entête
entête

Bibliothèques et (re)-création

Dominique Arot

L’œuvre d’art (qu’elle soit le fait de l’artiste ou de l’artisan), l’activité de recherche (qu’elle soit conduite par un chercheur patenté ou par un simple curieux), s’inscrivent dans un tissu de références : continuité ou redécouverte de manières de faire, de s’exprimer, rupture catégorique avec ce qui a précédé, dans ce mouvement qui fait que l’on se réfère à ce que l’on refuse ou à ce que l’on nie.

Les bibliothèques de tout type – en a-t-on assez pris conscience ? – jouent dans ces processus de création un rôle important. Les documents qu’elles conservent ne constituent pas les traces stériles d’une actualité évanouie, mais bien les ferments des œuvres à venir. Les quelques lignes qui vont suivre s’efforceront, une nouvelle fois, de le démontrer : lecteurs actifs et créatifs, bibliothécaires en éveil, collections revisitées afin de faire œuvre nouvelle, vision dynamique de la conservation patrimoniale dans une perspective de redécouverte, sont autant de facettes de bibliothèques vivantes et inventives. Il convient d’ajouter que cette proximité entre mémoire et création, avec ses implications artistiques, mais aussi économiques, fournit aux tutelles financières de ces institutions de mémoire une justification supplémentaire des moyens en budget et en personnel qu’elles leur allouent.

Lors d’un colloque à Lyon en 1997, organisé par la Fédération française pour la coopération des bibliothèques, des métiers du livre et de la documentation (FFCB) et l’Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation (ARALD) dans le cadre du Mois du patrimoine écrit  1, le claveciniste Davitt Moroney, s’adressant aux bibliothécaires, résumait parfaitement l’un des aspects de la problématique que souhaite explorer cet article : « Souvent les dormeurs dans les bibliothèques sont les livres eux-mêmes et les gardiens du sommeil – vous les gardiens du sommeil ! – vous attendez le moment où quelqu’un viendra réveiller la Belle au bois dormant, quelqu’un qui s’intéressera à ce livre oublié, à une partition cachée. C’est évidemment en cela que les bibliothèques sont des hauts lieux passionnants de notre civilisation. »

Ou, dit autrement, en détournant le vocabulaire de Nathalie Sarraute, si les collections de la bibliothèque peuvent se ramener à une impressionnante suite d’énoncés, il appartient aux lecteurs, plus ou moins immédiatement mis sur la voie par les bibliothécaires, d’en traquer les significations multiples et d’en reprendre à leur compte, comme créateurs, l’énonciation. Dans cette perspective, on peut certes souscrire à l’idée selon laquelle la collection d’une bibliothèque constitue en elle-même une proposition intellectuelle, mais on ne doit pas écarter une autre approche, complémentaire : les parcours des lecteurs avec leurs choix, leurs hésitations, leurs refus et leurs remords « créent » la collection et lui confèrent son statut « intentionnel ».

Cette diversité d’usages qui fait se côtoyer lettrés et curieux, étudiants et autodidactes, membres des professions les plus diverses, ce va-et-vient entre pratique professionnelle et documentation sont perçus, avec un mélange d’intuition et de naïveté, par les lecteurs eux-mêmes. En témoignent ces propos d’un « habitué 2 » de la Bibliothèque publique d’information du Centre Georges Pompidou : « Je constate qu’il y a des pharmaciens qui viennent se renseigner. Il y a tout… le jardinier, le pâtissier, le cultivateur […] les dentistes, je suis sûr qu’ils viennent prendre des renseignements ici. Il y a de tout, pour les maîtres d’école, par exemple… »

Il faut bien reconnaître que, si l’on met à part les travaux qui débouchent sur des publications ou sur des manifestations faisant ouvertement référence à leurs sources, les bibliothécaires ne peuvent avoir une idée exhaustive du parti créatif qui est tiré des collections qu’ils constituent. Tout au plus ont-ils l’intuition de ce travail souterrain et secret. Travail dont aucune statistique ne saurait complètement rendre compte.

