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Archives « secrètes », secrets d'archives ?

historiens et archivistes face aux archives sensibles

sous la dir. de Sébastien Laurent. Paris : CNRS éditions, 2003. – 288 p. ; 24 cm. – (CNRS Histoire). ISBN 2-271-06157-1 : 25 €

par Martine Poulain

On le sait, les archives, loin d’être protégées par leur statut de traces immobiles et éternelles, constituent en fait un terrain sensible. Plus sensible encore pour les historiens du temps présent, qui ne se satisfont pas toujours des délais de consultation et des précautions imposés par la loi, ou qui s’interrogent sur la présence ou l’absence de certaines traces dans ces sources.

Archives interdites ?

Sonia Combe, conservateur à la BDIC (Bibliothèque de documentation internationale contemporaine), fut l’une des premières, dans la période récente, à jeter un pavé dans la mare, elle qui dénonçait, dans un livre qui fait date, des « archives interdites », une « histoire confisquée » 1.Le livre ici présenté, issu d’un colloque, s’inscrit dans ce questionnement. Soulignons d’abord, une fois n’est pas coutume en matière d’édition de colloque, l’excellente qualité de cette édition : réduction des interventions « officielles » au minimum, très bon appareil de notes, textes récrits en vue de la publication, etc. Alors que l’on craint au départ que ce livre ne soit, de fait, une réponse à celui de Sonia Combe (sur le mode : « tout va très bien madame la marquise »), le propos s’avère plus subtil, peut-être plus modeste aussi : préciser l’état actuel des textes régissant la communication des archives, identifier les modifications récentes dans leur accessibilité, dues tout à la fois à l’avancée dans le temps – les archives de la Seconde Guerre mondiale commencent à relever du domaine public, par exemple –, à certaines modifications législatives ou fonctionnelles et à l’ouverture des archives de l’ex-bloc de l’Est.

En toile de fond permanente de ce livre, revient aussi sans cesse la question des conditions matérielles de la consultation, la nécessité cruellement éprouvée et toujours non satisfaite d’une politique ambitieuse pour les archives nationales, comme le réclamait le rapport Bélaval 2 et comme le synthétise, qu’on la réalise sous cette forme ou non, le beau projet de Cité des archives. Vincent Duclert, dans une synthèse remarquable sur « la politique actuelle des archives », montre bien que celles-ci sont entrées dans « une crise profonde et durable, brutalement révélée par la polémique relative aux archives de la déportation en 1991 ». En ce sens, estime-t-il, « la question des “archives sensibles” est d’abord le résultat de la crise générale des archives en France », qui sont en fait « sans politique publique », malgré tous les engagements solennels pris par les gouvernements successifs. « La législation sur les archives est toujours caractérisée par le désordre, la confusion », et « au-delà du manque de moyens, de personnels et de projets, le monde des archives souffre fondamentalement de l’indifférence du politique et de l’absence de politique ». Terrible constat, que rien ne permet aujourd’hui d’infirmer.

Ou fonds peu connus ?

Les autres contributions s’attachent à faire connaître certains services peut-être mal connus des archives, ou certains fonds d’archives spécifiques, longtemps considérées comme « secrètes ».

Christine Pétillat explique le fonctionnement des missions d’archives dans les différents ministères. Quiconque a consulté ces archives sait l’importance du travail de ces missions : rappeler les fonctionnaires à leur devoir de versement, organiser et rationaliser celui-ci, sensibiliser aujourd’hui à l’archivage des données électroniques. Elle souligne, comme le fait très clairement Hervé Lemoine, que ces missions se heurtent parfois au sentiment propriétaire de certains ministres eux-mêmes, que la loi a laissé considérer leurs archives comme privées, ce qui est un comble… Le cas des archives du ministère de la Défense constitue encore un cas à part, pour des raisons évidentes : mais c’est non leur classification, mais leur déclassification qui les rendra accessibles, explique Nathalie Genet-Rouffiac.

Les archives de l’Occupation sont presque toutes accessibles, mis à part celles qui relèvent de la vie privée, soumises à autorisation, et Caroline Piketty indique que d’autres sources, les archives des cabinets de préfecture, les archives de la cour de justice de la Seine, sont de plus en plus accessibles. De manière paradoxale, Thierry Sarmant, traitant des archives de la guerre d’Algérie, estime que celles-ci sont peu consultées : « En 1992, date de la première ouverture des fonds […], les autorités militaires attendaient une ruée sur les archives de la guerre d’Algérie. À la grande surprise des intéressés, cette ruée n’eut pas lieu. Faute de lecteurs, la salle de lecture Algérie fut fermée en 1994. » Et les principaux utilisateurs aujourd’hui ne sont pas les historiens mais les anciens combattants. Et certaines restrictions d’accès, levées, ont été réintroduites pour protéger les personnes « après que l’on eut constaté que des lecteurs algériens y opéraient des relevés nominatifs ».

