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Entre dire et faire

Les 38es Journées d'études du Cebral

Anne-Marie Bertrand

Le Cercle d’études des bibliothécaires des régions Aquitaine-Languedoc (Cebral) a tenu ses journées annuelles les 17 et 18 mai à Bédarieux (Hérault). Le titre des Journées était explicité par son sous-titre : « Entre dire et faire : valeurs et déontologie professionnelles ». Pourquoi ce thème ? La présidente du Cebral, Anne Dujol, souligne que le contexte de ces dernières années, non seulement les interventions politiques (du Front national, et de quelques autres) mais aussi la juridisation croissante qui met à mal l’idée même d’interprofession, a poussé les bibliothécaires à s’interroger : « Nous avons senti un péril sur ce qui fonde notre métier et nos valeurs professionnelles. » De ces journées riches et variées, je ne retiendrai que quelques interventions, celles qui portaient plus précisément sur cette question des valeurs.

Bibliothécaires et élus : porter les mêmes valeurs

Deux interventions ont illustré l’importance du dialogue, l’une d’une élue, Rose-Marie Losma, l’autre d’un bibliothécaire, Jean-Michel Paris.

Rose-Marie Losma, adjointe à la Culture de Bédarieux, enseignante (en grève, précisa-t-elle), développa ce partage du dire et du faire. Les élus, dit-elle, « disent une politique culturelle », définissent cette politique comme « outil de développement, d’ouverture, de partage ». La bibliothèque, « équipement de base dans la commune », respecte-t-elle les valeurs portées par cette politique ? Il s’agit de contribuer au « savoir pour tous », d’étendre le public, d’aller au-devant des personnes qui ne peuvent se déplacer et d’organiser des rencontres et débats. Madame Losma insista longuement sur ce point : la médiathèque doit aider à une meilleure compréhension du monde, elle doit être à la fois un centre de ressources et « un regard intelligent qu’on porte sur le monde ». Les « devoirs » du personnel, pour atteindre cet objectif, portent sur la politique d’achats, la présentation des collections, l’accueil et les animations. Une bibliothèque doit être accueillante, car « la culture est un héritage, elle est intimidante ». Les faibles lecteurs « sont intimidés par un milieu comme le vôtre » : « Pourquoi pas d’animation sur les livres de jardinage ? On est encore trop élitiste », reprocha-t-elle 1. Il ne s’agit, certes pas, de verser dans le populisme, mais de revenir au projet de démocratisation culturelle : « La démocratisation culturelle n’est pas gagnée. Mais si nous y renoncions, ce serait peut-être renoncer aux promesses de la démocratie et des valeurs républicaines. »

Dans un registre évidemment moins politique (quoique), Jean-Michel Paris, directeur de la Bibliothèque départementale de prêt (BDP) de l’Hérault, revint sur le dialogue entre élus et bibliothécaires. « Proposer et convaincre », voilà la part du « dire » qui revient aux bibliothécaires. Depuis la décentralisation, le directeur de BDP a dû apprendre à convaincre : « Il a dû apprendre à parler l’élu local couramment. » Le dialogue est consubstantiel aux relations élu-bibliothécaire, car ils forment « un couple, une équipe productrice de lecture publique ». Aux élus de définir les politiques publiques. Aux bibliothécaires d’inscrire la lecture publique dans ces politiques territoriales. Non pas seulement sous l’angle technique : « La lecture publique est d’abord un projet de société. Il s’agit de partager les valeurs qui fondent ce projet. »