On ajoutera d’emblée que si les propos tenus ci-dessous visent en priorité les bibliothèques, ils ne sauraient exclure le rôle comparable, sinon identique, tenu dans ces domaines par les services d’archives, les musées et par les services documentaires qui leur sont rattachés.

La contribution à la création entre-t-elle dans les missions des bibliothèques ?

On connaît en France cette situation curieuse en fonction de laquelle les missions des bibliothèques font l’objet d’un consensus sur la base de principes largement implicites. Le lien établi par les bibliothèques entre les collections qu’elles constituent et la création, qu’elle soit intellectuelle, artistique, technique ou artisanale, relève, le plus souvent, sans doute davantage de l’initiative des lecteurs, dans un processus d’appropriation voire de détournement, que d’une volonté délibérée des bibliothécaires et de leur tutelle. Si l’on examine les textes auxquels on a coutume de se référer lorsqu’on évoque les missions des bibliothèques, seul le Manifeste de l’Unesco dans sa traduction française de 1994 propose, dans cette perspective, des orientations explicites : « Fournir à chaque personne les moyens d’évoluer de manière créative » […] « Stimuler l’imagination et la créativité des enfants et des jeunes » […] « Développer le sens du patrimoine culturel, le goût des arts, des réalisations et des innovations scientifiques ».

Plus porteurs d’informations sont les documents dans lesquels des bibliothèques s’efforcent de définir concrètement leur projet, souvent à l’occasion du lancement d’une construction nouvelle. À titre d’exemple, on peut citer le texte qui a inspiré le nouveau bâtiment de la bibliothèque municipale de Stuttgart 3, intitulé Les seize points de la philosophie de la bibliothèque 21, et en particulier le sixième point : « La bibliothèque 21 est un lieu de création littéraire et artistique : la tradition et l’avenir de la littérature et du livre sont cultivés à travers des animations, des débats, des rencontres avec les auteurs, des expositions, des manifestations. La confrontation des différentes formes de création artistique (littérature, arts plastiques, musique, théâtre, cinéma, danse) fait l’objet d’une attention toute particulière. »

La littérature

Dans ses récents Entretiens, Julien Gracq souligne le lien entre mémoire et création : « Tout livre pousse (en bonne partie) sur d’autres livres » et repose sur « la digestion et la rumination de la littérature passée . »  4 Cette seule observation oblige à considérer les collections d’une bibliothèque, qu’elle soit personnelle ou publique, avec un regard renouvelé et dynamique.

François Mauriac apporte un autre éclairage et envisage le rapport lecture/écriture sous l’angle de la substitution : « Quand je me rappelle la passion avec laquelle je lisais alors, je juge qu’aujourd’hui je n’aime plus la lecture : “Il dévore des livres, disait ma mère, on ne sait plus que lui donner.” C’est que maintenant une autre issue m’est ouverte : je me délivre dans l’invention . »  5

Dans un texte fondamental 6, Marcel Proust analyse, quant à lui, la relation qui s’institue, pour l’écrivain, entre mémoire et création littéraire. Mais ce qui est en jeu ici n’est pas un ensemble de références livresques, mais un capital de sensations et d’impressions dont la mise au clair constitue une étape décisive du projet d’écriture : «… Il fallait tâcher d’interpréter les sensations comme les signes d’autant de lois et d’idées, en essayant de penser, c’est-à-dire de faire sortir de la pénombre ce que j’avais senti, de le convertir en un équivalent spirituel. Or, ce moyen qui me paraissait le seul, qu’était-ce autre chose que de faire une œuvre d’art ? »

Échos de la mémoire aussi à l’intérieur de l’œuvre d’un même écrivain qui réemploie tel ou tel fragment d’un texte antérieur pour bâtir une œuvre nouvelle.

On peut également affirmer, pour demeurer dans ce domaine de la création littéraire, que le traducteur, avant même d’être un traître (traductor traditor) est un re-créateur, puisqu’il lui faut rendre le sens et l’esprit d’une œuvre, avec son style propre et le génie de sa langue d’origine, dans une langue nouvelle. Et, sans pousser plus avant, nombreux sont ceux qui envisagent le lecteur lui-même comme re-créateur, comme reconstructeur à son profit exclusif, de l’œuvre qu’il lit. Il y aurait de ce point de vue une manière entièrement poétique d’analyser les statistiques de prêt de nos bibliothèques, comme la juxtaposition d’aventures individuelles dont les enjeux dépassent de loin la seule arithmétique.

