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« Les religions face aux interrogations contemporaines »

Bernard Huchet

La préparation, dans une institution publique, d’un cycle annuel de rencontres, conférences et débats sur le fait religieux confronte à plusieurs dilemmes les responsables de cette programmation, dès lors qu’ils ont proposé d’ériger en question d’actualité ce délicat sujet, quoique légitimé dans une politique d’action culturelle par l’importance durable de l’histoire religieuse et de la théologie dans les fonds encyclopédiques. Car nous sommes à la fois les héritiers des immenses bibliothèques monastiques de l’Ancien Régime, et de ceux qui les ont confisquées pour assurer le triomphe de la Raison : cette contradiction qui, dans l’histoire, a provoqué la naissance de nos établissements, comment pourrions-nous la négliger aujourd’hui, quand nous voulons traiter de la religion dans une société occidentale qui se veut si largement, si définitivement sécularisée ?

Question d’actualité, donc, bien que sans cesse présente au cœur de nos collections. L’exposé des motifs n’évitera pas une référence, même implicite, aux derniers ouvrages de Régis Debray, moins encore à la mission de réflexion sur l’enseignement du fait religieux dont l’avait chargé le ministre de l’Éducation nationale en 2001, tant ces événements récents, significatifs en eux-mêmes, cristallisaient alors le phénomène immatériel dont ils sont une conséquence : la persistance paradoxale et confuse d’un sentiment religieux qui traverse en profondeur notre conscience collective, et dont il serait vain de récuser l’influence culturelle, fût-ce au nom d’une laïcité qui s’est efforcée de la combattre – persistance que l’on envisage souvent par le biais du sentiment de la religion, lorsqu’on se donne les gants d’observer à distance « le fait religieux » comme un objet d’analyse historique ou sociologique, pour écarter à bon droit le discours théologique et les apories des professions de foi contraires.

Les religions confrontées à de grands sujets anthropologiques

Pourtant, c’est au sentiment religieux (compris comme un ensemble d’aspirations spirituelles, une impérissable nostalgie de la transcendance), au moins autant qu’au sentiment de la religion, que s’est adressé le projet de la Bibliothèque publique d’information : prenant appui sur l’actualité de l’édition, sur une certaine perception de l’air du temps politique ou philosophique, nous avons ambitionné d’ouvrir des chemins dans la forêt des comportements religieux, d’en explorer certaines clairières. Aussi bien, nous étions soucieux de voir parallèlement se développer l’intolérance, et le fanatisme religieux ; nous pensions qu’en bonne part ils s’enracinent dans l’ignorance, ou la méconnaissance d’autrui – donner ainsi quelques repères, exposer dans un environnement critique les contours de grands systèmes religieux nous paraissait aller dans le sens d’une meilleure compréhension du monde, et pouvoir mobiliser aussi bien les observateurs que les tenants de chaque religion.

Poursuivant la réflexion, nous avons écarté les propos de synthèse et les discours directement critiques sur le phénomène religieux en général, périlleux parce que trop souvent réducteurs ou partiaux : dans sa version définitive, le cycle n’a pas abordé la religion de manière fondamentale, mais proposé pour trame une série de grands sujets anthropologiques (la vie, la mort, la liberté, la violence, etc.), afin d’approcher pour chacun d’eux le traitement que lui réservent aujourd’hui les principales religions pratiquées en Occident. Ce parti pris initial mérite plusieurs commentaires.

Comme on le voit, nous parlons ici des religions, non plus de la religion, moins encore du fait religieux : c’était affirmer la diversité qu’il faut reconnaître aux formulations humaines de la transcendance, et, par le fait, atténuer en la manifestant la prééminence obligatoire que chaque orateur concède à sa religion (celle au moins de son milieu culturel) quand il affirme produire un discours sur la religion. C’était également vouloir les confronter sans a priori, le public demeurant bien sûr libre de ses convictions dans un débat contradictoire entre les communautés, suivant en l’occurrence les principes fondateurs de l’« université cachée » que demeure le Centre Pompidou.

