont en effet passés de 12 220 en 1991 à 7 831 en 2000, soit une baisse de près de 36 %.

Si cette baisse s’explique tant par un changement de politique dans l’établissement des cartes d’emprunteur (fin des doubles cartes « imprimés » et « multimédia ») que par une diminution significative (de l’ordre de 10 %) de la population stéphanoise entre les recensements de 1990 et de 1999, il semble que l’ouverture de la nouvelle centrale n’ait pas entraîné d’inscriptions massives à la bibliothèque municipale.

La comparaison des statistiques de prêts et d’inscription est éclairante. L’ouverture de Tarentaize ne s’est pas accompagnée d’une augmentation importante du nombre d’inscrits : la bibliothèque municipale en a au contraire perdu. Pourtant, le nombre de prêts a considérablement augmenté dans le même temps. Il apparaît donc clairement que, depuis 1991, le nombre de prêts par inscrit a fortement augmenté : pour l’ensemble du réseau de lecture publique, le nombre de prêts par inscrit et par an est passé de 34,71 en 1991 à 75,40 en 2000, soit une augmentation de plus de 117 % : en d’autres termes, chaque inscrit a plus que doublé son nombre d’emprunts.

Il est clair que le public se place dans une logique de forte consommation à l’égard du document. Le prix des cartes ayant sensiblement augmenté, les inscrits cherchent probablement à « rentabiliser » leur abonnement, en diversifiant notamment le type de documents qu’ils empruntent (forte progression de l’audio, de la vidéo et du multimédia). Cette augmentation du nombre de prêts par inscrit est pour une large part liée à l’ouverture de Tarentaize : entre 1991 et 2000, le nombre de prêts par inscrit augmente en effet de 231 % à la centrale, contre seulement 68 % dans le reste du réseau de lecture publique.

Le taux de pénétration

En 2000, le nombre de prêts par habitant, aussi appelé taux de pénétration, se situe autour de 5,36. On remarquera qu’il varie beaucoup en fonction du canton : il s’élève à 8,14 dans le canton sud-ouest 1, alors qu’il n’est que de 2,31 dans le nord-est 2. Ces différences s’expliquent, pour le chiffre le plus élevé, par la présence de la bibliothèque centrale de Tarentaize, qui attire les habitants du quartier. Le chiffre le plus bas est dû à l’absence d’une quelconque bibliothèque de quartier à proximité, le quart nord-est de Saint-Étienne n’étant doté d’aucune bibliothèque du réseau.

On notera par ailleurs que le nord-ouest 1 connaît un taux de pénétration élevé, du fait de la proximité de deux bibliothèques : celle de Tarentaize et celle de Carnot, la plus importante des bibliothèques de quartier. La présence d’une bibliothèque est donc étroitement liée à un taux de pénétration élevé, alors qu’une absence se traduit généralement par un taux de pénétration faible.

L’impact de la centrale

Tarentaize

Dès l’ouverture de Tarentaize, le nombre de prêts de la centrale augmente de manière très significative. En 1994, les prêts franchissent la barre des 500 000, chiffre qui n’avait jamais été atteint à Libération. La progression est ensuite continue, pour atteindre 764 470 prêts en 2000, soit plus de 54 % des prêts effectués sur le réseau. Il est indéniable que Tarentaize a bénéficié de l’effet « nouvelle bibliothèque » auprès du public. Depuis 1993, le nombre d’inscriptions à Tarentaize a fortement augmenté, pour atteindre son maximum en 1997 et 1998.

Mais depuis 1999, on constate une baisse générale du nombre d’inscriptions, sans doute liée à la fin de cet effet « nouvelle bibliothèque » et à l’engorgement progressif mais alarmant que connaît la centrale, notamment les mercredis et les samedis après-midi. Il est probable que les usagers sont sensibles à la dégradation des conditions d’accueil (public nombreux dans les rayons, files d’attente pour s’inscrire ou pour emprunter des documents, etc.). Il ne s’agit pas d’une perte d’inscrits au profit des annexes, puisque celles-ci perdent toutes, sans exception, des inscrits depuis 1998. Outre les raisons évoquées précédemment (fin des doubles cartes et baisse de la population stéphanoise), il faut peut-être y voir aussi le signe d’une saturation du réseau actuel, qui ne peut permettre de maintenir la qualité d’accueil du public, d’autant que l’on assiste depuis 1997 à une baisse préoccupante des effectifs de la bibliothèque, de l’ordre de 12 % 4.

