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Conservateur de bibliothèque, un nouveau métier ?

Annie Le Saux

Métier, statut ? Il est difficile, quand on parle du premier de ne pas déraper vers le second. Cette confusion des termes se retrouve quand on parle de bibliothécaires, depuis que fut créé, en 1992, ce nouveau statut. Le 27 septembre 2001, à Paris, lors de la journée d’étude organisée par l’Association des conservateurs de bibliothèque sur le métier de conservateur de bibliothèque, le discours n’a d’ailleurs pas manqué de glisser, à plusieurs reprises, des fonctions au corps et au déroulement de carrière.

Avant d’essayer de voir ce qui caractérise le métier de conservateur, Françoise Foury et Madeleine de Fuentès, au travers de chiffres fournis par la Direction des personnels administratifs, techniques et d’encadrement du ministère de l’Éducation nationale, ont dénombré et réparti les conservateurs généraux et les conservateurs, selon qu’ils appartiennent à l’Éducation nationale ou à la Culture, qu’ils soient de sexe féminin ou de sexe masculin, provinciaux ou Parisiens… La photographie de ces corps, répondant à des statuts figés, a été suivie de témoignages d’expériences, qui ont montré que le métier évolue et réclame une grande variété de compétences, au point qu’il « donne l’illusion d’en exercer plusieurs autres », selon l’expression de Thierry Grognet, de la Direction du livre et de la lecture.

Ces différentes facettes du métier de conservateur ont été regroupées en trois axes de compétences, que Catherine Gaillard, de la Sous-direction des bibliothèques et de la documentation, a définis ainsi :

– un axe scientifique, qui relève de la politique documentaire de l’établissement, et à partir duquel se jouent la crédibilité de la bibliothèque et son intégration dans l’université ;

– un axe technique et bibliothéconomique, dans lequel les conservateurs sont responsables de projets, en collaboration avec d’autres métiers (architectes, juristes…) ;

– un axe administratif, qui implique gestion budgétaire, gestion de personnel…

Si la proportion de chacune de ces trois dimensions n’est pas toujours d’égale importance, et s’il arrive que des conservateurs ne se reconnaissent que dans l’une d’entre elles, il s’avère, selon certains avis émis dans la salle, que l’évolution dans la carrière de conservateur serait plus favorable à ceux qui privilégient l’aspect gestionnaire, qu’à ceux qui se consacrent au côté scientifique du métier.

Les collectivités territoriales ont des attentes différentes des conservateurs que la Sous-direction des bibliothèques et la Direction du livre et de la lecture. En fait, précise Philippe Debrion, directeur du patrimoine et de la lecture publique à Saint-Quentin-en Yvelines, relayé en cela par Jean-Claude Utard, des bibliothèques de la ville de Paris, pour un élu, un conservateur n’existe pas, l’interlocuteur est le directeur de l’établissement, quel que soit son grade. L’important est de faire ses preuves, d’être un chef de projet. « Avec les élus, c’est la fonction qui est déterminante », note Philippe Debrion, qui ajoute qu’un conservateur de lecture publique doit savoir parler le langage des politiques, savoir employer un vocabulaire auquel ils sont sensibles. C’est une capacité d’adaptation qui est alors requise.

La formation

Les conservateurs reçoivent-ils une formation qui leur permette de répondre aux attentes de leurs tutelles ? De l’avis de plusieurs intervenants, la formation initiale donne satisfaction, même si elle n’est pas la panacée. Cependant, le concours d’entrée est considéré comme trop généraliste par certains, ce qui amène à poser la question aussi récurrente qu’insoluble : faut-il être spécialiste d’une discipline avant d’être bibliothécaire ? Il est vrai que certains postes – acquéreur en mathématiques ou en chimie, par exemple – sont plus difficiles à pourvoir que d’autres.

De l’avis de plusieurs, l’important, en sortant de l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, est d’être capable de dialoguer avec des spécialistes, quelles que soient les disciplines et donc, de s’adapter à n’importe quelle fonction. Ce à quoi l’ENSSIB semble plutôt bien former.

À cette relative satisfaction manifestée envers l’ENSSIB, Jean-Claude Utard émet quelques réserves. Selon lui, un conservateur qui sort de l’École, faute de pratique suffisante, n’est pas opérationnel immédiatement, il manque également de recul et n’est pas capable de se projeter dans l’avenir. Ce que regrette Jacqueline Sanson, directrice des collections à la Bibliothèque nationale de France, c’est que ces conservateurs tout frais émoulus, s’ils lui semblent fort compétents, aient moins vite le sens des responsabilités.

Polyvalence et spécialité

Trois directeurs de bibliothèques françaises, à travers l’historique de leur propre parcours professionnel, ont fait le tour des compétences et qualités dont ils ont dû faire montre en tant que chef d’établissement. Tous, qu’ils soient en bibliothèque de lecture publique ou en bibliothèque universitaire, ont insisté sur la polyvalence des qualités qu’ils doivent avoir. Il leur faut, en plus de compétences scientifiques et techniques, posséder des notions approfondies de management, de gestion, d’organisation. Ils doivent aussi de plus en plus connaître le droit, l’informatique…

À ces qualités communes, Bernadette Jullien, directrice de la bibliothèque de la Sorbonne, ne manque pas d’ajouter qu’il faut – encore une fois – une bonne dose d’adaptabilité, beaucoup d’ouverture d’esprit, le goût de la recherche pointue et le sens de la réalité et du concret. Avoir le sens de la diplomatie et celui des négociations est indispensable : les directeurs de bibliothèque universitaire comme de bibliothèque municipale doivent en faire preuve avec leurs autorités de tutelle, tout comme dans la gestion du personnel.

Être à la fois polyvalent et spécialisé, c’est ce qu’on demande également à un directeur de bibliothèque en Belgique, comme l’a témoigné Guy Biart, conservateur à la bibliothèque universitaire de Namur. Mais, à la différence de la France, dans ce pays, les directeurs de bibliothèques n’ont pas à avoir une formation de bibliothécaire, c’est parmi des universitaires que ceux-ci sont choisis.

De façon à recadrer le débat de ce colloque, qui devait avant tout concerner les conservateurs et non pas les seuls directeurs, il fut demandé aux directeurs présents à la tribune ce qu’ils attendaient des conservateurs qu’ils recrutaient. Les réponses allèrent de compétences différentes des leurs, et donc complémentaires, au goût et au sens des responsabilités, au loyalisme envers l’objectif poursuivi par la bibliothèque, à la capacité de mener des équipes, tout ceci agrémenté de qualités humaines. Un conservateur devrait être capable de prendre n’importe quel poste au pied levé. Or, ce que l’on constate, c’est que certains postes attirent moins que d’autres, et restent souvent vacants. Faut-il, dès lors, recruter en tenant compte du fonctionnement de la bibliothèque ou faut-il repenser le fonctionnement de l’établissement en fonction des compétences en place ?

Et la recherche, pourriez-vous dire, quelle est sa place dans le métier de conservateur ? Il en fut peu question au cours de cette journée. Cela mérite réflexion.