A-t-on, à ce jour, consacré assez d’énergie à faire reconnaître la bibliothèque comme préliminaire de la création, comme ce vaste champ balisé, offert aux expériences nouvelles, comme un lieu du risque ? Lectures publiques d’œuvres en cours, ateliers d’écriture enracinés dans le capital livresque de la bibliothèque, pages d’essai ouvertes à de jeunes auteurs sur le site web de la bibliothèque, séances de « slam », connivence avec des revues littéraires, nombre de formules méritent qu’on en tente l’expérience.

Mémoire et recherche

La proximité, dans les monastères médiévaux, de la bibliothèque et du scriptorium, le bruit des claviers des micro-ordinateurs dans les salles d’études des bibliothèques forment les indices irréfutables du commerce de la bibliothèque avec la diffusion des œuvres et avec le travail intellectuel. Lorsque l’on examine la bibliographie d’une thèse ou d’un article de recherche, on mesure l’enracinement de la recherche dans la documentation, au point que certains travaux puissent apparaître, dans une sorte d’inflation référentielle, comme de plus ou moins gigantesques puzzles de citations, comme les tentatives désespérées d’épuisement de la matière même de la bibliothèque, tentatives qui ne s’accompagnent pas toujours forcément de cet effort de pensée personnelle, de cet engagement individuel dans une problématique nouvelle qu’on attendrait de l’activité de recherche.

Au milieu de ce grand laboratoire dont la bibliothèque donne souvent l’apparence, les bibliothécaires prennent peu à peu leur place. Leur investissement personnel et leur reconnaissance, par la communauté universitaire, comme acteurs essentiels de la formation des chercheurs et des étudiants dans le domaine documentaire doivent être replacés dans cette perspective créative. Il leur faut certes demeurer des guides scrupuleux et rigoureux en matière de recherche documentaire ; mais aussi, parce qu’ils sont les seuls à avoir une idée complète du paysage, à la fois des collections de leur bibliothèque et des ressources disponibles en d’autres lieux, devraient-ils se sentir autorisés à inviter leurs interlocuteurs à prendre le temps d’observer d’autres horizons et de faire quelques détours. Voici en quelque sorte une nouvelle manière de (re)dire que l’expertise documentaire ne peut être déliée de la passion pour le contenu même des collections.

Cet article se propose d’envisager plutôt la recréation que la création, c’est-à-dire d’examiner comment, dans diverses disciplines, les fonds des bibliothèques constituent le point de départ, non pas de reconstitutions figées (de toute manière impossibles), mais d’expériences nouvelles. Pour contribuer à ces aventures, les bibliothécaires se trouvent bien souvent contraints de renoncer aux seuls plans d’acquisition méthodiques et de procéder, comme le dit magnifiquement Jacques Lassalle 7, « au rassemblement hasardeux et obstiné de quelques traces, parcelles, lambeaux du périssable et de la mémoire, entendue comme tentative de recréation plus que de reproduction ».

Le théâtre

Comme l’écrit Philippe Marcerou, « les professionnels du spectacle attachés à la reconstitution d’une tradition (Davitt Moroney, Jordi Savall ou Jean-Marie Villégier) ou ceux qui, peu ou prou, appartiennent à un courant “réaliste” (Antoine, Brecht), ou encore ceux qui disent puiser leur inspiration dans leurs recherches du moment (Chéreau, Wilson) entretiennent fréquemment des liens étroits avec les centres de conservation du patrimoine écrit ». 8 Ces quelques lignes montrent bien la double sollicitation dont sont l’objet les bibliothèques, qu’on qualifiera ici de manière générique, « d’arts du spectacle » : trouver les traces exactes rendant possible une reconstitution, rechercher l’esprit d’une représentation (et de tout ce qui l’a entourée) pour bâtir une œuvre nouvelle. Comme le dit Noëlle Guibert, il faut s’attacher dans la constitution des collections qui forment cette mémoire à une « vision humaniste et encyclopédiste du spectacle ». 9 Si, comme l’affirme Jacques Lassalle 10, « le théâtre est l’art du refaire […], mais d’un refaire chaque jour identique et chaque jour différent », on mesure encore mieux la place des institutions qui tentent de garder une trace du spectacle vivant. Textes, programmes, photographies, documents audiovisuels, costumes, l’énumération est longue de tous ces indices qui, réunis, peuvent restituer ces instants de grâce qui ne se reproduiront plus, cette archive impossible de l’éphémère. Il faut ajouter que c’est l’examen de cette suite d’événements qui permettra au metteur en scène, au décorateur, au comédien de reconstituer la fortune d’une œuvre à travers ses représentations successives.

