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Les collections photographiques des bibliothèques municipales.

Alexandre Allain

La problématique de la photographie dans les collections publiques – accroître les fonds, inventorier et conserver ce qui y figure déjà – n’est pas spécialement originale. Mais la pratique est complexe. L’inventaire se heurte à des difficultés d’identification parfois insolubles ; la conservation, à la fragilité de ces images, qu’une simple manipulation peut endommager irrémédiablement ; et les politiques d’acquisition, à la question de savoir ce qui doit figurer dans les collections publiques.

En effet, plusieurs facteurs techniques (les trois principaux sont le remplacement du collodion par le gélatino-bromure d’argent, la fabrication industrielle des aristotypes pour les tirages, et la commercialisation de nouveaux appareils tels que le célèbre Kodak), dans les vingt dernières années du XIXe siècle, ont progressivement banalisé l’image photographique. Si toute photographie ancienne (mais à partir de quelle date pouvons-nous cesser de considérer une photographie comme ancienne ?) est, par définition, intéressante, car l’acte photographique est en lui-même significatif, il est évident que les collections publiques ne peuvent pas conserver toutes les images photographiques produites au XXe siècle. Il est nettement moins évident de déterminer ce qu’elles ont vocation à conserver.

Une absence d’éléments quantitatifs

Par ailleurs, nous ne disposons, ni pour les collections publiques, ni pour les collections privées, des éléments quantitatifs dont Michel Melot soulignait l’absolue nécessité dans son rapport de 1982 (l’exact contemporain du rapport Desgraves 1), Connaissance et conservation du patrimoine photographique de la France. Si le département de la Photographie de la Documentation française, qui met à jour annuellement le répertoire Iconos, tente de recenser toutes les collections photographiques accessibles (dans des conditions diverses) au public, et si la sous-direction de l’inventaire général et de la documentation du Patrimoine, au ministère de la Culture et de la Communication, joue un rôle fédérateur, une véritable action commune de toutes les directions concernées (archives, bibliothèques, musées et patrimoine), que Michel Melot appelait de ses vœux en 1982, n’a pas encore vu le jour.

Ce sont les archives qui sont les plus avancées : une mission de recensement des fonds des archives départementales et municipales, engagée depuis plusieurs années déjà, est sur le point de s’achever. La Direction des musées de France a élaboré un répertoire des collections des musées, mais il n’envisage, comme son titre l’indique 2, que la valeur artistique des fonds, sans donner d’informations quantitatives. En bibliothèque, des inventaires très poussés ont été menés à bien, sous l’impulsion des directions régionales des affaires culturelles (DRAC), dans deux régions (Bourgogne et Nord-Pas-de-Calais). Mais il reste impossible aujourd’hui d’avoir une vue globale, à l’échelon national, des collections photographiques des bibliothèques municipales – tout au plus l’expérience montre-t-elle qu’elles existent dans tous les établissements qui ont un peu d’histoire.

Mettre en valeur les collections photographiques

Sans prétendre trouver des trésors partout, il faut pourtant reconnaître que les bibliothèques municipales ont souvent su recueillir des témoignages de première importance de la riche histoire de la photographie en province, et cela de façon parfois contemporaine du travail des photographes. Mais si la lourde tâche de conserver les fonds de livres issus des confiscations révolutionnaires ne leur a pas fait ignorer cette invention majeure du XIXe siècle qu’est la photographie, il n’en est pas moins vrai qu’elles ont accumulé par la suite un retard important dans la mise en valeur des collections photographiques. La multitude des tâches auxquelles ces établissements doivent faire face, mais aussi le caractère malgré tout marginal des fonds iconographiques (comme des fonds musicaux) par rapport aux collections de livres, et les problèmes bibliothéconomiques spécifiques posés par ce type de documents expliquent d’ailleurs très bien cela. Pour rattraper ce retard, la plupart des bibliothèques municipales qui possèdent des fonds importants, épaulées par la Direction du livre et de la lecture et par le département des Estampes et de la Photographie de la Bibliothèque nationale de France, dont le rôle d’expertise et de conseil est primordial, se sont lancées dans un travail de longue haleine. Elles ont affecté du personnel, rédigé des inventaires, investi dans des plans de conservation, développé des projets de numérisation, et organisé des expositions, en collaboration le plus souvent, point particulièrement positif, avec les autres institutions de la ville, musées et archives, qui conservent elles aussi des fonds photographiques.

