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L'édition en Rhône-Alpes

2000-2002

ARALD, GRESEC ; rédaction Dominique Cartellier et Brigitte Chartreux ; avec la collab. d’Élisabeth Mandallaz et Hélène Romeyer. Charbonnières-les-Bains : Région Rhône-Alpes, 2003. – 111 p. ; 30 cm. Gratuit

par Thierry Ermakoff

Qui n’a pas lu avec un intérêt constant, avec gourmandise, l’ouvrage de François Rouet Le livre : mutations d’une industrie culturelle, paru en 2000 à la Documentation française ? Cet ouvrage de référence souffrait néanmoins d’une lacune : l’absence, en complément, d’une étude exhaustive sur les conditions de production, de diffusion et de distribution des éditeurs implantés en région. Et ce n’est pas le dithyrambe de Jean-Yves Mollier sur Actes Sud 1 qui pouvait remédier à cet état de fait : ce bel arbre aux fruits d’or cache une forêt qui n’est peut-être pas en si bonne santé.

L’étude commandée par le Conseil régional à l’Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation (ARALD) et réalisée par l’ARALD et le Groupe de recherche sur les enjeux de la communication (GRESEC) arrive donc à point nommé.

Presque vingt ans après la décentralisation dans le domaine du livre et de la lecture, décentralisation accompagnée de dispositifs incitatifs de l’État (aide à la construction de bibliothèques, aides à la librairie et à l’édition), nous baignons, comme le rappelle l’introduction de l’étude, dans une situation paradoxale : d’une part, les régions sont « de véritables viviers d’auteurs de talent, où foisonnent notamment les lieux d’édition, les librairies, les bibliothèques, les manifestations consacrées au livre » et, d’autre part, « les maisons d’édition [éprouvent des difficultés] à s’imposer à l’échelle nationale, comme si ce secteur, malgré sa vitalité, n’arrivait pas encore, ou difficilement à franchir les frontières régionales ».

La méthodologie retenue a consisté à envoyer à 208 maisons d’édition un questionnaire détaillé, et à mener après de responsables de 17 maisons un entretien semi-directif. Le taux de réponse a approché les 50 %.

En région Rhône-Alpes, trois spécialités dominent : la littérature (avec des éditeurs comme Champ Vallon, Comp’act, la Fosse aux ours…), le régionalisme plus ou moins étendu (dont la Fontaine de Siloé, Glénat pour l’alpinisme, et Didier Richard) et les sciences humaines et sociales (dont Jérôme Million, Champ Vallon, les presses universitaires…).

Deux grosses maisons font à elles seules plus de trois millions d’euros de chiffre d’affaires et une plus de quinze millions d’euros.

Afin de ne pas infliger au lecteur une avalanche de chiffres qu’il aura bien davantage plaisir à lire allègrement commentés dans l’étude en question, arrêtons-nous seulement sur quelques points.

Le chiffre d’affaires

80 % des maisons ayant répondu ont un CA annuel inférieur à 5 MF (soit 762 245 euros) en 2001. On est donc loin des 80 MF déclarés par notre fleuron régional, Actes Sud, pour la seule année 1996. Même s’il faut rester prudent sur ces chiffres, leur faiblesse induit la fragilité des structures, et leurs difficultés.

60 % des maisons ont un nombre de salariés compris entre 0 et 2 (et 30 % n’en ont pas).

Les publications

37 % des maisons d’édition publient moins de 5 titres par an, et 45 % ont un tirage moyen initial inférieur à 1 000 exemplaires.

La diffusion et la distribution

Le quart des éditeurs assure en totalité les activités de diffusion/distribution. Ce sont soit des maisons récentes (créées après 1996), soit des maisons dont l’édition est une activité secondaire, soit encore des maisons dont la production est très spécialisée, dans des « niches » : art contemporain, théâtre, etc.

La diffusion apparaît comme le maillon faible : assurer, pour de petites structures, la visite des libraires est une activité qui peut mettre en péril l’activité première elle-même. Et quels que soient les modes de diffusion adoptés, un « sentiment d’insatisfaction face aux solutions existantes prévaut indéniablement. Celui-ci est lié au manque de structures de diffusion adaptées aux modes de fonctionnement particulier des petits éditeurs. Il reflète aussi le décalage d’une grande partie de ces éditeurs par rapport aux contraintes d’un système fortement concentré et industrialisé ».

Nous pouvons, sans grand risque, affirmer que tout ceci n’est pas près de s’arranger. L’atelier régional coorganisé par la FFCB (Fédération française pour la coopération des bibliothèques, des métiers du livre et de la documentation) et l’ARALD en mai 2002, à Lyon, sur cette question – où Dominique Cartellier avait, pour le GRESEC, présenté (brillamment) la synthèse de ces travaux – avait permis de mettre l’accent sur des solutions dites alternatives et régionales, et à Bernard de Fréminville de militer en faveur du référencement systématique (et gratuit) des éditeurs sur le fichier Dilicom, qui permet, comme chacun le pressent, de transmettre directement et électroniquement les commandes du libraire au distributeur.

Les aides publiques

Qu’elles soient directes (acquisition de matériel informatique, création de site web, aides à publication, à diffusion) ou indirectes (participation aux divers salons), les aides publiques (État et collectivités territoriales) sont « aussi dynamisantes qu’essentielles. Sans elles, les éditeurs en région auraient les plus grandes peines à trouver des financements de substitution et ces interventions sont également importantes pour des financements complémentaires ».

Les relations avec les auteurs

L’étude se termine par une incursion dans la pratique des droits et contrats entre l’éditeur et l’auteur ; avec toutes les réserves que ce (gros) mot de contrat peut cacher, l’étude conclut que, quelles que soient les modalités particulières à chacune (compte d’éditeur, compte à demi, à valoir…), aucune maison d’édition ne joue de la crédulité de l’auteur.

Une série de propositions conclut cette enquête, qui vont du soutien juridique, économique, à la présence sur des salons spécifiques, à l’organisation de journées d’information ; toutefois, « ces interventions ne peuvent prendre leur sens qu’au sein d’une politique globale du livre définie, en prenant en compte l’ensemble des acteurs de la chaîne du livre ».

On ne saurait mieux dire.

Bien que limitée à la région Rhône-Alpes, cette étude a, bien sûr, une portée nationale : les critères retenus, les sources bibliographiques ( François Rouet, déjà cité, l’enquête de Jean-Guy Boin et Jean-Marie Bouvaist 2 ) permettent à chaque région, à chaque CRL (centre régional du livre) ou agence de coopération d’y puiser matière à réflexion et action.

  1.  (retour)↑  « Actes Sud et la revanche des régions », Où va le livre ?, La Dispute, 2000.
  2.  (retour)↑  Du printemps des éditeurs à l’âge de raison : les nouveaux éditeurs en France, 1974-1988, La Documentation française, 1989.