De la musicologie à la musique (cf 1ère image)

Illustration
Chansonnier dit « de Montpellier », fin XIIIe siècle, manuscrit H 196, folio 23 verso. © Bibliothèque interuniversitaire de médecine de Montpellier. Le chansonnier de Montpellier constitue un rarissime témoignage sur la conception de l’illustration des chansonniers parisiens dans le dernier tiers du XIIIe siècle et le début du XIVe siècle.

Le formidable engouement de nos contemporains pour la musique baroque a pris sa source dans les bibliothèques. Gustav Leonhardt, William Christie, Nikolaus Harnoncourt, John-Eliott Gardiner, Philippe Herreweghe et bien d’autres se sont plongés dans les manuscrits de musiciens, parfois oubliés, parfois illustres, mais prisonniers de traditions erronées, pour les faire revivre, en restituant rigoureusement les textes musicaux, les phrasés et les articulations, les distributions instrumentales et vocales. Ce mouvement qui touche maintenant non seulement la période baroque et les périodes qui l’ont précédée, mais aussi les musiques de tout le XIXe siècle et du début du XXe siècle permet d’une part d’exhumer des œuvres oubliées ou inconnues, et, d’autre part, pour les œuvres déjà connues et jouées, d’essayer d’atteindre à l’authenticité dans leur exécution en étudiant attentivement dans les bibliothèques les manuscrits et les éditions successives.

Le claveciniste et organiste Davitt Moroney 11, dans une approche à la fois réaliste et dynamique, s’interroge sur les dispositifs de conservation les plus efficaces : « Conserver la musique, est-ce encore publier des partitions modernes “restituées”, pour que tout le monde puisse déchiffrer les pièces sans se tromper ? Ou encore faire un enregistrement pour que les sons de la musique soient fixés, préservés, conservés à tout jamais ? Ou est-ce plutôt jouer ces pièces en concert, pour qu’elles entrent dans la mémoire collective du public ? » On mesure, quelle que soit l’option retenue, la place occupée dans ce domaine par les bibliothèques. L’objectif étant, pour citer à nouveau Davitt Moroney, « de restaurer à l’œuvre, à la musique, sa pure liberté et son pouvoir de toucher, en dehors de nous, le public ».

Nul doute que le vaste programme entrepris il y a déjà plusieurs années par le ministère de la Culture pour faire connaître et décrire les fonds musicaux des bibliothèques françaises ne soit l’occasion de nouvelles découvertes.

Les facteurs d’instruments ont aussi largement exploité les ressources des bibliothèques pour reconstruire ou restaurer des instruments aptes à traduire ces musiques redécouvertes. Il est ainsi frappant de contempler, côte à côte, une photo de l’intérieur du buffet principal de l’orgue de l’église Sainte-Croix-de-Bordeaux récemment reconstitué et la gravure contenue dans l’ouvrage 12 de son génial facteur, Don Bedos de Celles. Livre, présent dans de nombreuses bibliothèques dans les éditions d’origine ou sous forme de fac-similés, qui a fortement inspiré de nombreuses restaurations ou constructions d’instruments au cours de ces dernières années en France. Plus près de nous, entendre les Préludes de Debussy joués sur un piano Pleyel, contemporain du compositeur, renouvelle l’approche tactile et auditive qu’un pianiste comme un mélomane peuvent en avoir.