Le Parti communiste français a lui aussi ouvert ses archives en 1993, qui sont librement consultables après trente ans. Source passionnante, évidemment, de l’histoire du XXe siècle, qui s’aide pour la gestion et l’inventaire de ces archives d’une association Archives du communisme français. Le problème en effet aujourd’hui n’est plus tant celui du secret que celui du traitement de ces 700 mètres d’archives, auquel le PCF ne pourra seul suffire.

Les archives de la franc-maçonnerie sont elles aussi entourées du sentiment du secret. À tort, explique Pierre Mollier, car elles sont consultables soit à la Bibliothèque nationale de France 3, soit au Grand Orient lui-même, ou encore dans la série F7 des Archives nationales, dans plusieurs fonds de bibliothèques publiques ; elles ont encore été récemment enrichies par le retour de ce qui avait été saisi par les Allemands et conservé par les Russes aux archives centrales d’État de Moscou depuis 1945.

Le retour des archives saisies

Plusieurs articles s’attachent justement au retour de ces archives, qui constitue le grand événement de ces dernières années. Nombre d’archives, saisies dans les pays européens par les nazis, ont été saisies ensuite par les Soviétiques et envoyées à Moscou enrichir les innombrables fonds des « archives spéciales » pour une utilisation qui n’avait rien à envier à leurs précédents prédateurs : la dénonciation, l’espionnage, la surveillance. L’Armée rouge et les commandos du NKVD ont en effet pillé sans vergogne. Sophie Coeuré et Frédéric Monier donnent quelques exemples de l’importance du pillage : plus de onze millions de livres allemands volés dans les bibliothèques, des archives innombrables, classées dans l’unique but de la constitution d’une « information » liée au contexte de la guerre froide. Le retour de ces archives commence en 1993 et se poursuit aujourd’hui, mais non sans s’accompagner de nouvelles impasses et refus, liés, estiment les auteurs, au nouveau contexte, fait par exemple de « surenchère nationaliste », qui conduit le nouveau pouvoir à considérer comme faisant partie du patrimoine national des archives saisies dans d’autres pays. Ainsi les 130 000 livres de la merveilleuse bibliothèque Tourgueniev de Paris, saisis par les nazis, sont toujours frauduleusement conservés à Moscou, qui refuse de s’en dessaisir, au prétexte qu’ils intéressent son histoire…

On ne peut donner ici la liste, impressionnante, des archives rentrant peu à peu en France, celles de personnes publiques comme de personnes privées. La Bibliothèque de documentation internationale contemporaine s’est vu par exemple confier les 659 cartons d’archives de la Ligue des droits de l’homme, qui ont donc passé cinquante ans à Moscou, et devrait prochainement publier leur inventaire, qui deviendra très vite une source essentielle pour l’histoire sociopolitique du XXe siècle 4. Signalons aux bibliothécaires que les archives de Julien Cain étaient, elles aussi, retenues à Moscou et sont, elles aussi, revenues.

D’autres articles, tout aussi passionnants, sur l’histoire du renseignement, l’histoire des archives scientifiques, la nécessité de l’archivage oral, un ensemble d’annexes fort utiles complètent ce volume, dont la lecture est recommandée à toute personne voulant effectuer une plongée dans cet antre de la mémoire écrite du monde qu’est l’univers archivistique.

  1.  (retour)↑  Sonia Combe, Archives interdites. L’histoire confisquée, La Découverte, 2001 (Essais).
  2.  (retour)↑  Philippe Bélaval, « Pour une stratégie d’avenir des Archives nationales. Rapport à la ministre de la Culture et de la Communication », Genèses, no 36, sept. 1999.
  3.  (retour)↑  On regrettera que Pierre Mollier, qui en a ailleurs fort bien traité, ne rappelle pas d’un mot la raison pour laquelle les archives anciennes du Grand Orient et de nombre de loges se trouvent à la BnF : saisies par Vichy durant la guerre pour alimenter les fonds du musée des sociétés secrètes dirigé par Bernard Faÿ, triste administrateur de la BN pendant la guerre, ces archives ont été restituées à leurs légitimes propriétaires à la Libération ; le Grand Orient a alors souhaité que la BN conserve ses archives les plus anciennes, qui ont d’ailleurs été admirablement traitées, notamment par Florence de Lucy.
  4.  (retour)↑  Retour de Moscou : les archives de la Ligue des droits de l’homme (1898-1940), sous la direction de Grégory Cingal et Sonia Combe, La Découverte-BDIC, à paraître en 2004.