Si le nombre des inscrits diminue, le nombre de prêts par inscrit est en progression constante : alors qu’en 1991 un inscrit de la centrale effectuait en moyenne 24,36 prêts par an, en 2000, le même inscrit emprunte 80,64 documents par an. Cette augmentation du nombre de prêts par inscrit, particulièrement forte depuis 1998, compense la diminution du nombre d’inscrits, contribuant au maintien et même à l’augmentation du nombre de prêts tant de la centrale que de l’ensemble du réseau.

Il apparaît par ailleurs que la majorité des inscriptions effectuées sur le réseau de lecture publique a lieu à la centrale : la part de cette dernière est passée de 41,8 % en 1991 à 54,8 % en 2000, et cela, bien entendu, au détriment du reste du réseau de lecture publique.

L’assise de la centrale, contrairement à la plupart des bibliothèques de quartier, dépasse largement le canton dans lequel elle se trouve : Tarentaize rayonne sur toute la ville et même sur son agglomération puisque la part des prêts non stéphanois s’y élève à plus de 25 %.

Les raisons du succès

Afin de mettre en évidence les raisons du succès de Tarentaize auprès du public, un questionnaire a été soumis en 2000 aux usagers de la centrale. Il ressort que deux éléments semblent très importants aux yeux des personnes sondées, quelle que soit leur origine géographique :

– le nombre de documents du fonds ;

– la variété des supports, longtemps unique sur le réseau 5.

Trois autres caractéristiques ont également été souvent mentionnées :

– la proximité géographique de Tarentaize par rapport au lieu d’habitation ;

– les horaires d’ouverture de Tarentaize, mieux adaptés aux besoins des usagers que ceux des annexes ;

– le fait que les usagers ont pris leurs habitudes à Tarentaize et ne souhaitent pas en changer.

Les autres questions ont eu peu de succès. Ni la situation de la bibliothèque sur un trajet domicile travail, ni la facilité d’accès à la bibliothèque, ni les possibilités de parking n’ont été mises en avant. De façon générale, l’existence des bibliothèques de quartier est connue : la méconnaissance du réseau n’est donc pas en cause, même s’il est probable que de nombreux usagers de Tarentaize localisent mal les différentes bibliothèques de quartier.

C’est donc la richesse (théorique, les nouveautés étant souvent difficiles à obtenir) et la variété du fonds qui sont plébiscitées par les usagers : ils se rendent à Tarentaize parce qu’ils y trouvent des supports qui ne sont pas présents ailleurs sur le réseau, et que le nombre de documents disponibles ou potentiellement disponibles est plus important qu’ailleurs. Il est par ailleurs certain que la situation de Tarentaize, à la périphérie de Saint-Étienne, facilite l’accès à la bibliothèque tant par les habitants des communes de l’ouest stéphanois que par les Stéphanois eux-mêmes, grâce au boulevard urbain. Si la bibliothèque de Tarentaize n’est pas la plus près stricto sensu, elle est sans doute la plus accessible en terme de temps de trajet pour une part importante du lectorat. Il est également possible que la lisibilité de la centrale dans l’espace stéphanois donne l’impression aux usagers du réseau que Tarentaize est la bibliothèque la plus proche de leur domicile.

Les horaires, plus larges à Tarentaize, conditionnent aussi la venue d’une partie des usagers, qui en apprécient l’amplitude. Les bibliothèques de quartier, qui ouvrent peu ou pas du tout le samedi, pâtissent bien évidemment de cette situation. Enfin, une partie des réponses met en avant les habitudes que les usagers ont prises à Tarentaize. Il est certain que le caractère spacieux des locaux et la très bonne lisibilité du classement ont leur rôle, explication à laquelle il faut ajouter le fait que les lecteurs souhaitent avoir des repères familiers dans les lieux qu’ils fréquentent : il est par conséquent contraignant pour eux de modifier leurs habitudes en se rendant dans une autre bibliothèque du réseau.

Le questionnaire a enfin permis de faire ressortir une autre caractéristique de la lecture publique à Saint-Étienne : dans un nombre important de cas, Tarentaize n’exclut pas les autres bibliothèques. Les bibliothèques de quartier et la centrale sont souvent utilisées en complément. C’est ainsi que près de 40 % des sondés affirment fréquenter une ou plusieurs bibliothèques de quartier en plus de la centrale. Si l’on ramène ce chiffre aux seuls Stéphanois sondés, on arrive à plus de 55 %. Et c’est plus de 20 % du total des sondés qui affirment se rendre régulièrement dans les annexes. Tarentaize n’a donc pas remplacé les bibliothèques de quartier, les usagers utilisant les avantages que leur procure chaque type de structure.

