entête
entête

Universités et bibliothèques

Séminaire de l'OCDE, Paris, 26-27 août 2002

François Cavalier

Ce séminaire européen, organisé par l’OCDE dans le cadre du programme IMHE (Institutional Management in Higher Education) et destiné à offrir un cadre international de débat aux décideurs politiques de l’enseignement supérieur, avait pour but de sensibiliser les présidents ou recteurs d’université aux défis du futur pour la documentation universitaire.

Désireux de manifester la dimension mondiale de cette évolution, le comité organisateur, composé de Christer Khuthammar (université de Linköping, Suède) et de Bill Simpson (Trinity College, Dublin), s’était adjoint une participation américaine en la personne de Sarah E. Thomas (Cornell University) et en invitant Duane Webster, directeur exécutif de l’ARL (Association of Research Libraries).

Le tableau de la situation dressé par Duane Webster rend bien compte des enjeux auxquels sont confrontées les universités dans la gestion de la documentation. La mission traditionnelle de la bibliothèque de recherche est aujourd’hui en péril et le modèle classique de la communication savante n’est plus viable. Les nouveaux modèles de diffusion et d’accès posent de nombreux défis stratégiques.

Publication versus évaluation

Concernant la question de la publication académique, Jean-Claude Guédon (université de Montréal) souligne la nécessité de scinder l’évaluation des chercheurs du processus de publication. Actuellement, le système conduit les chercheurs à fonder des revues ou à faire partie de comités de lecture et donc à rechercher des éditeurs et à collecter des fonds. Toute une série d’acteurs extérieurs au cœur même de l’activité de recherche (administrateurs, présidents d’établissement, allocataires de subvention, prestataires privés…) viennent alimenter et biaiser le système. Celui-ci tend à devenir quasiment féodal, dès lors qu’avec les outils de l’ISI (Institute of Scientific Information) ne seront plus prises en compte que les publications y figurant en bonne place, sur des critères bibliométriques ne reflétant pas systématiquement la qualité des travaux scientifiques et éliminant parfois des pans entiers de la recherche, notamment pour des raisons linguistiques. La culture du « clic » fonctionne comme une formidable machine à exclure de la visibilité de la recherche tout ce qui n’est pas accessible en ligne. Nous le savons bien, nous autres bibliothécaires, qui observons régulièrement la méconnaissance de sources non visitées par les chercheurs. Guédon plaide pour une réappropriation de la publication par les chercheurs eux-mêmes qui, comme les bibliothécaires « n’ont rien à y perdre, sinon leurs éditeurs ». Ce point de vue est relayé par plusieurs interventions concernant le positionnement des bibliothèques dans le processus de publication et de diffusion de l’information comme le souligne Hans Geleijnse (Institut européen de Florence) qui encourage les bibliothécaires à participer à la création de centres de publication électronique au sein de leurs universités.

Toutefois, ces évolutions touchent à l’existence même de la bibliothèque car les enjeux de la publication électronique bousculent les schémas opératoires traditionnels de l’enseignement comme de l’archivage et de la diffusion. La bibliothèque est aujourd’hui en charge de nouvelles responsabilités :

–jouer un rôle-clé dans l’organisation de l’environnement numérique de l’université ;

–adapter et mettre en forme l’information à la demande ;

–former les utilisateurs ;

–intégrer des programmes d’éducation à distance ;

–fournir un support à la publication électronique.

