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La Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg

Constitution de la collection dans la période allemande (1871-1918)

Gérard Littler

Si la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (BNUS) est aujourd’hui la deuxième plus importante bibliothèque de France, elle le doit à son origine allemande et surtout à la constitution en quelque quarante années à peine d’une collection d’une ampleur et d’une qualité remarquables. Ce prodigieux départ lui a donné une impulsion décisive sur laquelle elle vit encore.

Partie de presque rien en 1871, Strasbourg se classait déjà en 1879 au quatrième rang des bibliothèques allemandes, puis, dépassant Göttingen, elle s’installait définitivement au tournant du siècle à la troisième place après Berlin et Munich. En 1919, au retour de l’Alsace-Lorraine à la France, la collection comptait plus d’un million de volumes. Comment un tel développement s’est-il fait ? Qu’est-ce qui caractérise cette collection ? Nous disposons de deux solides études pour répondre à ces questions : l’histoire de la BNUS d’Henri Dubled 1 et l’analyse de la collection réalisée récemment dans le cadre de l’inventaire Fabian 2 des fonds historiques des bibliothèques allemandes.

Henri Dubled a rédigé son histoire quand il était en poste à la bibliothèque, de 1946 à 1960. C’était encore cette période après la Seconde Guerre mondiale, où il n’était pas de bon ton de rappeler le passé allemand de l’Alsace ni, a fortiori, d’en relever les mérites. Dans un tel contexte, Henri Dubled, formé à la rigueur du métier d’historien à l’École des chartes, ne peut être soupçonné de complaisance. Et pourtant il décrit une reconstruction si fabuleuse de la bibliothèque de Strasbourg qu’on se demande si on n’est pas devant une variante moderne du mythe du phénix renaissant de ses cendres dans une splendeur décuplée. Car tant de générosité des donateurs et des pouvoirs financiers ne manque pas d’étonner. Il n’était donc pas inutile de compléter l’approche historique par l’étude plus objective de la collection faite dans le cadre de l’inventaire Fabian 3. Cette étude porte principalement sur l’analyse statistique des publications réunies dans la collection en les comptant par siècles de publication, pays d’édition, langues et disciplines. Les résultats obtenus pour Strasbourg non seulement viennent confirmer que la collection est exceptionnelle, mais surtout en livrent jusque dans le détail de chaque discipline la structure fine et les lignes de force. En attendant la publication de cette étude dans le cadre du Handbuch 4, nous en donnons un premier aperçu qui atteste l’ampleur de la collection et en décrit la composition d’ensemble.

Historique de la collection

Au soir du 24 août 1870, dans le bombardement allemand destiné à faire capituler Strasbourg, un obus incendiaire touche l’église du Temple-Neuf et détruit totalement les deux bibliothèques qu’elle abritait : la bibliothèque du Séminaire protestant, dont l’origine remontait au gymnase de Jean Sturm (XVIe siècle), devenu en 1621 l’université protestante, et la bibliothèque municipale née au XVIIIe siècle de l’achat de la bibliothèque de l’historien Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771).

La première collection comptait quelque 100 000 volumes, dont près de 800 manuscrits, la collection de la ville quelque 200 000 volumes, dont 2 446 manuscrits et 218 cartons d’archives. La nouvelle collection d’environ un million de volumes dont Strasbourg dispose quarante ans plus tard, en 1911, ne remplace évidemment pas les trésors perdus : l’Hortus Deliciarum, célèbre encyclopédie de la connaissance médiévale réalisée au XIIe siècle sous la direction de l’abbesse Herrade de Landsberg, est le plus connu, mais de nombreux autres manuscrits prestigieux ont aussi péri, tels ceux de Maître Eckhardt, Tauler, Conrad de Würzburg, Gottfried de Strasbourg, Reinmar de Haguenau, Heinrich de Laufenberg, etc.

Toutes ces pertes, si lourdes et douloureuses demeurent-elles, ne doivent cependant pas conduire à mésestimer les richesses aujourd’hui conservées par la BNUS. Quand on songe aux circonstances et modalités de sa création, au travail abattu en quelques années par les bibliothécaires et aux pièces rares finalement engrangées, cette vaste entreprise qu’est, dès 1871, la Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek zu Straßburg, bibliothèque de l’Université impériale de Strasbourg et du Land Alsace-Lorraine, ne peut laisser que rêveur et admiratif.

Un appel aux dons

Très vite, dans le courant même de la guerre, on s’était soucié de combler l’immense vide culturel engendré par la destruction des bibliothèques du Temple-Neuf. Dès le 31 août 1870, le recteur de l’académie de Strasbourg envisageait de recréer la bibliothèque par un appel aux dons, mais le cours de la guerre empêcha ce projet français. Une idée similaire naquit en Allemagne dans l’esprit du bibliothécaire des princes de Fürstenberg à Donaueschingen, Karl August Barack : « Strasbourg a perdu sa superbe bibliothèque ! Dans toute l’Allemagne, on déplore profondément cette perte... Est-ce qu’il ne serait pas juste et apprécié d’aider cette ville durement éprouvée à construire une bibliothèque par un appel aux libraires, antiquaires, bibliothécaires, érudits et au public instruit allemands ? » La bibliothèque à naître devait être une médiatrice de « l’esprit, des arts et des sciences allemands ». Signé de quarante-neuf personnalités dont trente-neuf bibliothécaires allemands, six grands éditeurs, le président de l’Académie des sciences de Munich, le directeur du Germanisches Nationalmuseum, l’appel de Karl August Barack fut lancé le 30 octobre 1870 et relayé largement au-delà des frontières allemandes par la presse internationale telle que le Daily News, le Daily Telegraph ou la Gazetta Venezia.

