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Mauvais genres, mauvaises lectures...

Juliette Doury-Bonnet

Y a-t-il des « mauvais livres » ? Voilà une vieille question, comme l’a souligné Jean-Claude Utard (cellule Formation, Direction des affaires culturelles de la ville de Paris) qui animait la journée d’étude consacrée à ces livres et à ces collections que les bibliothécaires, les enseignants ou les parents rejettent, mais que les jeunes adorent. Cette rencontre était organisée par la Joie par les livres, la ville de Paris et le Groupe Île-de-France de l’Association des bibliothécaires français, le 5 juin 2003, à l’École des Mines.

Qu’est-ce qu’un « mauvais genre » ?

« Finalement, les séries sont des œuvres que l’on stigmatise sans trop savoir pourquoi », a constaté, un brin provocateur, Pierre Bruno 1, maître de conférences à l’université de Dijon. Il a introduit le débat par quelques définitions, après avoir remarqué que la « paralittérature » suscitait des études de psychologues, sociologues ou philosophes, mais peu de la part des littéraires. Il a proposé de distinguer les « genres qui peuvent être définis de façon objective » (comme le sonnet) et les « classes de textes ».

On ne peut cerner les limites du roman policier ou de la science-fiction, mais la notion de « série » est encore plus floue. La définition formelle traditionnelle n’est pas satisfaisante, car certaines productions sérielles n’ont pas de héros récurrent (collection « Chair de poule ») ou ne sont pas publiées dans des collections spécifiques (Harry Potter). La définition économique, selon laquelle l’objectif des éditeurs serait de pénétrer le réseau des grandes surfaces, ne tient pas non plus, car Bayard y est plus vendu que Hachette. L’offre, hétérogène, s’est constituée par sédimentation.

Pierre Bruno a distingué trois logiques d’évolution des séries : celle au fil du temps des « séries anciennes patrimoniales » (« Martine », « Babar », etc.), le renouvellement des formes (« Bibliothèque verte » par exemple) et « l’élargissement de la sphère sérielle » depuis quinze ans vers des éditeurs « sérieux ». Les séries « classiques » se transforment, car « les normes et les valeurs du champ littéraire se diffusent dans la société ». Pierre Bruno n’a pas hésité à évoquer « la montée du niveau de littérarité des “Martine” ». Les personnages évoluent, on constate davantage de cohérence dans des récits plus structurés. Parfois les auteurs « s’émancipent » et « littératisent le genre en le parodiant » (il s’agirait d’une stratégie pour des auteurs souvent issus de milieux modestes qui ont investi des genres dominés).

On peut aussi constater une baisse de niveau de certaines séries liée à la marchandisation : des héros récurrents s’adaptent à la mondialisation des marchés, ils deviennent interchangeables et sont destinés à un public de plus en plus jeune. Les récits sont alors conçus pour vendre des produits dérivés. Pierre Bruno note dans la « paralittérature haut de gamme française » (par opposition aux « séries américaines de masse bas de gamme »), et en particulier dans les séries télévisées pour adolescents, l’obsession de la création de lien. L’évolution liée à « l’élargissement de la sphère sérielle » suit celle du marché du livre : il s’agit parfois plus de marketing que d’édition. Et si Gallimard ou Bayard se lancent dans la « paralittérature » pour la jeunesse, ce nouveau type de discours est ambigu : élargit-on la diffusion des œuvres ou publie-t-on des livres pour les mauvais lecteurs ? Les éditeurs produisent selon l’image du lectorat qu’ils se font. Cela donne des livres très divers qui ne correspondent pas forcément au goût du public.

La réception des « mauvais genres »

Dominique Pasquier, sociologue au Centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS), a rendu compte de son travail sur la réception par les jeunes des « séries collège » de la télévision, en particulier Hélène et les garçons 2, qui a suscité un violent débat pour son manque de réalisme social et son côté réactionnaire (par rapport aux « valeurs émancipatrices de 1968 » et au féminisme). Ses conclusions peuvent s’appliquer à d’autres « mauvais genres » : les enfants ont une consommation active de ce qu’on leur propose, ces programmes médiocres sont des supports pour créer des frontières, en particulier sexuelles, l’identification aux personnages est intense, mais éphémère.

Fabienne Soldini, du Laboratoire méditerranéen de sociologie (LAMES), a livré les résultats d’une recherche sur la littérature « horrifique ». Le genre fantastique a pour cadre l’univers du quotidien et du familier, par opposition à la science-fiction et à la fantasy. C’est une littérature de la peur (peur de l’autre sexe, peur de l’Autre), de la folie et du diable, où sont présents les thèmes de la mort et de la monstruosité. Le gore traite de la corporalité sans détour, à contre-courant de ce qui se passe dans la société où la mort et la souffrance physique sont masquées. Sont à l’œuvre deux modes de lecture en apparence opposés : à la fois pragmatique, d’apprentissage et esthétique, distanciée. Les romans (surtout contemporains, comme ceux de Stephen King ou d’Anne Rice) circulent beaucoup entre les adolescents ; par contre, les adultes hésitent avant de s’avouer lecteurs de littérature d’horreur.

Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre, s’est penché sur les « dangers de la lecture ». Il s’est tout d’abord insurgé avec humour contre la façon de catégoriser les livres des Fnac… et des bibliothèques. En dialogue avec la salle et en s’appuyant sur ses lectures d’enfance 3 et sur des albums dont certains sont devenus des classiques 4, il a constaté que les « livres qui dérangent » sont dans le registre de la perte. Le livre apporte au lecteur sa propre histoire, il le révèle, il met en mots ce qui est en lui. Patrick Ben Soussan a comparé l’enfant à « une jeune plante, qu’il faut greffer et tailler, corriger, protéger ». Il a insisté sur la dimension éducative du livre de jeunesse qui voit fournir des exemples, des avertissements et transmettre des valeurs. Il lui faut à la fois « avertir et divertir ». Mais « lire un livre de jeunesse, est-ce que cela concerne vraiment les adultes ? » Les enfants trouveront toujours le bon livre au bon moment. Ils ont soif de narrativité, de mise en récit et doivent pouvoir s’entourer d’histoires.

La journée s’est achevée par une table ronde sur les usages et la réception, animée par Françoise Ballanger, rédactrice en chef de la Revue des livres pour enfants. Jean-Claude Utard a recentré le débat en différenciant « mauvais livre » et « mauvais genre ». Il a rappelé que si l’école avait une mission éducative, les bibliothèques n’avaient pas de rôle d’évangélisation. Il faut écouter les lecteurs et leur proposer aussi des choses qu’ils connaissent. Après, on peut faire passer ses enthousiasmes.

  1.  (retour)↑  Auteur chez In-Press de La culture de l’enfance à l’heure de la mondialisation, 2002 et de Existe-t-il une culture adolescente ?, 2000.
  2.  (retour)↑  La culture des sentiments : l’expérience télévisuelle des adolescents, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1999.
  3.  (retour)↑  Enid Blyton, Oui-Oui et son grelot, Hachette jeunesse.
  4.  (retour)↑  Elisabeth, Brami, Et puis après, on sera mort, Seuil, 2000 ; Corinne Dreyfuss, Lola-Pacard, T. Magnier, 2002 ; Yann Fastier, Savoir-vivre, l’Atelier du poisson soluble, 2000 ; Vincent Ravalec, Pourquoi les petits garçons ont-ils toujours peur que leur maman les abandonne dans une forêt sombre et noire ?, Seuil, 2000 ; et les classiques à l’École des loisirs : Maurice Sendak, Max et les maximonstres et Tomi Ungerer, Les trois brigands.