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Patrimoine et documentation

La Banque numérique du savoir d'Aquitaine

Jean-François Sibers

La Banque numérique du savoir d’Aquitaine (BNSA), vaste projet du conseil régional d’Aquitaine, comporte plusieurs volets : les réseaux, qui offrent un accès Internet à haut débit à tous les Aquitains ; un portail, qui propose une sélection de sites, de ressources regroupées, d’index et d’outils de recherche dans les domaines économiques, touristiques, éducatifs, culturels ; un pôle industriel de numérisation ; et l’édition de contenus numériques dans ces mêmes domaines.

Au sein de ce programme, le ministère de la Culture et de la Communication – Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) Aquitaine – et le conseil régional d’Aquitaine ont passé un accord sur le patrimoine, accord inscrit au contrat de plan État-Région. Il s’agit de proposer une information patrimoniale sous forme numérique à partir des bases existantes (ou à constituer) en les interconnectant, de favoriser l’édition numérique sur le patrimoine à des fins éducatives et culturelles, en ligne et hors ligne, et d’aider à l’équipement des services culturels utilisateurs et à la formation des personnels.

Dans une première phase, le programme concerne cinq territoires significatifs – un par département – et mobilise 45 MF partagés entre État et conseil régional, auxquels peuvent s’ajouter des crédits européens.

Du programme territorial au programme documentaire

Le parti pris territorial est l’un des éléments essentiels, du point de vue documentaire et du point de vue politique – cinq territoires pour cinq départements, pour commencer… –, ce qui permet de fédérer ressources et moyens à l’échelle d’une région, de fixer une méthode, et surtout de reconnaître et de soutenir les projets de développement territoriaux qui s’appuient sur le patrimoine.

Le projet territorial précède et cadre le programme documentaire. Ainsi, la Dordogne propose la vallée de la Vézère, patrimoine mondial de l’humanité sur le thème de la préhistoire, les Landes le bassin de l’Adour et la construction du paysage, le Lot-et-Garonne le Lot et la Baïse et la remise en navigabilité, les Pyrénées-Atlantiques le Pays basque avec la récente inscription de la convergence des chemins de Saint-Jacques au patrimoine mondial de l’humanité, et enfin, en Gironde, le conseil régional propose le domaine de Malagar – maison d’écrivain de François Mauriac –, dont il est propriétaire, et le rapport entre territoire et littérature.

Les territoires sont significatifs, riches d’histoire, divers dans leur thématique. Leur souci commun est de faire connaître et de tirer du patrimoine une offre culturelle et touristique de qualité, mais aussi d’éduquer les jeunes à ce même patrimoine. Quatre d’entre eux proposent de créer dans un lieu historique un « centre d’éducation au patrimoine » (CEP), particulièrement chargé de l’éducation et de la mise en valeur.

Le souci d’un service public éducatif et culturel constitue le deuxième guide, rail, ou vecteur du programme documentaire. Il revient en effet à ce dernier de permettre l’accès aux bases – mais surtout d’offrir une lecture pertinente et critique de l’histoire –, de rassembler ces bases, de les faire s’entrechoquer, s’enrichir et parfois se contredire, de sélectionner ce qui apparaît le plus significatif à numériser, de proposer une riche édition multimédia. Vus sous cet angle, tous les fonds qui concernent le territoire et la thématique retenue ont leur intérêt :

– le fonds ancien de la bibliothèque des archives comme le fonds régional de la bibliothèque classée ;

– le cadastre napoléonien et les fonds musicaux ;

– la collection de cartes postales et les pièces administratives ou graphiques de la série 0 ou S des archives départementales ;

– la collecte orale réalisée par des associations ;

– et, bien sûr, la précieuse et considérable documentation réalisée depuis des années par les services de l’État (archéologie, monuments historiques, inventaire), parfois déjà présente dans des bases nationales, parfois à la DRAC.

Ainsi tombe la séparation entre fonds patrimoniaux stricto sensu et documentation patrimoniale. De même, la localisation importe peu : les fonds de Périgueux seront utilisés à Bayonne ou ailleurs.