Le succès de l’entreprise fut immédiat. Dès le 12 novembre 1870, soixante-douze collectionneurs de quarante-huit points du globe s’étaient manifestés. Cent soixante comités scientifiques, les gouvernements de la plupart des États d’Allemagne, nombre d’universités et d’académies se déclarèrent prêts à participer au mouvement par l’envoi de leurs publications. L’Empereur Guillaume Ier alloua d’emblée à Strasbourg 4 000 volumes de sa collection privée ; les bibliothèques universitaires de Königsberg et Göttingen, les bibliothèques régionales de Munich et Dresde envoyèrent des dons et leurs doubles. Les bibliothèques de Heilbronn et de Schweinfurt n’hésitèrent pas à céder certains de leurs ouvrages anciens. À la mi-janvier 1871, avec l’aide des grandes maisons berlinoises Duncker et Humblot, un deuxième appel vers les éditeurs et libraires parut dans le Börsenblatt für den deutschen Buchhandel. Au mois d’août suivant, plus de trois cents avaient agréé au don gratuit d’ouvrages anciens et d’invendus, et certains s’engagèrent même à poursuivre cette action dans le temps. Le catalogue rédigé en 1971 pour l’exposition « Cent ans d’acquisitions de la BNUS » indique pour la période de 1871 à 1882 le nombre de 1 632 donateurs, originaires de 32 pays différents, qui envoyèrent plus de 170 000 volumes au total ! Il ne s’agissait pas là d’un feu de paille. Les dons s’échelonnèrent de 1871 à la fin de la Première Guerre mondiale.

Un tel afflux de propositions posait d’importants problèmes d’intendance et de gestion des stocks. Tant que la guerre dura, et en l’absence de locaux pour l’installation d’une bibliothèque, les livres furent gardés dans chacun des pays donateurs. Des centres de collecte s’y constituèrent. Des libraires, des émigrés allemands, des représentations allemandes à l’étranger se chargèrent ainsi de jouer les relais entre les donateurs de leur pays et Karl August Barack. Les pôles de collecte les plus actifs, au vu des livres engrangés, furent ceux d’Angleterre et d’Amérique du Nord. Le libraire londonien Trübner y eut une large part, de même que le colonel R. Muckle à Philadelphie.

Un niveau remarquable

Le recours aux dons pouvait faire craindre le pire : multiplication des doubles, et ouvrages sans valeur. Mais les inventaires conservés démentent fortement cet a priori. Toutes les matières furent pourvues et les dons furent souvent d’un niveau remarquable. On reçut bien sûr davantage de publications académiques, de revues savantes et de guides ferroviaires (!) que d’ouvrages bibliophiliques et bibliographiques. Le libraire augsbourgeois Fidelis Busch céda environ 1 000 ouvrages, dont des manuscrits ecclésiastiques médiévaux. S. Hirzel, libraire à Leipzig, légua 108 volumes de théologie, dont des ouvrages de Zwingli pour la période 1522-1530. Des pièces rares entrèrent aussi par dons, comme ces 2 300 imprimés et manuscrits sanscrits, persans et arabes venus du centre de collecte de Bombay, ou encore les restes de la bibliothèque du monastère de Frenswegen que céda en 1874 le prince de Bentheim : un inventaire de 1875 y révèle la présence de 37 manuscrits (ouvrages de théologie, livres liturgiques et antiphonaires), 90 incunables et 464 ouvrages imprimés aux XVIe-XVIIIe siècles.

Le mode de collecte adopté limita le nombre des doubles. En 1870-1871, la bibliothèque ne reçut que des inventaires et des listes d’ouvrages fournis par les divers comités, bibliothèques et donateurs. K.-A. Barack y fit son choix, laissant de côté les doubles d’ouvrages peu demandés ou sans valeur marchande. Par la suite, quand arrivèrent les livres, Barack procéda à des échanges (par exemple avec Heilbronn), ou négocia auprès de libraires-antiquaires la reprise de certains doubles. Bien intégrée au réseau universitaire allemand, la bibliothèque participait aussi au vaste système d’échanges des universités. Dès 1875 se dégagèrent ainsi des pôles d’excellence comme les sciences naturelles et la médecine, les mathématiques et l’histoire. Dans le domaine des périodiques allemands antérieurs à 1800, la bibliothèque sut aussi se pourvoir d’un tiers des revues parues au XVIIIe siècle, comme c’était le cas dans les bibliothèques de Göttingen et de Munich.

Des acquisitions

Parallèlement aux entrées par dons, la bibliothèque effectua dès sa création de nombreux achats courants et rétrospectifs. La bibliothèque disposait en effet des crédits importants. D’après L’industriel alsacien du 8 juin 1876, elle avait reçu de 1872 à 1876 1 192 802,14 F, dont 565 470,43 F de budget ordinaire et 627 323,71 F de budget extraordinaire. À titre de comparaison, en1876, le budget de la Bibliothèque nationale de Paris était de 545 750 F et celui de Strasbourg de 274 687 F. Grâce au budget extraordinaire, les dépenses documentaires passent de 36 % à 64 % du budget total. Les acquisitions ainsi non seulement complétèrent les dons, mais les surpassèrent largement.

La première acquisition rétrospective faite par K.-A. Barack fut la bibliothèque essentiellement alsatique de l’imprimeur et libraire strasbourgeois Frédéric-Charles Heitz (1798-1867). Elle fut de taille puisqu’elle comptait 27 503 pièces, dont 1 818 manuscrits. D’autres acquisitions aussi remarquables suivirent bientôt : la bibliothèque juridique de Vangerow ; la collection d’ouvrages en langues anciennes (allemand, slave, français, italien et espagnol) constituée par le poète Uhland ; la bibliothèque d’Eduard Böcking sur Ulrich von Hutten ou encore celle de Karl Witte sur Dante, etc.

Lors de son inauguration le 9 août 1871, la bibliothèque pouvait déjà s’enorgueillir de 160 000 ouvrages reçus à titre gratuit. Ces livres venus de toutes parts s’ajoutèrent au fonds de l’université napoléonienne conservé dans le bâtiment de l’Académie et qui avait, de ce fait, échappé au désastre. D’après le rapport Piton à la fin de l’année 1870, il comprenait alors 40 091 volumes, dont 18 228 de médecine, 12 702 de sciences naturelles, 4 897 de droit, 3 162 de belles-lettres et 1 102 de pharmacie. La nouvelle bibliothèque fut hébergée au Château des Rohan, construction à vrai dire peu adaptée, où la place vient vite à manquer et où les risques d’incendie sont réels. Elle y demeura cependant jusqu’à son emménagement en 1895 dans le bâtiment prestigieux construit pour elle sur la Place impériale (Kaiserplatz), l’actuelle place de la République.