Mémoire aussi des interprètes. Le dépôt en 1995 au Département de la musique de la Bibliothèque nationale de France, outre de ses propres manuscrits, du fonds de partitions du grand organiste français André Fleury (1903-1995), pour ne citer que cet exemple, permet aux interprètes d’accéder aux doigtés, aux registrations et aux indications de nuances et de tempo des nombreuses pièces des compositeurs les plus variés qui constituaient le répertoire de ce concertiste. Parfaite illustration de ce trajet entre mémoire et (re)création que peuvent favoriser les bibliothèques.

Toutes initiatives qui pourraient inspirer les bibliothèques publiques qui souhaitent constituer des médiathèques musicales vivantes et en prise sur leur environnement artistique.

Reste que, une fois exploitées les ressources de l’archive, le dernier mot reste à l’interprète, au créateur, pour traduire l’œuvre dans des termes qui lui sont personnels. A contrario, nous avons tous en mémoire certaines interprétations d’une authenticité musicologique irréfutable qui dégageaient un ennui profond…

Dans un domaine immédiatement proche, celui des documents sonores, les travaux conduits par le Département audiovisuel de la Bibliothèque nationale de France ou par Alfred Caron à la Médiathèque musicale de Paris démontrent l’extraordinaire intérêt de la conservation des enregistrements sonores anciens. Pour ne s’en tenir qu’au seul disque noir, combien de merveilles disponibles qui n’ont pas fait l’objet de reports sur disque compact et qui témoignent de l’art des interprètes du passé. Il est urgent, comme tentent de le faire, par exemple, les bibliothèques de Champagne-Ardenne, d’organiser la conservation et le tri raisonné des collections de disques noirs des bibliothèques publiques, au risque, sinon, de voir disparaître des pans entiers de ce patrimoine. Même si la sensibilité et les moyens techniques des interprètes ont évolué au fil du temps, il y a bien sûr beaucoup à apprendre de ces créations passées.

La danse est aussi un domaine, à la fois proche de la musique et des arts de la scène, pour lequel le trajet entre tradition et création revêt une grande importance, qu’il s’agisse du retour vers la danse ancienne, illustré, entre autres, par les travaux de Francine Lancelot ou de la constitution d’un ensemble de traces de la création contemporaine. Dans tous les cas, des collections réunissant, au sein des bibliothèques spécialisées, archives des compagnies, livres, documents vidéo, programmes, photographies et albums de croquis sont du plus haut intérêt, avec les réserves qu’exprimait plus haut Jacques Lassalle à propos du théâtre et de son impossible mémoire…

Selon une habitude bien française, les ressources documentaires touchant à ce que l’on pourrait appeler de manière générique « les arts de la scène » sont dispersées entre de nombreuses institutions, même si certaines, comme le Département des arts du spectacle de la BnF, tiennent une place majeure. Le monde anglo-saxon a coutume, quant à lui, de regrouper en une seule institution tout ce qui concerne les « performing arts », musique, opéra, danse et théâtre. On pourra observer ainsi, pour s’en inspirer, les pages proposées sur le web dans ce domaine par la New York Public Library 13 ou par la San Francisco Performing Arts Library 14, enrichies de remarquables sélections de liens. Cette dernière institution développe une initiative intitulée « Legacy Oral History Project » qui consiste à enregistrer les témoignages d’anciens danseurs.

La mode

Le couturier Christian Lacroix fait remarquer que la mode et les bibliothèques utilisent en commun le terme « collection » 15. Pour aussitôt à la fois limiter et étendre la portée de cette analogie : « Je ne fais certes pas de robes avec des livres, mais je continue à faire de la mode parce que je lis des livres… » Cette constatation nous permet d’opérer une distinction importante dans cette relation entre la mémoire des bibliothèques et la création. En effet, le lien souligné par Christian Lacroix dépasse de loin le recours utilitaire à une collection spécialisée, pour mettre en évidence la force de l’imaginaire livresque dans l’activité de création. Où l’on en revient à la situation décrite plus haut par les écrivains.