Les responsabilités des bibliothécaires

Jean-Luc Gautier-Gentès, inspecteur général des bibliothèques, livra quelques réflexions sur la déontologie. Et, réflexion préalable, souligna la difficulté de « trouver le secret d’une déontologie laïque – qui ne se résume pas à du prêchi-prêcha ». Autre difficulté : les fonctionnaires peuvent-ils être soumis à une déontologie, plutôt qu’à la loi (au statut, aux codes, à la jurisprudence) ? Les codes de déontologie sont plutôt l’affaire des professions libérales. Pour les bibliothécaires, ces questions de départ se compliquent de trois questions spécifiques. D’une part, il s’agit de déterminer une déontologie qui concerne tous les types de bibliothèque – alors que le code de l’Association des bibliothécaires français (ABF), estima-t-il, concerne surtout les bibliothèques territoriales. Ensuite, un code n’a pas force de loi, il est sujet à des interprétations différentes et il doit s’accompagner d’une instance qui décide quand (si) il y a atteinte à la déontologie – ce pourquoi les professions libérales sont dotées d’ordres. Enfin, un code ne pourrait être accepté que « s’il protège non seulement les droits des bibliothécaires mais, en réalité, les droits du public ». L’objectif est d’assurer l’égalité devant la documentation. L’intérêt d’un code serait, alors, d’appeler « l’attention sur le caractère de gravité du travail des bibliothécaires : car leur travail touche à l’intégrité de la personne, à la société et au bon fonctionnement de la démocratie ». Ayant dit cela, Jean-Luc Gautier-Gentès s’interrogea sur l’adéquation entre ces principes et la réalité : les bibliothèques, certaines bibliothèques semblent contribuer davantage à la distraction des classes moyennes qu’au bon fonctionnement de la démocratie. Un code, conclut-il, peut être utile, « à condition d’en cerner les limites » : à l’heure où la baisse du nombre d’inscrits chagrine les bibliothécaires, une déclaration de bonne volonté ne saurait suffire.

Ainsi interpellé, Gérard Briand, président de l’ABF, présenta le Code de déontologie du bibliothécaire que l’ABF a adopté le 23 mars 2003 2. Pourquoi un code ? Deux grandes raisons sont avancées. D’une part, il s’agit « d’affirmer les fondamentaux du métier » de bibliothécaire, de montrer que c’est « une profession qui repose sur un socle sérieux », qui réfléchit, qui est capable de produire des textes. D’autre part, et surtout, la profession a besoin d’un texte de référence, d’un « référent » : la bibliothèque n’a pas en France la place qu’elle devrait avoir, qu’elle a, par exemple, en Finlande où l’information est considérée comme la clef de l’exercice du pouvoir démocratique. En France, on a longtemps lié bibliothèque et développement de la lecture. Aujourd’hui, dit Gérard Briand, il y a une évolution nécessaire : la bibliothèque est importante comme centre d’information, de formation tout au long de la vie. Cette importance doit être reconnue et respectée. « Le caractère universel des missions de la bibliothèque doit s’imposer à tous. »

Toujours incisif, Jean-Claude Annezer (Service commun de documentation Toulouse Le Mirail) conclut la journée par quelques touches synthétiques. Nous, bibliothécaires, « nous sommes héritiers d’une tradition d’interrogation sur notre métier ». Réfléchir, s’interroger, discourir, prendre position, dire : cela recouvre aussi bien le meilleur de cette profession (« le sentiment d’appartenance à une famille de pensée », « le fait que chacun d’entre nous se situe comme acteur d’un développement commun ») que du moins bon (« une forme d’inertie bavarde », à propos de la loi ou du Conseil supérieur des bibliothèques, par exemple). Que retenir de cette journée ? Jean-Claude Annezer proposa trois points, de l’ordre du constat ou de la prospective. Un respect plus grand à accorder aux codes, chartes et autres statuts – respect « critique, intelligent ». La pacification de nos relations avec les élus. Enfin, la nécessité de « nous inscrire dans des projets en cohérence avec nos valeurs professionnelles ».

Ces journées du Cebral, à leur manière, répondirent à ce vœu.

  1.  (retour)↑  À quoi Jean-Luc Gautier-Gentès répondit que les bibliothécaires n’étaient sans doute pas « trop élitistes » mais sûrement « trop littéraires », lorsqu’ils assimilent abusivement lecture et littérature.
  2.  (retour)↑  Le BBF reviendra prochainement sur ce texte.