Le réseau des bibliothèques de quartier

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’augmentation des prêts de Tarentaize ne s’est pas faite au détriment numérique des bibliothèques de quartier : en 1991, celles-ci effectuaient 410 992 prêts contre 468 663 en 2000. On constate donc une augmentation du nombre de prêts dans les bibliothèques de quartier, même si la situation est stationnaire depuis 1994. Il convient néanmoins de nuancer ce constat : Tréfilerie a en effet ouvert en 1993 et connaît depuis un réel dynamisme. Ce sont donc les prêts de cette annexe qui permettent actuellement de maintenir dans les quartiers un nombre de prêts globalement constant : les autres annexes en ont en général perdu, Carnot, la Cotonne et Solaure notamment. Tarentaize a nécessairement gagné une partie de ses prêts au détriment de certaines annexes, au premier rang desquelles se trouve Carnot.

Dans l’ensemble, le public des bibliothèques de quartier est principalement originaire de Saint-Étienne : 92 % des inscrits sont en effet stéphanois, contre seulement 77 % à la centrale. Conséquence directe, les bibliothèques de quartier et le bibliobus font près de 90 % de leurs prêts auprès du public stéphanois. Dans ces conditions, la baisse démographique de Saint-Étienne entre les recensements de 1990 et de 1999 a logiquement été beaucoup plus sensible dans les annexes qu’à la centrale.

Carnot

Avec 600 m2, Carnot est la principale annexe de la bibliothèque municipale en terme de taille, de documents et de lecteurs. C’est également celle qui effectue le plus grand nombre de prêts après Tarentaize.

En 1991, Carnot réalise plus de 200 000 prêts, profitant de l’engorgement, de la vétusté et du manque de fonctionnalité de la centrale de Libération (qui n’effectue dans le même temps que 215 000 prêts). La situation est encore plus nette en 1992, année durant laquelle les prêts de Carnot dépassent ceux de Libération (236 965 contre 203 009). 1993, année de l’ouverture de Tarentaize et de la fermeture de Libération n’est certes pas significative, mais elle permet de constater que Carnot connaît un nouveau pic de prêts, pour atteindre 248 276 prêts, soit plus de 32 % des prêts du réseau de la bibliothèque municipale de Saint-Étienne. À partir de 1994, les prêts diminuent progressivement (exception faite d’une timide reprise en 1995). En 2000, Carnot a effectué 156 760 prêts, soit à peine plus de 11 % des prêts de l’ensemble du réseau. Surtout, elle a perdu près de 22 % de son activité par rapport à 1991, seule année significative pour laquelle nous possédons des statistiques avant l’ouverture de Tarentaize 6. Carnot connaît donc depuis 1994 une érosion lente mais continue de son nombre de prêts. Parallèlement, le nombre de personnes inscrites à Carnot a diminué, passant de 5 206 en 1991 à 2 390 en 2000. Cette baisse concerne autant les personnes venant de Saint-Étienne que du reste du département.

Il convient néanmoins de garder à l’esprit que Carnot a connu un gonflement artificiel de ses prêts entre 1991 et 1993, profitant de l’engorgement extrême de Libération. Pendant quelques années, Carnot a donc pu attirer une partie du lectorat de la centrale, rebuté par les conditions de fréquentation de cette dernière. L’ouverture de Tarentaize a non seulement mis fin à cette situation, mais a relégué Carnot au rang de simple bibliothèque de quartier tant la différence de taille est importante entre les deux bibliothèques. Il est donc normal que le gonflement artificiel des prêts de Carnot se soit résorbé, mais aussi que Tarentaize, située assez près de Carnot, ait séduit une partie du public de cette dernière. Il est possible que l’on se dirige vers un point d’équilibre : de fait, les prêts de cette annexe n’ont quasiment pas diminué entre 1998 et 2000.

Terrenoire

Avec 350 m2, la bibliothèque de Terrenoire est la deuxième du réseau des bibliothèques de quartier en terme de taille. Elle se situe pourtant en quatrième position pour ce qui est de ses prêts, après Carnot, Tréfilerie et Beaulieu. Le nombre de prêts, après avoir connu une chute importante en 1994, est remonté en 1999 à son niveau de 1992. Il est cependant à noter que, comme dans le cas de Carnot, la bibliothèque de Terrenoire a connu un pic de son nombre de prêts en 1992 et 1993, années charnières entre la fermeture de Libération et l’ouverture de Tarentaize. Depuis 1993, Terrenoire a également perdu des inscrits, mais dans une proportion bien moindre que Carnot.