Le statut de la nouvelle bibliothèque n’allait pas de soi. Dépositaire du fonds de l’Académie napoléonienne, cette bibliothèque devait-elle être universitaire et servir la Kaiser-Wilhelm-Universität à naître ? Conçue sur les ruines d’une bibliothèque municipale, abritée dans une propriété de la ville, devait-elle être municipale ? Ou même régionale ? Parmi les professeurs d’université et les magistrats consultés, la réponse fut unanime. Pour éviter l’inutile multiplication des bibliothèques à Strasbourg et concentrer l’ensemble des efforts, cette bibliothèque devait être placée sous administration universitaire, mais demeurer largement ouverte aux Strasbourgeois. Elle reçut donc le titre de Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek zu Straßburg, bibliothèque universitaire et du Land Alsace-Lorraine. Son ouverture aux particuliers semblait minorer l’intérêt d’une nouvelle bibliothèque municipale. Cependant en février 1872, la municipalité, désavouant ses choix de 1870, relança l’idée d’une bibliothèque pour la ville et lança à son tour un appel aux dons. Cinq cent cinquante personnes y répondirent. Le trouble jeté parmi les donateurs par cette concurrence inattendue n’eut cependant pas de conséquences fâcheuses pour le développement de la bibliothèque universitaire. En 1894, la bibliothèque municipale qui avait un budget d’achat assez faible (3 000 F par an) et s’accroissait essentiellement par dons comptait 104 832 volumes dont 716 incunables et 725 manuscrits 5 ; la même année, la bibliothèque universitaire avoisinait les 750 000 volumes.

Suite à la loi impériale du 14 juin 1871 sur la réparation des dommages de guerre, la Ville reçut 600 000 F de dommages et intérêts, la fondation Saint-Thomas au nom du Séminaire protestant 400 000 F. En outre, il fut accordé à ce dernier 160 000 F, dont les intérêts serviront à acheter des ouvrages qui lui appartiendront, mais qui seront mis en dépôt à la bibliothèque universitaire. Cette enveloppe financière devait conduire à l’acquisition, dans les domaines forts de l’ancienne bibliothèque du Séminaire, de manuscrits, ouvrages précieux et collections rares, non accessibles par le budget ordinaire. Les acquisitions du fonds Saint-Thomas purent commencer en 1878.

Les efforts se concentrèrent donc surtout sur le domaine religieux. La collection Jean-Guillaume Baum (1809-1878) y entra la première : 4 464 volumes de théologie et 50 volumes de copies de lettres de Réformateurs. Suivirent les 331 volumes de l’abbé Cromer, provenant de la bibliothèque des Franciscains de Saverne ; la Bibliotheca Calviniana, 373 publications originales de Calvin et le legs du professeur Cunitz (1886), composé essentiellement de notes et extraits sur la correspondance de Calvin ; la collection Charles Schmidt (1895), 2 627 volumes sur l’histoire de l’Église et l’histoire littéraire en Alsace ; la bibliothèque Edouard Reuss (1891), 14 500 volumes et 9 500 brochures, centrés sur l’exégèse et les textes bibliques ; les livres de Fr. Hommel sur l’hymnologie et la Réforme (1898-1901). Le capital de la fondation, placé en 1918 pour les trois quarts en titres allemands, fondit avec l’inflation de l’après-guerre. On estime aujourd’hui le fonds Saint-Thomas à environ 36 000 volumes, imprimés et manuscrits.

Le cartel des papyrus

Le développement des fonds spéciaux est surtout illustré par l’action de l’adjoint de Barack, Julius Euting, qui fit de Strasbourg une des plus belles bibliothèques orientalistes du monde. Spécialiste reconnu, il entreprit plusieurs voyages vers l’Arabie, à la recherche de textes et d’inscriptions (1883-84, 1890, 1903-05). Il laissa à la bibliothèque une grande part de ses collections et ses papiers. Mais il sut aussi trouver un moyen plus sûr pour élargir la collection strasbourgeoise de papyrus créée dès 1889 sur l’initiative du gouverneur impérial d’Alsace-Lorraine.

Sous l’égide d’Euting, la bibliothèque de Strasbourg entra dans le « cartel des papyrus ». Constitué à l’origine de quatre membres (Séminaire de Würzburg, Bibliothèque de Strasbourg, Société savante de Leipzig et le professeur Kornemann de Giessen), ce groupe devait servir, par des achats orientaux, la recherche scientifique et les collections publiques allemandes. Le fondé de pouvoir du cartel, directeur de l’École allemande du Caire, résidait en Égypte et diffusait auprès de ses confrères-acheteurs les listes des pièces proposées à la vente, textes littéraires ou objets de fouilles. Fort de onze nouveaux membres en 1912, dont la puissante Papyrus Kommission de Berlin, le « cartel des papyrus » s’avéra fructueux pour Strasbourg.

Le résultat de cette politique d’achat se mesure aux richesses actuelles du fonds oriental. Il compte 5 213 papyrus (inventoriés selon leur langue et leur écriture, 60 % de papyrus grecs), 3 034 ostraca (répartis selon les mêmes critères et essentiellement démotiques : 67 %), 255 tablettes de bois, 487 tablettes cunéiformes (dont 395 recensées avant le don Kocher en 1970). Environ 4 000 de ces papyrus et ostraca furent acquis entre 1900 et 1909 de concert avec les professeurs de l’université de Strasbourg (Dr Preisigke pour les papyrus grecs, Wilhelm Spiegelberg pour les papyrus démotiques et Paul Viereck pour les ostraca), qui entreprirent dès le début du siècle la publication de ces richesses orientales. Les Français Paul Collomp, Jacques Schwartz et leurs étudiants poursuivirent ces travaux.

