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Livres et manuscrits : connaître les matériaux pour mieux les conserver

Annie Le Saux

Comme tous les ans, les professionnels du livre s’étaient donné rendez-vous au Salon du livre de Paris, dans les allées et sur les stands, mais aussi lors des nombreuses rencontres du lundi 25 mars. Cette année, le BBF rend compte de trois d’entre elles : « Livres et manuscrits : connaître les matériaux pour mieux les conserver », « L’édition universitaire face au numérique : état des lieux et perspectives », et enfin, « Le libraire, commerçant ou acteur culturel ? ».

Au salon du livre, quoi de plus normal que de parler de livres. Cependant la discussion qui s’est tenue au Bar des sciences, en ce lundi 25 mars, s’intéressa non aux tout derniers livres parus, mais aux livres et manuscrits, et aux problèmes liés à leur conservation.

Bertrand Lavédrine, directeur du Centre de recherches sur la conservation des documents graphiques (CRCDG), est parti du lien indéniable de l’œuvre et de l’ouvrage, l’objet final, le livre, résultant de l’imbrication d’un texte, d’un message intellectuel, dans un objet matériel. De la préservation de l’ouvrage peut dépendre la pérennité de certaines œuvres. La conservation des livres est donc une préoccupation dont se soucient les chercheurs, et ce encore plus depuis que l’acidification s’est révélée être un danger majeur pour leur vie. Papier et encre interviennent séparément ou en interaction sur les problèmes de conservation. Et connaître l’histoire de l’un comme de l’autre aide à mieux restaurer et conserver les livres et les manuscrits.

Le papier

Peu de documents existent sur la fabrication du papier. Parmi les traces écrites, les témoignages sur la façon dont on le fabriquait, il y a bien, note Monique Zerdoun (IRHT-CNRS), les encyclopédies, qui ont essayé d’en reconstituer l’évolution, mais elles sont trop tardives pour pouvoir éclairer l’histoire des documents médiévaux.

C’est à une véritable enquête de détective que se livrent les chercheurs, pour qui la dimension de la feuille, l’écartement des fils des vergeures, le nombre de lignes de chaînette, les filigranes, les marques typographiques sont autant d’indices pour l’identification du fabricant ou du commanditaire. L’empreinte que la forme qui a servi à sa fabrication a laissée sur la feuille, ou l’analyse des fibres qui constituent le support peuvent aider à dater le document et à comprendre les différentes étapes de fabrication du papier. Mais il s’agit, dans ce cas, d’une méthode destructive, puisqu’elle passe par le prélèvement d’un morceau du support.

Actuellement, c’est sur le savoir du physicien que repose l’espoir d’approfondir les connaissances sur le papier des manuscrits occidentaux, avec l’utilisation d’un nouveau procédé, la bêtaradiographie, qui a l’immense mérite de ne pas porter atteinte au document.

Vers le milieu du XIXe siècle, l’apparition de nouveaux procédés de fabrication du papier a accéléré sa dégradation. Face à une demande de plus en plus forte, la pâte de bois est venue se substituer aux vieux chiffons, plus chers et plus rares, et le papier ainsi obtenu s’est avéré au fil du temps de moins bonne qualité. Des méthodes de restauration curative – blanchiment, renforcement du papier par doublage – ont d’abord été appliquées, remplacées par la suite par des procédés préventifs, puis par l’élaboration d’un papier permanent.

Les encres

Céline Remazeilles, doctorante à l’université de La Rochelle, s’est, quant à elle, préoccupée du problème des encres, dont l’origine, très ancienne, reste un mystère. Les encres, à leur début à base de carbone, ont été remplacées, dès le XIe siècle et jusqu’au début du XXe siècle, par des encres métallogalliques, qui, tout comme on l’a constaté avec le papier, sont de moins bonne qualité et attaquent le papier. La conservation en est plus délicate : l’encre pâlit, des auréoles brunes s’étendent autour des lettres, ou elle brunit au point d’apparaître au verso. Un papier bruni se fragilise, devient cassant et s’effrite. Dans les années 1980, des chercheurs ont procédé à des observations pour approfondir la connaissance de ces phénomènes et mettre ensuite au point un traitement de restauration. Les encres sont reconstituées en laboratoire, vieillies artificiellement, des simulations sont effectuées. Leur étude physico-chimique débouche sur des traitements de restauration des documents endommagés. En fait, elle en retarde la dégradation, car les procédés tels que l’arrêt de l’hydrolyse active, la désacidification, le clivage, c’est-à-dire le renforcement du papier en son milieu, ne stoppent malheureusement pas les processus de détérioration. Les recherches s’orientent actuellement vers une compréhension affinée des mécanismes de dégradation et un espoir repose sur la mise au point d’un anti-oxydant, à base de phytate de calcium, de bicarbonate de calcium et de solvant.

En conclusion de ces trois interventions, on constate que le papier et l’encre ont subi des évolutions similaires : l’évolution des techniques fait qu’un produit de bonne qualité au départ est remplacé par un produit de moins bonne qualité obtenu par des procédés plus rapides et moins chers. Ce qui implique, pour les générations suivantes, la recherche de traitements coûteux de restauration. Et ceci jusqu’à la fin des temps…