La Cotonne

Cette annexe est petite, puisqu’elle occupe un local de 160 m2 seulement. Son activité diminue régulièrement depuis 1991 : elle a en effet perdu à la fois des inscrits et des prêts.

Plus encore que les autres bibliothèques de quartier, la Cotonne a un lectorat ancré dans son canton, ce qui veut dire que la perte d’inscrits et de prêts depuis une dizaine d’années s’est faite essentiellement auprès de la population du canton, contrairement à Carnot par exemple.

Beaulieu

Avec 110 m2, Beaulieu fait partie des plus petites annexes de la bibliothèque municipale. Depuis 1991, Beaulieu a perdu près de la moitié de ses inscrits. Le nombre de prêts de cette annexe a néanmoins globalement augmenté depuis 1993. C’est la bibliothèque du réseau qui a l’assise la plus stéphanoise, puisqu’elle réalise plus de 95 % de ses prêts auprès du public stéphanois.

Si Beaulieu prête principalement à des habitants du canton sur le territoire duquel elle se trouve, elle attire également une partie des lecteurs des cantons limitrophes dépourvus de bibliothèques, notamment les cantons sud-est 1 et sud-est 3.

Solaure

Il s’agit d’une bibliothèque jeunesse. Les moins de 18 ans représentent donc la quasi-totalité des inscrits, avec un fort pourcentage de 6-10 ans. Cette annexe a perdu des inscrits depuis 1998, mais c’est surtout en 2000 que cette baisse a été importante. Le nombre de prêts effectués a également diminué, notamment en 1999 et en 2000. Tout comme la Cotonne, Solaure a un lectorat fortement ancré dans le canton, ce qui veut dire que la perte d’inscrits s’est essentiellement faite auprès de la population du canton et qu’il ne s’agit en rien d’un rééquilibrage comme celui qu’a connu Carnot.

Tréfilerie

La bibliothèque est hébergée dans un local mis à disposition par l’université Jean Monnet. Avec 232 m2, il s’agit de la troisième bibliothèque de quartier en terme de taille. Elle effectue cependant beaucoup plus de prêts que Terrenoire, pourtant plus grande. Elle a connu une augmentation très rapide de son nombre de prêts depuis son ouverture en 1993. En 1993, elle dépasse déjà les 100 000 prêts. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les étudiants ne représentent pas la majeure partie des usagers, même s’ils effectuent un nombre important de prêts chaque année. Néanmoins, ils contribuent à ouvrir Tréfilerie non seulement sur le public des autres cantons mais aussi sur le public non stéphanois.

Le taux de pénétration de cette bibliothèque est élevé pour toute la moitié sud de Saint-Étienne. Il est beaucoup plus faible pour la moitié nord, du fait de l’effet conjugué de l’éloignement et de la présence de bibliothèques plus importantes à proximité, Carnot et surtout Tarentaize.

Le bus

Ce service comporte deux bibliobus, l’un pour la jeunesse, l’autre pour les adultes. Il dessert les quartiers de Saint-Étienne qui ne comptent pas de bibliothèque de quartier à proximité. En sus d’emplacements fixes desservis à date régulière, le bibliobus pour adultes approvisionne en livres les pensionnaires des principales résidences de personnes âgées. Le service du bibliobus a lui aussi été touché par l’ouverture de Tarentaize : le nombre d’inscriptions a baissé de plus de 50 % entre 1993 et 2000 7. Il est fort probable qu’une bonne partie de ces lecteurs se sont reportés sur Tarentaize. Le nombre de prêts de ce service connaît par ailleurs une lente érosion : il passe de plus de 80 000 en 1993 à un peu plus de 72 000 en 2000, soit une diminution de plus de 11 %.

De manière générale, les cantons dépourvus de bibliothèque connaissent un bon taux de pénétration (sud-est 1, sud-est 3 et nord-est 2). Le taux du nord-ouest 2 est le plus bas, sans doute à cause de la proximité de la bibliothèque de Tarentaize. Les cantons dotés de bibliothèques présentent pour leur part des taux bas (nord-ouest 1, nord-est 1, sud-ouest 1 et sud-est 2). Seul le sud-ouest 2 connaît un taux plus élevé, du fait du succès de l’arrêt de Bellevue et de l’éloignement de la seule bibliothèque pour adultes du canton, la Cotonne.