Ces nouvelles missions minimisent l’importance des tâches traditionnelles (acquisitions, prêt entre bibliothèques, gestion des stocks et archivage classique) au profit de tâches de coopération avec d’autres universités, de conclusion de contrats d’accès à l’information numérique et de différentes activités liées au web, à la formation, à la publication et à l’archivage électroniques. Observation très pratique de Kari Raivio (recteur, université d’Helsinki) : comment financer tout cela ? Nos bibliothèques ne sont-elles pas trop nombreuses, d’une taille insuffisante, trop décentralisées et en partie inutiles parce que parfois désertées ? Et de mettre en regard les salles de lecture vidées de leurs publics et le manque de centre de ressources en apprentissage et formation (learning centers). La recherche de ressources nouvelles ou d’économies va mobiliser durablement les directeurs d’établissement. L’apparition généralisée dans le monde de consortiums témoigne de l’effort de regroupement pour la diminution des coûts. Mais il ne faut pas être dupe : les éditeurs ont joué un rôle dans la création de ces coalitions et, de l’avis général des participants, l’intérêt des consortiums réside plus dans la pratique de collaboration entre établissements que dans la limitation des coûts (un bibliothécaire suédois signale que les accords de limitation d’augmentation des prix n’ont pas empêché la progression des coûts de la documentation de 40 % !).

Ce qui caractérise la situation actuelle est cette tension entre le sentiment vertigineux de basculer dans un monde nouveau qui a rendu obsolète tout un pan de notre activité, et peut-être de nos bibliothèques, et les exigences nouvelles de la communauté des usagers pour des changements. Tout se passe comme si, à la fois inquiet et menacé, le monde des bibliothèques était en fait l’objet d’attentes très fortes pour faciliter la mutation de l’Université vers l’âge numérique et en être le fer de lance.

Carrefour contre territoire

C’est cette gageure qui rend optimiste la sémillante bibliothécaire américaine, Sarah E. Thomas, qui insiste sur l’adaptation des espaces aux besoins et usages nouveaux. La monumentalité des constructions de bibliothèques est peut-être le témoin d’une époque révolue, celle qui plaçait le document physique et, en particulier le livre, au cœur même de l’espace, ordonnant savoirs et usages autour de la théâtralité massive des collections. L’idée n’est peut-être pas neuve mais en a-t-on vraiment tiré toutes les conclusions en Europe (et même aux États-Unis) ? Nous pouvons en douter si nous observons les dernières constructions européennes en regard des tendances à l’œuvre dans les constructions et réaménagements de leurs cousines américaines. Accorder aux usagers la place centrale dans nos bibliothèques exige de revoir le classement de nos priorités. Ainsi, le contexte fort bien décrit par S. Thomas du changement des comportements des usagers, de la recherche en ligne, de l’évolution des manières de produire et transmettre le savoir conjugués avec des problèmes très pratiques comme le manque de place et l’impossibilité de construire, ont conduit des bibliothèques américaines à externaliser le stockage des documents, leur traitement et les bureaux du personnel. Nous allons devoir faire du vide dans nos bibliothèques pour céder du terrain à l’usager. S. Thomas ne redoute pas la désertification de la bibliothèque qui reflète plutôt l’inadaptation présente de nos services aux besoins émergents. Nos usagers ont besoin de lieux de sociabilité, d’échange, de salles de travail, de centres de ressources polyvalents et souples, de salles de formation, de lieux pour s’isoler, méditer ou rêver et de lieux d’apprentissage et de communication. La bibliothèque n’est pas un territoire, c’est un carrefour.

Comment mobiliser le personnel dans ce sens s’interroge Bill Simpson ? Comment l’amener à évoluer et apprécier justement les mutations en cours ? Les directeurs devront se montrer à la fois attentifs et à l’écoute, tout en facilitant l’évolution des compétences et en sachant recruter les bibliothécaires de demain.

Si le bilan de ces journées manifesta le regret du manque de participation des présidents et directeurs d’établissement (cible du séminaire et destinataires originels des invitations), il fait apparaître la communauté de doutes, d’interrogations et de problèmes partagés par l’ensemble de la profession au niveau international. Malgré la différence des situations institutionnelles, des niveaux de couverture documentaire et de moyens mobilisés, il est frappant de constater l’identité des préoccupations et d’analyse des enjeux.

Bibliothécaires de tous les pays…