Par ailleurs, le principe n’était pas d’analyser en soi chacune des religions en présence, dont un respect mutuel soustrayait à la discussion les articles de foi : les interventions ne viseraient qu’à les présenter en situation, dans les rapports qu’elles entretiennent avec les sujets traités. Il n’était pas question d’en saisir le prétexte pour développer à bâtons rompus le cœur d’une doctrine religieuse, mais de laisser entendre ce qu’est la doctrine par la manière dont elle s’adapte à la question.

Enfin, le titre général qui désignait le cycle – Les religions face aux interrogations contemporaines – plaçait en vedette le mot « contemporaines » : il fallait en effet sonder les religions sur leurs positions les plus actuelles, et sur leur façon de conjuguer au présent leur message, dont souvent le principe se veut intemporel. À cette inscription dans le temps répondait le besoin plus discret d’une délimitation dans l’espace, car les « interrogations » retenues se formulaient nécessairement dans les termes de la culture occidentale, port d’attache ou de passage reconnu par une forte majorité de notre public.

Le choix des intervenants supposait encore bien des précautions : doser la parole universitaire et celle des théologiens, savoir se détacher (ni trop, ni trop peu) d’un nécessaire principe de parité entre les religions pour épargner au public la déclinaison fastidieuse des thèmes abordés selon quatre ou cinq angles d’approche toujours identiques – mais surtout, repérer dans chacune des communautés les personnes favorables à de telles confrontations, les intéresser à notre projet, et si besoin faire évoluer ce dernier pour qu’il puisse prendre en compte leurs disponibilités matérielles.

On n’ignore pas que les manifestations orales, quand même on leur assigne des objectifs précis, se déroulent moyennant une part d’imprévu qui parfois les manque, et parfois les dépasse : les huit séances du cycle n’ont pas trahi cette règle, et nous offrent un bilan contrasté qui suggère encore quelques réflexions critiques. Si l’affluence du public dès l’origine était considérable et n’a jamais failli, nous n’avons pas toujours atteint, loin s’en faut, le dialogue entre grandes religions que nous avions espéré : sauf exception, les participants ont correctement répondu à notre attente et fort bien exposé leurs thèses dans un permanent souci d’ouverture, mais le respect mutuel qui s’imposait à l’exercice les aura sans doute empêchés de lancer avec les autres de vrais débats contradictoires.

À cette réserve près (mais assez prévisible) que la juxtaposition, donc, l’a souvent emporté sur la confrontation, le cycle aura prouvé qu’il est possible de parler en détail des religions au grand public, et même d’y procéder sans paraître verser dans la propagande ou le prosélytisme. L’expérience permet encore de remettre à jour certaines idées reçues concernant le discours des religions, comme de rectifier sur des critères parfois inattendus la cartographie de l’ouverture et celle de l’obscurantisme.

L’étude de grands textes religieux

Mais surtout, l’attention soutenue qu’a témoignée le public tout au long du cycle nous convainc de poursuivre l’exploration de ces courants parfois résurgents, dont la tradition nourrit pour une part notre culture laïque : c’est ainsi qu’en 2003-2004 la Bibliothèque publique d’information proposera l’étude régulière de « grands textes religieux », toujours considérés dans un rapport collectif à des questions anthropologiques (la liberté, l’homme et la femme, la finitude, etc.). Nous maintenons ici l’objectif de comparer, par une lecture essentiellement contemporaine et qui puisse provoquer un débat, le sens des grands textes sacrés transmis par les différentes religions, c’est-à-dire produits par des cultures très diverses dont il sera nécessaire de rendre compte.

Garder conscience de la pluralité des attitudes et des convictions religieuses, maintenir ainsi la neutralité qui doit être celle du service public – mais faire aussi le pari qu’un effort de connaissance et de compréhension favorisera dans notre société la coexistence pacifique et les échanges culturels des communautés en présence : ce peut être encore un volet de l’activité des bibliothèques dans la cité, si modestes que soient les moyens mis en œuvre.

Septembre 2003

Illustration
Les religions face aux interrogations contemporaines