Le fonds Gobineau

Le mandat de J. Euting qui succéda à Barack de 1900 à 1909, fut également marqué par une acquisition massive en 1905 : le fonds Gobineau. Diplomate, écrivain, sculpteur, le comte Arthur de Gobineau (1816 -1882) avait légué à son amie Mathilde de la Tour ses droits littéraires et le contenu de son atelier. Auteur méprisé en France pour son Essai sur l’inégalité des races, Gobineau trouva des soutiens en Allemagne. Un professeur de Fribourg, Ludwig Schemann, fonda ainsi outre-Rhin une société Gobineau en 1894. C’est à cet organisme que Mathilde de la Tour décida de léguer ses droits sur les manuscrits et la correspondance de Gobineau, les restes de sa bibliothèque, ses œuvres d’art et son mobilier. Le professeur Schemann proposa alors à la bibliothèque universitaire de Strasbourg d’acheter cette collection Gobineau. Une subvention extraordinaire et un emprunt au fonds Saint-Thomas permirent d’acquérir l’ensemble. En 1911, à la mort de la comtesse, les livres de Gobineau, sa correspondance avec Alexandre Humboldt, Prosper Mérimée, Ernest Renan, etc., ses objets et son mobilier furent transférés à la bibliothèque.

La collection Gobineau est le premier et unique fonds acquis pendant cette période qui a gardé son unité d’origine, car l’achat n’a pu se conclure qu’à cette condition expresse. Toutes les autres collections particulières entrées à la bibliothèque, si spécifiques et remarquables fussent-elles, ont été invariablement réparties dans les douze séries thématiques de la bibliothèque afin de construire une collection encyclopédique unique, aussi complète et cohérente que possible. Seuls les documents dont la nature ou le support nécessitaient une gestion spécifique furent constitués en ensembles distincts. C’est le cas des manuscrits, incunables, monnaies et médailles, papyrus, ostraca et tablettes cunéiformes, gravures, cartes et plans 6. Encore se trouvent-ils signalés autant que possible dans le catalogue systématique à la rubrique correspondant à leur sujet.

La classification en 12 sections thématiques

Jusqu’en 1918, l’outil de base pour le développement des collections, leur traitement et leur exploitation est en effet le catalogue systématique. Les classifications utilisées alors dans les bibliothèques allemandes sont propres à chacune, mais gardent une forte parenté entre elles. La classification de Strasbourg a été développée par J. Euting qui s’est inspiré de celle en vigueur à Tübingen où il avait fait ses débuts de bibliothécaire. Elle repose sur douze sections thématiques marquées par les lettres A à M : A. Généralités, bibliographies, encyclopédies ; B. Philosophie et pédagogie ; Bh. Beaux-arts ; C. Littérature (Généralités. Orient, Antiquité) ; Cd. Littérature moderne ; D. Histoire et géographie ; E. Théologie ; F. Droit ; G. Sciences sociales ; H. Sciences ; J. Médecine ; M. Alsatiques. Les lettres K et L étaient réservées aux incunables et aux manuscrits.

Chacune des douze sections était ensuite elle-même subdivisée en sous-rubriques marquées par des lettres de série minuscules. De nouvelles précisions thématiques introduisaient dans l’indice de classification des chiffres romains, puis des lettres minuscules supplémentaires, l’affinement pouvant aller jusqu’à six lettres ou chiffres. Au total, ce plan de classement admettait 2 300 subdivisions environ. Au fur et à mesure des besoins, la classification était étendue, par exemple en 1910 la partie agriculture (Landwirtschaft) dans la section G : économie et techniques a été entièrement réaménagée.

Le catalogue systématique en lui-même consistait en fiches déposées sans fixation dans 544 boîtes (nombre originel accru par la suite) marquées aux lettres de section correspondantes. Ces boîtes se trouvaient dans le bureau des bibliothécaires en charge des acquisitions. Les ouvrages étaient rangés dans les magasins selon le même ordre systématique de sorte que le bibliothécaire avait constamment sous les yeux l’image exacte de la collection. Pour éviter le désordre, le catalogue n’était pas directement consultable par le public.

Le catalogue-auteurs, sous forme de registres alphabétiques, ne l’était pas davantage à l’origine. Conformément à une pratique courante dans les bibliothèques allemandes et qui s’y est d’ailleurs poursuivie pendant une bonne partie du XXe siècle, les lecteurs commandaient les ouvrages sans savoir s’ils étaient en possession de la bibliothèque. Un service des cotes (Signierdienst) vérifiait ensuite les demandes au catalogue et rajoutait l’indice de classement. L’absence de cotes numériques requérait l’intervention des spécialistes dans chaque section. Ils devaient être susceptibles de localiser des livres, même situés à la confluence de plusieurs domaines. Ce système de classement impliquait aussi une stricte remise en place des ouvrages dans les rayonnages 7.

Ce système complexe n’empêcha pas un grand libéralisme à l’égard du public. Les professeurs et les chargés de cours de l’université de Strasbourg pouvaient librement accéder aux rayons. Le partage des missions entre la Universitäts- und Landesbibliothek et les bibliothèques d’instituts (Seminarbibliotheken) était clair : ces dernières étaient destinées à l’étude, l’ULB, plus étendue et plus riche, à la recherche. Le classement systématique et l’accès des professeurs aux rayons étaient le corollaire naturel de cette répartition des rôles. Chaque lecteur était autorisé à emprunter jusqu’à douze volumes à la fois. Au reste, la bibliothèque connut un vif succès auprès du public. De 63 000 volumes prêtés pour 20 000 demandes en 1884, on passe en 1893 à 84 000 volumes pour 25 500 demandes. En 1907, le prêt atteint 146 000 volumes 8.

Composition des fonds

Lorsque la bibliothèque fut sollicitée pour l’inventaire Fabian, elle ne possédait pas de données chiffrées pertinentes. Des travaux de dénombrement débutèrent donc en 1993.

D’emblée, il apparut judicieux de comptabiliser les fonds imprimés anciens sur les mêmes critères que les bibliothèques allemandes affiliées au projet et non comme les autres bibliothèques européennes qui se limitaient à l’inventaire de leurs seuls fonds anciens allemands, c’est-à-dire de langue allemande ou publiés en Allemagne. Toutefois, puisque la période allemande de la BNUS allait jusqu’en 1918, il fut décidé de ne pas arrêter l’inventaire en 1900 comme les autres bibliothèques, mais d’aller jusqu’à cette date. Les catalogues constitués entre 1871 et 1918 existent toujours, tant pour le classement par auteurs que pour le classement systématique. Ce dernier, en particulier, ayant subi peu de modifications au terme de la Première Guerre mondiale reflète fidèlement et jusque dans le détail les domaines des acquisitions allemandes. Il servit dès lors de base de comptage à l’équipe en charge du projet « Handbuch » 9 .