Mais à travers tout un réseau d’institutions, Musée de la mode et du textile, Musée Galliera à Paris, Musée des tissus à Lyon, institutions diverses à Mulhouse, Roubaix, Marseille, etc., les maisons de couture et l’industrie textile disposent tout à la fois de lieux où elles peuvent déposer les éléments propres à constituer la mémoire de leur activité et de centres où elles peuvent trouver la documentation indispensable à leur travail créatif. Les recherches des grands couturiers contemporains, liées aux « tendances ethniques » ou au « métissage », illustrées parmi de nombreux exemples par Jean-Paul Gaultier ou John Galliano, postulent un véritable travail documentaire. Pour situer l’ampleur de telles sources, il suffit d’observer quelques-unes des collections gérées par le centre de documentation du Musée de la mode et du textile à Paris : 300 000 photographies de défilés de mode, 15 000 catalogues de magasins, 2 500 dossiers documentaires, 500 vidéos déposées par les maisons de couture. Secteur documentaire qui prend en compte mode, textile et arts décoratifs, aux frontières de la création et de l’activité industrielle.

La cuisine (cf 2ème image)

Illustration
Menu provenant du fonds gastronomique de la bibliothèque municipale de Metz. © BM de Metz.

Dans la préface du catalogue de l’exposition consacrée aux frères Troisgros par la bibliothèque municipale de Roanne 16, Bénédict Beaugé établit de façon frappante la relation qui existe entre tradition et création dans ce qu’on a appelé, faute de mieux, « la nouvelle cuisine » : «… Les pionniers de cette école se proposaient, entre autres, de relire une certaine tradition et de retrouver, par-dessus les fatras accumulés au cours des années, la sincérité des origines. Le mouvement, contemporain de celui initié par ces musiciens désignés sous le nom de “baroqueux” en est un exact pendant : restituer aux recettes comme aux partitions leur fraîcheur originelle. » Dans ce domaine comme dans d’autres, nous voici loin du seul désir de reconstitution « à l’identique ». La mémoire n’est sollicitée que pour mieux donner libre cours à l’invention. Un grand nombre de chefs ont eu ainsi l’occasion de témoigner de ce souci de revenir aux sources authentiques présentes dans ces « fonds gourmands » que détiennent de nombreuses bibliothèques, fonds dont l’inventaire est désormais lancé, dans une analogie significative avec des tentatives semblables concernant les fonds musicaux et les fonds théâtraux.

Lors du colloque Mémoires de la table, à Roanne en septembre 2000, le grand chef Marc Meneau a eu l’occasion de rappeler quel recours constituaient pour lui les livres des grands cuisiniers du passé (d’Apicius à Brillat-Savarin), se déclarant lui-même « ami des lettres et des lards » !

Une fois encore, les bibliothécaires sont invités à regarder « à côté ». Les grands recueils de recettes (on parle de « réceptaires ») sont en effet maintenant bien connus des spécialistes, mais, en revanche, on ne peut en dire autant de ces menus et de ces recettes griffonnées en marge d’ouvrages sans rapport avec la cuisine.

Architecture, urbanisme et paysage

Les bibliothèques américaines réunissent volontiers ces trois domaines dont l’interaction est évidente. S’il n’est pas certain que les architectes français soient, faute de temps, d’habitude ou d’existence de services qui leur soient dédiés, des familiers des bibliothèques, les responsables publics se retrouvent, quant à eux, confrontés à tout un ensemble de décisions urbanistiques qui nécessitent la prise en compte de l’histoire et de l’évolution d’une ville ou d’un quartier. C’est là un domaine où la mémoire est difficile à constituer ou, plutôt, à reconstituer. Puisque, comme le dit Lise Lengaigne 17 à propos d’une ville de la banlieue grenobloise, Échirolles, cette mémoire est « formée de l’addition des mémoires de tous ses quartiers et de tous ses habitants ». C’est pourquoi, en France comme à l’étranger, s’organisent des systèmes de collecte, auprès de la population, de cette histoire collective.

