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Comment les Français lisent-ils ?

Anne-Marie Bertrand

Cette table ronde, tenue le 24 mars dernier dans le cadre du Salon du livre de Paris, accompagnait et commentait la publication dans Livres Hebdo (21 mars 2003) d’un sondage exclusif Ipsos-Livres Hebdo.

Quels sont les principaux résultats de ce sondage ? Une présentation quelque peu alarmiste, dans Livres Hebdo, met en avant le fait que 44 % des Français n’ont pas acheté de livres au cours des douze derniers mois, et que 39 % n’en ont pas lu – rappelons que dans la dernière enquête sur les pratiques culturelles des Français (1997), ces chiffres étaient respectivement de 37 % et 25 % 1. Les achats de livres s’effectuent pour 27 % dans un supermarché ou un hypermarché, pour 25 % dans une grande surface culturelle (Fnac, Virgin), pour 25 % dans une librairie traditionnelle, pour 16 % par correspondance ou dans un club de livres, et seulement 1 % sur Internet. Les acheteurs sont infidèles : 58 % disent acheter dans plusieurs points de vente. L’achat d’un livre est suscité surtout par la couverture et/ou la 4e de couverture (42 %) et par le bouche à oreille (38 %), puis par le nom de l’auteur (27 %), une critique dans la presse (20 %), une émission à la radio ou la télévision (18 %), une publicité (13 %), les conseils d’un libraire (7 %), etc. Les bibliothèques sont fréquentées par 31 % des lecteurs, soit 19 % des Français. Les femmes lisent plus que les hommes. Les pratiques culturelles sont cumulatives.

Bref : un sondage qui n’a rien de bouleversant, mais confirme un certain nombre d’informations, aujourd’hui banales. Sur les différences de chiffres avec l’enquête Pratiques culturelles, Olivier Donnat, lors du débat, a souligné la différence de méthode aussi bien dans l’ordre des questions posées (qui contextualisent une question, la dédramatisent, l’explicitent) que dans la formulation des questions. La lecture de livres, dans l’enquête Pratiques culturelles, est définie ainsi : « Au cours des douze derniers mois, combien de livres avez-vous lus environ, en tenant compte de vos lectures de vacances ? (on exclut les lectures professionnelles et les livres lus aux enfants) ». Dans l’enquête Ipsos-Livres Hebdo, on interroge : « Au cours des douze derniers mois, combien de livres neufs avez-vous achetés pour vous-même ou pour quelqu’un d’autre, en-dehors des livres scolaires et sans oublier les bandes dessinées ? » et « Au cours des douze derniers mois, combien de livres, environ, avez-vous lus, en comptant les BD et sans oublier les lectures de vacances, que vous les ayez achetés, empruntés en bibliothèque ou qu’ils vous aient été prêtés ? » – il est dommage que la définition ne soit pas exactement identique dans les deux questions posées par Ipsos ni dans l’enquête Pratiques culturelles.

Le débat, animé par Daniel Garcia (Livres Hebdo), se centra sur trois sujets, plus ou moins périphériques : le bouche à oreille, la publicité pour le livre à la télévision et l’inégalité de l’offre d’approvisionnement (librairies et bibliothèques). Le bouche à oreille est un des modes de prescription les plus fréquents, il explique des succès de librairie longs et souvent différés (qui ne prennent d’ampleur que la deuxième année après parution, explique Hervé de La Martinière, qui prend pour exemple Inconnu à cette adresse, mais beaucoup d’autres titres viennent à l’esprit, comme La première gorgée de bière ou, bien sûr, La France vue du ciel) : la durée de vie en librairie est, ainsi, un phénomène paradoxal, de quelques semaines pour la plupart des titres à plusieurs années pour certains.

La publicité pour le livre est une demande des éditeurs, avance Daniel Garcia, elle rendrait les jeunes familiers du livre. « C’est totalement absurde », répond Pierre Drachline (Le Cherche midi éditeur). « Ce serait désastreux », enchaîne Charles Kermarec (librairie Dialogues, Brest), « elle concentrerait l’attention sur des produits susceptibles d’attirer le plus grand nombre, elle accentuerait encore le risque de concentration ». Hervé de la Martinière est tout aussi affirmatif : « Ce serait une absurdité, ça n’apporterait rien à la diffusion du livre. »

L’insuffisance de l’offre d’achat explique le score obtenu par la vente de livres en supermarché et hypermarché : quand il n’y a pas de librairie, on ne trouve guère de livres qu’à Auchan ou Carrefour, déplore Charles Kermarec. Malheureusement, dans ces grandes surfaces, il y a un problème d’offre (quantitatif et qualitatif) et de service de l’offre (conseil). En France, poursuit-il, on manque de librairies comme on manque de bibliothèques.

Rebondissant sur cette réflexion, Daniel Garcia évoque le « chiffre effrayant » de la fréquentation des bibliothèques municipales qui stagne à 19 % de la population desservie, chiffre qui marque, dit-il, « l’échec flagrant de la lecture publique en France ». Daniel Garcia n’est pas un spécialiste des bibliothèques, cela se saurait. Pour l’éclairer, rappelons deux chiffres : en 1980, les bibliothèques municipales comptaient 2 609 000 inscrits ; en 2000, 6 664 000. Voilà un échec que beaucoup d’acteurs culturels doivent nous envier. Si les bibliothécaires s’interrogent sur la stagnation de la fréquentation (relative à la population desservie), il y a tous les ans plus d’usagers dans les bibliothèques municipales. Est-ce si compliqué à comprendre ?

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  1.  (retour)↑  Olivier Donnat, Les pratiques culturelles des Français : enquête 1997, La Documentation française, 1998.