Cette vaste entreprise allait ainsi permettre de cerner mieux que jamais l’ampleur et la qualité du legs allemand. Pour la première fois, on allait connaître les proportions exactes des différentes branches du savoir humain représentées dans la collection constituée pendant la période allemande de la bibliothèque 10.

Recensement des titres

Réalisée sur la base du catalogue systématique ancien, l’évaluation statistique correspond à un recensement des titres. Par titre est entendue l’édition d’une œuvre. Les différentes éditions d’une même œuvre entrent donc en ligne de compte, tandis que les multiples exemplaires d’une même édition n’interviennent pas. Les ouvrages en plusieurs volumes comptent pour un titre. Mais les recueils factices sont saisis dans leurs diverses composantes. Les équipes allemandes de la bibliothèque avaient intégré de nombreux périodiques ou séries dans les fonds courants. Ils ont alors été recensés à raison d’un titre par siècle. Le catalogue systématique ancien prévoit cependant, dans tel ou tel domaine, des sections uniquement consacrées aux périodiques. Dans ce cas, ceux-ci n’ont pas été comptabilisés, faute d’un mode de saisie représentatif 11 .

Entre 1918 et 1930, les bibliothécaires français ont parfois introduit leurs acquisitions dans le catalogue systématique ancien. Les fiches mentionnent alors dans la plupart des cas une date d’édition postérieure à 1918. Les dates d’acquisition, indiquées en marge des fiches, offrent une possibilité de contrôle supplémentaire. A priori, aucun ouvrage édité ou entré après 1918 n’a donc été recensé dans l’ensemble des titres. De même, n’ont été recensés que les titres encore accessibles aujourd’hui : les fiches sans cotes, les renvois, les ouvrages signalés comme perdus ou introuvables n’entrent pas dans les statistiques.

Le comptage a été effectué avec l’aide du logiciel Excel, à partir de tableaux standardisés. En lignes apparaissaient les langues d’édition : « allemand », « français », « latin », « grec », « italien », « néerlandais », « anglais », « autre ». Pour les trois premières langues s’ajoutèrent des indications sur les zones d’édition : « Allemagne », « Alsace », « France », « autre ». En colonnes, s’ordonnaient les siècles d’édition : « XVIe », « XVIIe », « XVIIIe », « XIXe », « 1901-1918 », « sans date ». Les limites géographiques fixées pour la répartition par pays et langues d’édition adoptèrent conventionnellement les frontières du Traité de Versailles 12 .

L’évaluation porta sur un total de 923 boîtes remplies d’environ 1 000 fiches chacune, dont environ 700 boîtes en sciences humaines, 50 en droit, 79 en sciences et 44 en médecine. Pour le domaine des Alsatiques (section M), la constitution d’un catalogue imprimé, achevé en 1927, avait entraîné la destruction des fichiers correspondants. À défaut, les bénévoles ont recensé les titres du catalogue imprimé, en éliminant tout titre édité après 1918. Travail de longue haleine et de bénédictin, l’ensemble du recensement a été effectué, presque fiche par fiche, pour les sections A, B, C, D, E, G et H. Très ponctuellement, on a procédé par sondages dans les boîtes recensant des périodiques ou des rubriques qui semblaient de composition assez constante. Une cinquantaine de boîtes ont subi une telle estimation. La section « médecine » (J), désormais indépendante de la bibliothèque générale, a échappé au comptage. On s’est reporté aux estimations établies lors de son déménagement à la faculté de médecine en 1964. Quant au « droit » (F), il a fait l’objet d’un traitement mixte. Exhaustif pour plusieurs subdivisions, le recensement tourne à l’estimation pour des séries vastes et de composition stable, comme les thèses de droit allemand (Fn).

Au total 613 625 titres entrés à la bibliothèque entre 1871 et 1918, en période d’administration allemande ont été comptés. Il faudrait encore y ajouter les titres de médecine, les incunables, les manuscrits et bien des périodiques.

La répartition par siècles, par langue et pays d’édition

Concernant la répartition par siècles d’édition, 19 702 titres remontent au XVIe siècle (soit 3 % de l’ensemble), 36 755 au XVIIe siècle (soit 6 %), 90 107 au XVIIIe (15 %). La majorité des titres détenus à la bibliothèque jusqu’en 1918 a été éditée au XIXe siècle (53 %). Ce sont donc 327 450 titres qui sont entrés en 30 ans, soit une moyenne de plus de 10 000 titres par an. La part des ouvrages publiés entre 1901 et 1918 reste importante, avec 113 507 titres (19 % de l’ensemble des titres). Les arrivages semblent s’être un peu essoufflés depuis les premières heures de la bibliothèque, mais ils s’effectuent encore à la moyenne honnête de 6 677 titres par an. Il convient enfin de considérer la part d’ouvrages sans mention de date, soit 22 782 titres (4 % de l’ensemble).

La grille d’analyse utilisée pour la répartition par langues et pays d’édition ne permet pas de restituer, en chiffres, tout l’éventail des langues représentées à la BNUS. Hors de l’allemand, du français, du grec, de l’italien, du néerlandais et de l’anglais, les langues ont été placées systématiquement sous la rubrique : « autres langues ». On y trouve pêle-mêle l’espagnol, le portugais, le russe, le suédois, le danois, le roumain, le polonais, le finnois, le hongrois, mais aussi le sanscrit, l’arabe, diverses langues asiatiques et africaines auxquelles le catalogue systématique réserve parfois des rubriques spécifiques.

Pour la période d’acquisition 1871-1918, l’allemand est la langue la plus largement représentée. 306 899 titres sont en langue allemande, soit 50 % de l’ensemble. Suivent le français (128 764 titres, soit 21 %) et le latin (111 697 titres, soit 18 %). 27 535 titres sont en anglais (4 %), 13 705 en italien (2 %), 3 835 en néerlandais (1 %) et 1 953 en grec. Les 3 % restants, soit 19 235 titres, englobent les autres langues. Plus de la moitié des titres ont été édités en Allemagne (335 759 titres, soit 55 %). On note cependant parmi les livres de langue allemande une proportion conséquente de livres édités en Alsace (43 886 titres, soit 7 %). 101 658 titres ont vu le jour en France (17 %), et 131 825 titres ont été édités dans les autres pays (22 %).