Difficulté accrue par le fait que les villes sont en fait dans un continuel bouleversement qui en vient à faire douter de ce qu’il serait opportun de conserver à leur sujet. Les bibliothèques permettent de résoudre, au moins en partie, ce problème. Ainsi, dans ce dialogue entre la forme urbaine et les représentations de la ville, celui qui voudra reconstituer la mémoire d’un quartier parisien pourra lire alternativement dans une bibliothèque des livres d’histoire, des documents d’urbanisme, mais aussi Jacques Réda ou Patrick Modiano…

Pour se persuader un peu plus de l’importance de cette mémoire des lieux et des paysages et de son lien avec la recréation, on notera, au passage, que la remise en ordre des jardins de Versailles durement touchés par la tempête de l’hiver 1999 (plus de 10 000 arbres détruits) a été grandement facilitée par l’existence de documents anciens et d’inventaires constitués par les jardiniers autour de 1720 qui dressaient un état précis des différentes essences et de leur emplacement.

Les arts plastiques

Lors du colloque Bibliothèques et lieux d’art contemporain en 1999 à Vassivière 18, Jean-Marie Compte, sur la foi de son expérience à la Médiathèque de Poitiers, mettait en évidence les liens qui pouvaient être établis et renforcés entre les bibliothèques et la création artistique contemporaine : « Il existe aujourd’hui une tentation que l’on aimerait irrésistible, et qui nous porte à regarder plus loin que le bout de nos étagères à livres pour discerner ce que la sensibilité des artistes nous donne à voir de curieux, de vivant. » Ce lien, d’abord timide, est aujourd’hui illustré par de nombreuses initiatives, dont certaines sont particulièrement symboliques…

Les lecteurs du BBF savent que la bibliothèque municipale centrale de Montpellier 19 a rejoint maintenant, dans le cadre du programme national de construction des bibliothèques municipales à vocation régionale (BMVR), un nouveau bâtiment. Ce déménagement a fourni l’occasion à Claudio Parmiggiani 20 de réaliser, dans l’ancienne salle de lecture de la bibliothèque municipale construite en 1845, une « installation » saisissante (cf photos 3 et 4)

Illustration
Photo 3 : Sculpture d’ombre par Claudio Parmiggiani. Photos : François Lagarde, musée Fabre, Montpellier.

Illustration
Photo 4

. Ce spécialiste des Delocalizioni a équipé cette salle vide, de vingt mètres de long, huit mètres de large et six mètres de haut, de rayonnages sommaires emplis de livres. Des foyers allumés avec des lambeaux de pneumatiques ont dégagé en une nuit une fumée grasse. Il a suffi ensuite de retirer livres et étagères pour qu’apparaissent, comme l’écrit Philippe Dagen « des tracés fuligineux imprévisibles […], une grisaille légèrement luisante du plus bel effet […], des nuées d’orages. » Et le journaliste de conclure : « L’œuvre tourne à l’allégorie, d’autant que sont encore visibles les traces des anciennes inscriptions qui annonçaient au lecteur les sections de la bibliothèque, les sciences, la philosophie. » La bibliothèque disparue a cédé la place à l’œuvre… Illustration, on serait tenté d’écrire, au premier degré, du lien entre bibliothèques et création !

La proximité de la bibliothèque, et pas uniquement de bibliothèques d’art, avec des filières d’enseignement artistique fournit souvent l’occasion d’échanges stimulants : usage des collections par les étudiants, expositions de travaux dans les locaux de la bibliothèque. C’est l’expérience menée avec succès par la bibliothèque universitaire de Nîmes dont le site de Vauban accueille de nombreux étudiants en arts plastiques.

On observera aussi avec intérêt l’opération 21 Millenium in a box lancée à travers le Canada par l’association des relieurs canadiens et la Book Artists Guild. Ces deux associations font circuler dans les bibliothèques, les écoles et les galeries d’art du pays une sélection d’œuvres de 35 artistes sur le thème du troisième millénaire, chaque œuvre ayant fait l’objet d’un tirage à 50 exemplaires. Au-delà de la visite de l’exposition, le public des institutions concernées est invité, à partir de ses propres réactions, à créer et à débattre selon les formes qui lui conviennent. Voici un moyen original de relier plus étroitement le public des artothèques avec les processus de création.

On aurait pu évoquer d’autres domaines aux frontières de l’art, de l’artisanat et de l’industrie pour lesquels la mémoire constituée par les bibliothèques, alors souvent adossées à un musée, fournit un aliment aux créateurs : arts graphiques, design, arts décoratifs, par exemple.