Un réseau déséquilibré

Il ressort clairement du tableau que nous venons de dresser que la montée en charge du réseau, dont le nombre de prêts a presque doublé en dix ans, s’est essentiellement faite au profit de la centrale. Cette dernière connaît aujourd’hui un engorgement chronique les mercredis et les samedis après-midi, signe que ses capacités maximales semblent atteintes. Il est bien évident que, dans ces conditions, une nouvelle augmentation du nombre de prêts effectués à Tarentaize se traduirait par une forte dégradation des conditions de consultation et de prêt.

Tarentaize est une bibliothèque moderne et fonctionnelle, fer de lance du réseau de la Bibliothèque municipale de la ville de Saint-Étienne. Cependant, l’ouverture de la nouvelle centrale ne s’est pas accompagnée d’une réflexion d’ensemble sur le réseau, et n’a pas pris en compte les inévitables changements que ce nouveau bâtiment allait induire pour la lecture publique à Saint-Étienne. En effet, aucune des bibliothèques de quartier, dont certaines sont anciennes, n’a fait l’objet d’un projet de réaménagement ou d’agrandissement, si l’on excepte bien sûr l’ouverture de l’annexe de Tréfilerie en 1993.

La situation actuelle est donc particulièrement déséquilibrée, avec d’un côté une centrale moderne et fonctionnelle, et de l’autre un réseau ancien et dépassé. Cet état de fait ne peut qu’accentuer le fossé entre la centrale et son réseau. Si Tarentaize a séduit nombre de lecteurs, certains fréquentent néanmoins de manière complémentaire la centrale et leur bibliothèque de proximité : centrale et annexes sont donc utilisées de manière souvent complémentaire.

Tous les indices laissent penser que le déséquilibre introduit par l’ouverture de Tarentaize est durable, si du moins des mesures ne sont pas prises : le nombre de prêts de la centrale est en effet en constante augmentation. Dans le même temps, les prêts des bibliothèques de quartier semblent à peu près stables. Néanmoins, c’est le nombre important de prêts dans la récente annexe de Tréfilerie qui masque la baisse quasi générale des prêts dans les bibliothèques de quartier depuis dix ans.

Incontestablement, le réseau actuel est de moins en moins adapté aux pratiques et aux attentes du public, entre une centrale sous-dimensionnée et passablement engorgée d’un côté, et des bibliothèques de quartier souvent sous-employées de l’autre. À terme, une réflexion sur une nécessaire réorganisation du réseau est inévitable.

Janvier 2004

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Saint-Étienne : cantons et bibliothèques du réseau

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Évolution des prêts : total BM

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Saint-Étienne : taux de pénétration de la bibliothèque par canton (prêts par habitant)

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Évolution des prêts : centrale

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Évolution des prêts : total quartiers

  1.  (retour)↑  On peut citer l’article de Hugues Vanbesien et Marie-Christine Irigoyen, « Quel avenir pour les réseaux urbains ? », Bulletin d’informations de l’Association des bibliothécaires français, 2e trimestre 1995, no 167, p. 28-31, qui met en évidence la place préoccupante de la médiathèque centrale dans les réseaux de Beauvais et de Creil.
  2.  (retour)↑  Pour plus de détails, nous renvoyons à notre mémoire d’étude pour l’obtention du diplôme de conservateur de bibliothèque, « L’impact de l’ouverture d’une nouvelle centrale sur le réseau d’une bibliothèque municipale : le cas de Saint-Étienne », soutenu en 2002. L’état statistique utilisé tant pour notre mémoire que pour le présent article est celui de 2001, qui couvre la période 1991-2000.
  3.  (retour)↑  013 inscrits en 1991, 23 028 en 1995, 22 275 en 1998 et 17 311 en 2000.
  4.  (retour)↑  101,6 équivalents temps plein en 1997 contre 89,7 en 2000.
  5.  (retour)↑  Depuis quelques années, Carnot offre également tous les supports présents à la centrale.
  6.  (retour)↑  On constate en effet une perte de 43 890 prêts entre 1991 et 2000.
  7.  (retour)↑  en 2000 contre 1 330 en 1993.
  8.  (retour)↑  « En dehors du chien, le meilleur ami de l'homme est un livre. En dedans, il fait trop sombre pour lire. »