Les données statistiques par disciplines

La statistique des collections par disciplines suit les divisions de la classification utilisée par les bibliothécaires allemands de 1871 à 1918. Les données statistiques obtenues pour chaque grande section documentaire permettent d’établir un classement des domaines thématiques. Les pôles d’excellence de la bibliothèque allemande s’en dégagent. Sur la période 1871-1918, arrive en tête la philologie avec ses 133 075 titres, soit 24 % de la collection. La littérature, tant classique que moderne, est pour une bonne part dans ce résultat. L’histoire arrive en second rang avec 105 182 titres, soit 19 % des fonds. La théologie, pourvue de 91 118 titres (16 % du total des fonds), la talonne. Puis viennent le droit avec 59 230 titres (10 % des fonds), la philosophie, la pédagogie et les arts avec 52 125 titres (9,4 % des fonds), les alsatiques dotés de 40 984 titres (soit 7,4 %), les sciences politiques et l’économie avec 36 188 titres (6,5 %), les sciences exactes et appliquées avec 32 707 titres (soit 6 % des fonds) et enfin les généralités avec 8 950 titres environ, soit 1 % de la collection. En l’absence de chiffres complets pour la section médecine, on peut tout juste essayer d’estimer son état de 1918. En fonction des 120 000 volumes recensés en 1964, et à un rythme d’accroissement proche de celui des sciences exactes, ce fonds Médecine devait atteindre au minimum 18 000 volumes.

Au vu de ces résultats, la bibliothèque confirme sa vocation universelle. Aucun domaine n’y a été négligé. Elle privilégie cependant les sciences humaines, plus représentées que les sciences exactes et appliquées. Cette répartition rejoint le profil général de la production imprimée, plus vaste en sciences humaines. Elle illustre peut-être aussi un plus fort dynamisme universitaire strasbourgeois dans des domaines comme la théologie, l’histoire ou les lettres. La primauté de la littérature ne surprend guère. En ce domaine, la bibliothèque avait pour vocation de s’ouvrir au plus large public, qu’il soit universitaire ou simplement instruit. Elle devait donc offrir à part égale éditions savantes et éditions courantes. Le nombre total de ses titres littéraires en témoigne. Plus surprenante est la place occupée par les arts et la pédagogie. Elle parle pour une bibliothèque destinée à satisfaire les recherches en humanités et capable d’offrir les manuels indispensables aux étudiants, en complément des bibliothèques d’instituts.

Mais la bibliothèque avait aussi, en souvenir des richesses alsatiques du Temple-Neuf, une fonction régionale, respectée et cultivée. Cette spécificité se traduit dans les chiffres. Les quelque 41 000 titres alsatiques s’expliquent par le parti pris régional donné dès le départ à la bibliothèque, et largement facilité par l’attribution du dépôt légal de l’Elsass-Lothringen. Au total, une telle représentation documentaire régionale peut paraître surprenante aux Français habitués à la présence dans les grandes bibliothèques municipales des fonds locaux et régionaux. Par sa section alsatique, la BNUS détonne donc dans le cadre français, mais elle présente au fond un profil très proche de bien des Landesbibliotheken, dépositaires de la mémoire imprimée de leur Land.

Après cette description globale des sections thématiques, l’inventaire Fabian passe ensuite en revue chaque discipline, détaillant à nouveau jusqu’à un niveau fin la répartition des collections par siècles, langues et pays.

Une évaluation qualitative

Enfin une dernière partie du projet est consacrée à une évaluation qualitative des fonds. La méthode utilisée a consisté à comparer les titres présents à la liste idéale des ouvrages de chaque discipline. Concrètement, on s’est appuyé sur les bibliographies rétrospectives ou plus simplement sur l’évaluation de fonds analogues que l’on trouvait dans les volumes déjà publiés de l’inventaire Fabian. Pour plusieurs domaines, la bibliothèque a aussi pu bénéficier de l’expertise des spécialistes universitaires, notamment strasbourgeois. Par principe moins objective qu’un dénombrement purement arithmétique, cette évaluation qualitative redonne cependant une réalité concrète à la collection. Nous donnons ci-après le bref exemple de la partie concernant les dictionnaires de la langue française comme avant-goût à la lecture que nous espérons relativement prochaine de l’étude complète.

Les dictionnaires (Série Cd.07d) sont au nombre de 457, dont 1 du XVIe siècle, 6 du XVIIe, 51 du XVIIIe, 284 du XIXe et 92 du XXe. Ces ouvrages sont à 68 % en français et à 30 % en allemand, à cette réserve près que beaucoup d’entre eux sont ici bilingues. Il paraît alors plus pertinent de retenir les lieux d’éditions : 51 % se situent en France et 5 % en Alsace, contre 27 % en Allemagne.

L’unique titre du XVIe siècle correspond au Dictionnaire français-latin de Robert Étienne, publié à Paris en 1549. Mentionnons aussi, pour le début du XVIIe siècle, Jean Nicot et son Thrésor de la langue françoise tant ancienne que moderne (Paris, 1606). Outre Robert Étienne, des noms déjà présents parmi les auteurs de grammaires réapparaissent dans cette section. À nouveau figurent ici deux éditions du Dictionnaire de Ménage (1750, 1694), un ouvrage de Johannes Serreius (Nomenclaturae latino-gallico-germanicae, Strasbourg, 1606, 2e édition), et un titre de Louis Sébastien Mercier (Néologie, Paris, 1801).

Les grandes entreprises encyclopédiques du XVIIIe siècle trouvent bien sûr place dans les fonds strasbourgeois. Le Dictionnaire de l’Académie française, outre des éditions du XIXe siècle, est conservé dans une parution de 1694 et quatre éditions du XVIIIe siècle (1776, 1786, 1789, 1798). Notons encore la présence du Dictionnaire dit de Trévoux (Paris, 1721), du Dictionnaire universel d’Antoine Furetière (Rotterdam, 1708 ; La Haye, 1727) et d’un Dictionnaire de la langue françoise, ancienne et moderne publié à Amsterdam en 1732. Pour le XIXe siècle, se succèdent entre autres les noms de Bescherelle, Boissière, Boiste, Du Cange (Glossaire français, 1879) et Littré.