Cela signifie évidemment que les bases peuvent se parler entre elles : le catalogage, l’indexation, les interfaces et passerelles entre les vocabulaires, la plate-forme d’échange, tous ces préalables scientifiques et techniques sont pris en compte et en charge, comme une part très lourde du programme.

L’exigence ne provient pas d’une injonction d’État ou d’une quelconque obsession documentaire, mais de la nécessité fonctionnelle de travail en réseau, de l’utilisation de vocabulaires descriptifs suffisamment fins pour réaliser, à partir des bases, les produits numériques éducatifs et culturels souhaités, en ligne et hors ligne.

Un programme fédératif de service public

Les fonds documentaires concernés sont pour l’essentiel sous la tutelle des communes, des départements, de la région et de l’État. Chaque propriétaire a des compétences et responsabilités particulières. Le programme s’efforce de conjuguer ces spécificités, pour assurer le meilleur service public. Ainsi l’État, qui met à disposition la forme numérique de sa documentation et son expérience scientifique, est le garant de la communicabilité des données et de la cohérence avec les bases nationales.

La région intervient essentiellement pour l’ingénierie comme une plate-forme de distribution, échange et coordination entre les départements, et est le socle juridique pour la gestion des droits. Les communes et départements, en adhérant à la BNSA, acceptent la mise à disposition publique et gratuite de leurs bases numériques, et apportent leurs compétences techniques et scientifiques (conservateurs et ingénieurs) dans les groupes régionaux. Enfin, leurs médiathèques et/ou BDP, service d’archives, CEP, deviennent les lieux de la diffusion multimédia et de l’éducation patrimoniale.

Point essentiel, les trois partenaires ont par ailleurs convenu de réfléchir ensemble aux appels d’offre concernant les « tuyaux » et les accès, afin de bénéficier d’une intendance à la hauteur des contenus et du service.

Il n’y a pas à proprement parler transfert de compétence ou de responsabilité d’un partenaire à l’autre, mais plutôt organisation et répartition de la charge pour un service public qui n’existait pas antérieurement. D’ailleurs, marque de la nouveauté, la mutualisation des compétences des uns et des autres ne suffit pas : la région, les départements sont conduits à de nouveaux recrutements, notamment en ingénierie documentaire, métier différent de celui de l’informaticien et du conservateur, en édition multimédia, et en médiation patrimoniale via les technologies de l’information et de la communication (TIC).

Des questions ouvertes

L’article de Bernard Voltzenlogel (cf. encadré)

Illustration
Vers un réseau documentaire intégré en Dordogne

sur la Dordogne met l’accent sur l’organisation territoriale du réseau documentaire. En effet, la question ouverte est bien de savoir où est la tête de réseau, qui gère, remet à jour, édite… La BDP, dans son rôle de pilotage, d’animation de réseau, de gestion des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) et du patrimoine, n’est-elle pas en train de modifier ses fonctions traditionnelles ?

Un autre chantier est celui de la structure juridique pour la gestion des droits sur les bases fédérées et sur les productions multimédias. Tous les niveaux de collectivités, l’État, et parfois les entreprises privées, sont associés, à la fois producteurs et utilisateurs.

Le programme prévoit une période de trois ans pour traiter cette question du support juridique pérenne associant État et collectivités, si sensible dans les réflexions sur la décentralisation et l’organisation des compétences entre niveaux de collectivités.

L’éducation au patrimoine est au cœur de ce programme. Les NTIC, la numérisation, permettent de la généraliser comme un élément de l’appropriation du passé, de la formation du citoyen de demain. Encore faudra-t-il bien traiter, évaluer, corriger l’interrogation critique de l’histoire, et susciter le va-et-vient nécessaire entre l’information virtuelle et le contact physique, sensible avec le patrimoine.

Enfin, l’apprentissage du travail commun entre métiers et corps différents – documentalistes, bibliothécaires, conservateurs, archivistes, enseignants, qu’ils soient d’État ou territoriaux –, pour un service public culturel et éducatif, est à la fois le principe, l’enjeu et la condition de la réussite. Le programme Patrimoine et documentation est, par nature et par destination, un chantier humain, professionnel et social.