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Images documentaires

Malaise dans le documentaire ?

Images documentaires, n° 44, 1er et 2e trim. 2002. Paris : Association Images documentaires, 2002. – 87 p. ; 21 cm. ISSN 1146-1756. Abonnement : 30,49 € – Étranger : 42,69 € – Le n° : 9,15 €

par Monique Laroze

La revue Images documentaires n’a plus besoin d’être présentée aux responsables de fonds audiovisuels comportant des films documentaires, pour qui elle constitue un outil de travail et de réflexion irremplaçable.

La parution de son quarante-quatrième numéro pourrait être l’occasion de la faire connaître au-delà de ce public de fidèles. À raison de deux numéros d’une centaine de pages par an, elle est publiée avec le soutien du Centre national du livre et de la Scam (Société civile des auteurs multimédia), sans le moindre recours à la publicité. Chaque volume de format in-8, à la maquette élégante, mais assez austère dans son illustration, aborde de façon critique le monde du cinéma documentaire dans ses aspects théoriques (première partie centrée autour d’un thème) et pratiques (analyses de films récents). Des annexes permettent de suivre l’actualité bibliographique ou événementielle (séminaires, festivals, etc.).

On pourra peut-être s’étonner du titre faussement polémique que porte la première partie de cette livraison. Malaise dans le documentaire ? pourrait laisser à penser qu’il s’agit d’une sorte de constat économique, d’état des lieux de la production.

Or il n’en est rien, puisque sont ici rassemblés quelques articles traitant d’œuvres très particulières qui auraient pour point commun d’être des « films mutants qui produisent un fort sentiment d’étrangeté ».

La lecture des contributions des quatre auteurs, très différentes dans leur approche, de la plus cérébrale à la plus empathique, fait vite oublier le côté un peu artificiel de cet étiquetage. En respectant cette diversité, plutôt qu’en cherchant à en dégager la synthèse, on s’interrogera donc sur ce qui brouille la perception du spectateur dans les films proposés à la discussion. Le brillantissime théoricien qu’est Jean-Louis Comolli, mettant en regard quatre films, retourne jusqu’au vertige la question de la place du spectateur, opérant une mise en abyme d’autant plus troublante qu’il évoque, entre autres, le Close-up de Kiarostami, avec ses étourdissants jeux de miroir. João Bernard da Costa, journaliste portugais, présente à propos du film Dans la chambre de Vanda de son compatriote Pedro Costa une critique à la première personne, très affective et presque musicale, qui finit par impliquer son lecteur comme pour l’entraîner dans son mouvement. Serge Meurant fait lui aussi appel à sa subjectivité et à sa sensibilité lorsqu’il évoque l’expérience de la disparition dans Mort à Vignole d’Olivier Smolders. Annick Peigné-Giuly a choisi le mélange des genres et un certain humour comme pour tenir à distance l’aspect dérangeant des Belovy de Viktor Kossakovsky, tout en s’imprégnant de la facture du réalisateur.

Toutes signées par Anne Brunswic, les remarquables analyses qui constituent la seconde partie permettront aux vidéothécaires de se faire une idée précise de certains des meilleurs films documentaires de l’année 2001, puisqu’il s’agit d’œuvres sélectionnées aux festivals Cinéma du Réel (pour sept d’entre eux), et de Marseille (le huitième). Ajoutons que ce choix a pour autre mérite d’élargir considérablement le champ géographique habituellement couvert par les documentaires proposés en bibliothèques publiques, grâce à une forte représentation asiatique (deux films chinois et un japonais, plus un qui traite de l’Indonésie).

Quoique limitée quantitativement, la sélection bibliographique est particulièrement précieuse dans la mesure où elle dépouille des revues très spécialisées (Zeuxis), et où elle s’attache à faire connaître la production d’éditeurs relativement confidentiels, (Acor – Association des cinémas de l’Ouest pour la recherche, Université de Provence…) ou inattendus dans ce domaine (Bayard, L’Harmattan). Elle sera donc utile au-delà des seules vidéothèques, dans les bibliothèques qui ont constitué un fonds cinéma.

Ce numéro s’achève par un passionnant entretien avec Pedro Costa. Et ce n’est pas le moindre des étonnements que de découvrir la simplicité et l’humilité dont sait (aussi) faire preuve l’auteur de ce film monumental et controversé qu’est Dans la chambre de Vanda (sur lequel a coulé tant d’encre à l’intérieur même de ce numéro de la revue)… Autre raison pour ne pas limiter la portée de ces Images documentaires aux seules bibliothèques pourvues de sections film, Pedro Costa étant à coup sûr l’un des cinéastes les plus originaux de sa génération.