La (re)-création de soi

Les travaux conduits dans le cadre de la Bibliothèque publique d’information 22, les recherches menées par Michèle Petit et son équipe dans les bibliothèques de certains quartiers montrent l’importance, pour un grand nombre de personnes, de la fréquentation des bibliothèques dans la conquête de cette identité à la fois biographique et structurelle pour reprendre la terminologie propre aux sociologues, une identité qui échappe aux trajets tout faits et aux préjugés.

Nous rejoignons ici l’approche du pionnier Eugène Morel : « L’école parfois s’est trompée… La bibliothèque répare. » On peut ainsi considérer le projet de l’autodidacte comme un des aspects de la construction de soi et l’assimiler à un processus de création. Comme l’écrit Christian Verrier 23, « l’autodidaxie est globalement considérée comme susceptible de constituer un moyen privilégié de l’épanouissement humain ». Ce que confirme cet « habitué » de la BPI 24, âgé de 90 ans : « J’ai beaucoup appris depuis que je suis ici, je me suis perfectionné… » Cette conquête ou cette reconquête, cette recréation, passent le plus souvent par l’immersion dans les textes des créateurs, mais aussi parfois par un projet de création personnelle. C’est le sens des propos d’un autre « habitué » de la BPI : « Ici, je peux m’imaginer comme un écrivain, comme un artiste… » Oui, la bibliothèque publique est « édifiante » !

Une autre vision des bibliothèques et des bibliothécaires

Ce qui émerge de l’ensemble de ces expériences, c’est le fait que la mémoire telle qu’elle est constituée dans les bibliothèques ne prend vie et sens qu’à travers un travail de recréation. Constat résumé, par exemple, par Michel Bataillon, à propos de reconstitutions scrupuleuses de mises en scène de Brecht 25 : « Quand […] des pièces ont pu être remises en scène à l’identique, il n’y avait plus rien. Le spectacle était fidèlement reproduit, mais il avait perdu sa substance, il sonnait creux. » Il est donc à la fois réconfortant et stimulant pour le bibliothécaire de prendre conscience, à partir de telles expériences, que les collections qu’il constitue et dont il rend l’usage et la médiation possibles ne trouvent leur raison d’être qu’à travers le regard et la consultation des lecteurs. Lecteurs, qui ne sont plus ici envisagés comme les ennemis d’un patrimoine intangible, mais comme les acteurs essentiels de sa (re)mise en vie.

Cette approche nous conduit sans doute à porter un regard nouveau sur les frontières entre bibliothèques encyclopédiques et bibliothèques spécialisées, notamment en renouvelant la vision des collections à constituer dans les bibliothèques publiques. Plutôt que de faire de ces lieux des conservatoires insipides et interchangeables d’un goût moyen, ne faut-il pas y faire place à des fonds inventifs où la part du risque et de l’invention puisse être assumée ?

Un regard nouveau aussi sur les lecteurs. Il est symptomatique que ce soit la responsable d’une bibliothèque de recherche, Corinne Verry-Jolivet à l’Institut Pasteur 26, qui ait défini l’évolution de cette relation entre les bibliothécaires et leur public, en évoquant « un nouveau mode de communication avec nos utilisateurs, qui est de l’ordre de l’échange beaucoup plus que de la prestation ». Utilisateurs dont les pratiques s’apparentent à la démarche des créateurs qui revendiquent « une liberté retrouvée, traduite dans les nouvelles pratiques documentaires […] allers-retours, tâtonnements, échanges, pragmatisme… »

Qu’elles soient les sources de la création artistique, artisanale, industrielle ou de la recherche, les collections des bibliothèques échappent de ce fait à la seule contemplation esthétique ou curieuse du musée et ne prennent de sens que par leur usage au sein de la bibliothèque (sur place comme en ligne).

Bibliothécaires inventifs et attentifs à la collectivité qui les entoure, collections imprévues, lecteurs créatifs, nul doute que cette approche renouvelée passe par de multiples partenariats avec un nombre croissant d’institutions et de personnes.

Juillet 2002