À ces dictionnaires unilingues s’ajoutent des ouvrages plus pointus, tels le dictionnaire de Lacombe sur le « vieux langage français » (Paris, 1766), un Dictionnaire comique, satirique, critique, burlesque… de Philibert Le Roux (Lyon, 1739) ou le Dictionnaire des synonymes de T. de Livoy (Paris, 1740). On trouvera même ici le Dictionnaire raisonné des onomatopées françaises de Charles Nodier, publié à Paris en 1808.

La rubrique compte en outre plusieurs dictionnaires bilingues ou trilingues ; français-italien comme celui de Barberi, mais plus fréquemment français-allemand et parfois français-allemand-latin. Les plus anciens datent des XVIIe et XVIIIe siècles comme le Franco-Gallia d’Otto Johann (Bâle, 1670), le Grand dictionnaire royal en trois langues de F. Pomay (Cologne et Francfort, 1715) ou le Nouveau dictionnaire de la langue allemande et française de C.F. Schwan (1783-1784, 1782). Les dictionnaires bilingues de Mozin-Peschier et de Sachs-Villatte comptent à leur tour parmi les indispensables du XIXe siècle.

Une bibliothèque idéale

De la lecture de l’étude Fabian se dégage le sentiment que la collection constituée de 1870 à 1918 correspond bien à cette bibliothèque idéale que les chercheurs pouvaient rêver d’avoir à leur disposition en cette fin du XIXe siècle. On y trouve en effet l’essentiel de ce qui gardait un intérêt scientifique dans les publications antérieures à 1870 et, depuis cette date, à quelques exceptions près, la quasi-totalité de la production courante. La collection est universelle, couvrant tous les domaines de la connaissance et les articulant les uns par rapport aux autres selon un plan méthodique rigoureusement suivi, et en même temps spécialisée en ce sens qu’elle est d’un très bon niveau de recherche comme le montre la présence de documents en multiples langues, de publications pointues en plus des grands classiques et tout simplement la quantité considérable des titres rassemblés.

S’il est indéniable que la constitution de cette collection exceptionnelle n’a pu réussir que portée par une volonté politique forte, à savoir celle du pouvoir impérial qui régissait ce Reichsland 13 et qui a voulu en faire une vitrine de l’empire allemand vers l’ouest, on ne peut oublier non plus que cette reconstruction de la bibliothèque de Strasbourg a eu lieu pendant une période où la notion de collection était encore fondamentale. Le plan de classement systématique qui était la base du travail du bibliothécaire lui servait tout naturellement de plan de développement des collections et d’outil d’évaluation de la politique des acquisitions. Vue sous cet angle, on comprend mieux la crainte des personnels de ne plus pouvoir maintenir la qualité scientifique de la bibliothèque lorsqu’ils sont passés des méthodes bibliothéconomiques de la période allemande à celles de l’administration française privilégiant la cotation par ordre d’entrée et les catalogues alphabétiques par auteurs et matières.

Ainsi, par l’effort exceptionnel en matière de finances, de dons et de personnel qui a été consenti pour faire renaître la bibliothèque de Strasbourg, l’Universitäts- und Landesbibliothek zu Straßburg était bien devenue cette médiatrice des ressources allemandes que ses promoteurs appelaient de leurs vœux en 1870. L’administration française n’avait pas repris la bibliothèque universitaire et régionale sans une certaine admiration pour le travail accompli par les équipes allemandes. Il y avait de quoi : en 1918, la bibliothèque strasbourgeoise, avec son million d’ouvrages, âgée tout juste de 48 ans, se plaçait au deuxième rang des bibliothèques de France, dans le sillage de la Bibliothèque nationale de Paris.

Cette situation valut à la bibliothèque strasbourgeoise des égards inhabituels pour une bibliothèque universitaire française. La réflexion menée sur l’adaptation de son statut à la législation française conclut au maintien d’une double vocation. Le 23 juillet 1926, la bibliothèque devint donc nationale et universitaire. La subvention annuelle accordée par l’État dépassait largement celle de ses consœurs (400 000 F). La personnalité civile et l’autonomie financière demeuraient. Enfin, en maintenant la règle qui mettait à la discrétion du directeur de la bibliothèque la moitié du budget d’acquisition, les pouvoirs publics confirmaient bien que si les achats documentaires devaient répondre, pour la part soumise à l’appréciation de l’université aux besoins immédiats des utilisateurs universitaires, une part égale devait servir à la construction d’une collection de qualité dont la valeur se mesure autant à sa cohérence et à sa richesse qu’au nombre de consultations et de prêts. Le temps serait-il revenu, après une période de fort consumérisme dans nos bibliothèques, d’un retour à ce qui est l’essence même d’une bibliothèque, la collection ? En dépit des rapports alarmants de M. Miquel ou du Conseil supérieur des bibliothèques, il n’est pas défendu d’espérer.

Mars 2002

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Les architectes Hartel et Neckelmann exécutèrent entre 1889 et 1894 un bâtiment de prestige, construit sur la Kaiserplatz, au cœur de la nouvelle ville allemande. Cliché : Julius Manias. Vue de la place depuis le palais impérial. La bibliothèque reconnaissable à son dôme fait pendant au Parlement d’Alsace-Lorraine ; sur la gauche, les ministères et au fond de l’avenue, l’université. Cette implantation centrale traduit l’importance accordée à la bibliothèque par les autorités.

