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Écrire en langue étrangère

interférences de langues et de cultures dans le monde francophone

sous la direction de Robert Dion, Hans-Jürgen Lüsebrink et János Riesz. Québec : Éditions Nota bene ; Frankfurt : Iko-Verlag, 2002. – 566 p. ; 21 cm. – (Les Cahiers du Centre de recherche en littérature québécoise ; 28). ISBN : 2-89518-103-9 : 29,95 $ canadiens

par Chantal Stoïchita de Grandpré

L’ouvrage n’est ni une étude diachronique ni un essai théorique portant sur la question du passage d’une langue à l’autre chez un écrivain. Il réunit différents articles en fonction de trois grands axes : le premier est celui du passage à une autre langue : pourquoi, dans quelles conditions et à quel prix un écrivain est-il amené à écrire dans une autre langue. On devine que les réponses sont aussi diverses que les histoires individuelles. Le deuxième axe de réflexion porte sur la transparence d’une langue par rapport à une autre. Il s’agit de voir comment on peut lire dans la langue adoptée par l’auteur les vestiges d’une langue première. Enfin, le troisième axe porte sur l’alternance des langues et le bilinguisme littéraire.

Il s’agit donc, on l’aura compris, d’un ouvrage universitaire pour public motivé. De nombreux articles sont passionnants même si d’autres, peu, restent verbeux. La plupart des écrivains étudiés dans ces articles sont des écrivains contemporains – francophonie oblige. Par ailleurs, la dimension historique du français n’en est pas moins présente même si elle reste sous-jacente, car il est indéniable que le rapport des écrivains francophones à leur langue est indissociable de son histoire.

Dans la première partie, consacrée au passage d’une langue à une autre, la réflexion n’évite pas la question fondamentale : un écrivain n’est-il pas toujours un étranger professionnel ? Un migrant de l’intérieur ? Un exilé du langage ? En passant d’une langue à une autre, certains écrivains ne feraient en somme que mettre l’accent sur une situation commune à tous, qu’ils écrivent ou pas dans leur langue « maternelle ».

Les cas de Nancy Huston et d’Amin Maalouf sont les plus intéressants. La première, rappelons-le, est canadienne et française, et non pas canadienne-française. Elle est anglophone de naissance, et elle a choisi d’écrire en français quoique la première langue étrangère qu’elle a apprise ait été l’allemand. C’est un choix qui ne fait pas l’affaire de tous et en particulier des Québécois, qui ont été outrés lorsqu’elle a reçu le Prix du gouverneur général pour sa version française de Cantique des plaines. L’affaire est rappelée par Anne-Rosine Delbart. Ceux-ci ont jugé en effet que le prix était attribué à une traduction et non à une œuvre originale. Quant à Amin Maalouf, il incarne lui aussi une situation problématique : oriental et occidental tout à la fois ; chrétien et arabe. Pascale Solon rappelle sa difficulté à écrire en arabe, langue pratiquement « intouchable » pour un écrivain ; l’arabe classique est en effet une langue sacrée, et l’arabe dialectal n’est pas une langue écrite. Des écrivains comme ces deux-là mettent à mal le catalogage des bibliothécaires.

Dans cette première partie, on trouvera encore une très intéressante étude sur la trilogie d’Agota Kristof et une interrogation plus théorique sur le cas belge – qui pourrait aussi s’appliquer au Québec. Ces pays sont-ils en effet bilingues, ou souffrent-ils de diglossie ?

La deuxième partie, consacrée à la transparence, est la moins convaincante, encore que l’article sur la différence entre la créolie, la créolité et la créolisation (Ute Fendler) ait le mérite de donner à ces notions une armature intellectuelle qui les rend opérationnelles. De même, Ralph Ludwig et Hector Poullet analysent intelligemment l’écriture de Raphaël Confiant. Ils montrent comment, loin d’importer un exotisme lexical, l’écrivain antillais imprime au français la syntaxe du créole.

La troisième partie, « Alternance des langues et bilinguisme littéraire », rappelle le cas unique que fut Beckett, parfaitement bilingue, s’autotraduisant et choisissant de revenir à l’anglais à la fin de sa vie.

Cet ouvrage a le mérite de proposer des études souvent de très haut niveau et parfaitement lisibles, à deux ou trois exceptions près. Il s’intéresse à une problématique de plus en plus présente chez les écrivains francophones, qui vivent souvent dans un environnement multilingue. Une belle formule donne à la « langue étrangère » un statut plus fécond : celle de « langue épousée ».