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Le bâtiment de style Renaissance italienne comportait en façade les services administratifs, le prêt et les catalogues, au centre la salle de lecture et au premier étage une salle d’exposition, les manuscrits, les incunables, papyrus, ostraca et alsatiques. Les magasins avaient été aménagés dans les ailes et à l’arrière du bâtiment sur 8 niveaux. Des magasins de jonction les reliaient à la salle de lecture. Le 8e étage était alors laissé vide pour l’accroissement des collections. (Extr. Strassburg und seine Bauten, Strassburg : K. Trübner, 1894)

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Au centre du bâtiment, la salle de lecture de 80 places recevait latéralement l’éclairage de grandes baies vitrées et verticalement celui d’une vaste coupole. Sur son pourtour, trois galeries sur colonnades présentaient les ouvrages de référence et 33 000 volumes en accès direct. (Extr. Strassburg und seine Bauten, Strassburg : K. Trübner, 1894)

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Le passé retrouvé : le manuscrit autobiographique de Henri Suso Exemplar de la vie (ms 2929) est le seul survivant du désastre de 1870. C’était le plus réputé des 900 manuscrits de la Commanderie Saint-Jean de Strasbourg, haut-lieu de la mystique rhénane. Un professeur de Berlin l’avait en prêt en 1870. À sa mort, le manuscrit a été retrouvé dans sa collection que la Bibliothèque royale de Berlin avait acquise. La bibliothèque de Strasbourg a ainsi pu le racheter en 1907. Cliché : BNUS.

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L’Empédocle de Strasbourg : un bel exemple d’appréciation d’un bien patrimonial. Achetés un peu plus de 6 Livres en 1905, les 52 fragments de ce papyrus ont pris une valeur inestimable depuis qu’Alain Martin y a reconnu, en 1994, 74 hexamètres d’Empédocle dont 54 précédemment inconnus, complément aux 476 de l’édition de 1901 par H. Diels. On reconnaît à la colonne de droite, à la dernière ligne, la lettre majuscule gamma, marque du 300e vers, qui attesterait qu’il s’agit d’une œuvre complète. Une découverte révolutionnaire à suivre dans Alain Martin et Olivier Primavesi, L’Empédocle de Strasbourg, Strasbourg : BNUS ; Berlin : Walter de Gruyter, 1999, 397 p. Cliché BNUS.

  1.  (retour)↑  Henri Dubled, Histoire de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, Strasbourg, Société académique du Bas-Rhin, 1963, 56 p.
  2.  (retour)↑  Handbuch der historischen Buchbestände in Deutschland, Hildesheim, Olms, 1992.
  3.  (retour)↑  L’entreprise de Bernhard Fabian, professeur à l’université de Munster en Westphalie, part du constat que, contrairement à certains pays comme la France, où la BnF offre aux chercheurs une collection quasi complète du patrimoine éditorial français, les fonds historiques allemands sont répartis dans l’ensemble des bibliothèques possédant des fonds anciens importants. L’inventaire Fabian veut ainsi donner aux chercheurs un outil de repérage et d’orientation pour une utilisation plus rationnelle de ces ressources en publiant bibliothèque par bibliothèque un volume qui analyse selon une méthode toujours identique les fonds anciens.
  4.  (retour)↑  Le professeur Fabian a créé dans sa collection une série spéciale pour les bibliothèques des autres pays européens qui possèdent des fonds allemands importants : Handbuch deutscher historischer Buchbestände in Europa. Il a eu la courtoisie de proposer la publication en français du volume réunissant les contributions de la BNUS et de la Bibliothèque nationale de France. La sortie de l’ouvrage dépend de l’achèvement de l’étude de la BnF.
  5.  (retour)↑  Données fournies par Bernard Rolling qui prépare une histoire de la bibliothèque municipale.
  6.  (retour)↑  La collection des manuscrits comptait en 1918 près de 3 300 numéros, dont 1 252 manuscrits alsaciens, 728 allemands, 293 latins, 240 sanscrits, 225 arabes, 128 français non compris les 77 manuscrits de la collection Gobineau, 52 hébreux, 26 persans, 23 grecs, etc.
  7.  (retour)↑  L’introduction des méthodes bibliothéconomiques françaises entraîna l’abandon dès 1919 du classement systématique allemand au profit d’une cotation par formats et ordre d’entrée. C’est Ernest Wickersheimer, le nouvel administrateur, qui mena cette grande réforme, inspirée de celle de Léopold Delisle à la Bibliothèque nationale. Elle permit de réduire les délais de communication, de recourir à un personnel moins qualifié pour la recherche et le rangement des livres, d’impliquer les lecteurs par la recherche personnelle des cotes.
  8.  (retour)↑  Le souci de se maintenir pour les prêts à la troisième place des bibliothèques allemandes est constant, témoin cette statistique comparative du rapport annuel de 1906 : pour 1 228 000 volumes et 151 employés, la Bibliothèque royale de Berlin prête 558 782 volumes, Munich 175 000 pour 1 000 000 de volumes et 53 employés, Strasbourg 109 435 pour 863 000 volumes et 24 employés, Leipzig 97 693 pour 550 000 volumes et 25 employés, et Göttingen 93 328 pour 524 415 volumes et 25 employés également.
  9.  (retour)↑  L’inventaire Fabian a été mis en route par Georges Fréchet qui a défini la méthode de travail et rédigé la partie historique. Après son départ, Laurence Bucholzer a repris le projet en 1996 et achevé l’inventaire.
  10.  (retour)↑  On ne saurait donc y voir un état des ressources actuelles de la BNUS en matière de livres anciens. Depuis 1918, jamais n’ont cessé d’entrer à la bibliothèque des ouvrages imprimés avant 1918, tant en français qu’en allemand ou latin. Ces livres anciens d’acquisition récente ne sont pas saisis dans les statistiques Fabian.
  11.  (retour)↑  Les périodiques font l’objet d’un catalogage intégral dans l’ouvrage de Marie Kuhlmann, Inventaire des périodiques des bibliothèques de Strasbourg, 1937.
  12.  (retour)↑  La lecture des fiches de l’ancien catalogue systématique, rédigées en écritures manuscrites et en gothique allemand, posait quelques difficultés d’approche. On en confia la saisie manuelle sur des bordereaux à divers vacataires ou contractuels pour lesquels le professeur Fabian avait fait attribuer à la BNUS une subvention de la Volkswagenstiftung, mais surtout à l’équipe de la douzaine de bénévoles de « l’Université du temps libre » qui, travaillant déjà depuis plusieurs années à la rétroconversion du fichier ancien des alsatiques, étaient rodés à ce type de problèmes. Leur concours fut des plus précieux.
  13.  (retour)↑  L’Alsace-Lorraine est restée Terre d’Empire jusqu’en 1911 et n’a accédé à l’autonomie dont bénéficiaient des autres Länder allemands que durant trois ans, jusqu’à la déclaration de la Première Guerre mondiale.