Les pionniers

En grande partie grâce aux volumes de Patrimoine des bibliothèques de France 3, il est d’ores et déjà possible de lister un certain nombre de fonds particulièrement intéressants. Quelques-uns nous ramènent aux premiers âges du procédé, où rivalisaient l’invention de Daguerre, dont la popularité fut grande, et celle de Talbot, plus délicate à réaliser en raison de la fragilité du support papier (du négatif comme du positif), mais qui fut le premier des procédés négatif/positif qui devaient assurer le triomphe du nouveau médium (le papier du négatif étant remplacé par le verre, puis par les supports souples). Ainsi, le bel ensemble de daguerréotypes de la bibliothèque municipale de Dijon qui, une fois restauré, a fait l’objet de l’exposition Jadis et Daguerre en 1992, témoigne de la naissance de la photographie dite « de charme » en France, tandis que la bibliothèque municipale d’Arles conserve une centaine de calotypes ou talbotypes (premiers négatifs papiers aujourd’hui rarissimes, (cf. supra) représentant des vues de la ville. La bibliothèque municipale de Lyon possède quant à elle un témoignage majeur sur les débuts de la photographie couleur, avec 4 000 autochromes sortis de l’établissement des frères Lumière.

Nous trouvons dans certaines bibliothèques, comme celle de Pau 4, le produit de l’activité des premiers photographes installés dans la région, et parfois même des œuvres des grands maîtres du XIXe siècle. Ainsi, les bibliothèques municipales de Périgueux et de Nîmes renferment, dans leurs murs, des vues de la ville par Édouard Baldus et Charles Marville (Périgueux), ou par le seul Baldus (Nîmes, cf photos 2 et 3)

Si nous croisons les frères Bisson à la bibliothèque municipale de Colmar, les mêmes, rejoints par Marville et Carjat à Valenciennes (collection Chéré), Bayard et Le Secq à Boulogne-sur-Mer (collection Enlart), nul doute que la bibliothèque municipale la plus riche, sous ce rapport, ne soit celle de Lille, avec trois ensembles exceptionnels : les 25 premières épreuves de la série Villes de France photographiées (1853-1856), pour Édouard Baldus (cf photo 4), et deux séries éditées par Blanquart-Évrard (cf photo 1),. Art religieux, architecture et sculpture (1852-1853) 5 et les Bords du Rhin pour Charles Marville. De fait, la bibliothèque municipale de Lille a le privilège d’avoir le fonds Blanquart-Évrard le plus complet au monde, avec un grand nombre d’unica. Ce fonds est le résultat du projet de Louis-Désiré Blanquart-Évrard (1802-1872) de créer dans la banlieue de Lille une « Imprimerie photographique » (qui fonctionna de 1851 à 1855) pour servir de base à une vaste entreprise éditoriale visant à illustrer toutes les possibilités du nouveau médium, et à diffuser largement les images ainsi produites. Le fonds est d’une valeur inestimable pour l’histoire de la photographie, sans commune mesure avec celle, déjà très grande, des images prises séparément.

De nombreuses bibliothèques municipales conservent les œuvres de photographes actifs localement, nettement moins connus, mais qui mériteraient de l’être davantage, et le seront sans doute si, les études sur l’histoire de la photographie continuant à se développer, ils font l’objet de travaux de recherche scientifiques. Nous pensons, entre autres, à Alphonse Le Blondel (1812-1875) (bibliothèque municipale de Lille), Dominique Roman (1824-1911) (bibliothèque municipale d’Arles), tous deux photographes des transformations de leur ville dans les années 1860-1880. Nous pensons aussi au peintre Georges Maroniez (1865-1933), avec son utilisation si singulière de la technique de l’autochrome (bibliothèque municipale de Cambrai), et surtout à Stéphane Geoffray (1827-1895), expérimentateur de nombreux procédés entre 1850 et 1870 (bibliothèque municipale de Roanne).

Pour les amateurs d’évasion, les photographies des grands voyageurs, dans les tirages d’époque, ont un pouvoir d’évocation sans pareil. Nous pouvons ainsi suivre les traces de Félix Bonfils en Orient (bibliothèque municipale de Nîmes), de Léon Méhédin dans toutes les campagnes du Second Empire – Mexique notamment – (bibliothèque municipale de Rouen), et du sculpteur Bartholdi, parti à 20 ans en Égypte en 1855 : une centaine d’épreuves de sa main, sur papier salé, sont conservées à la bibliothèque municipale de Colmar. Dans un tout autre registre, l’album Mécanisme de la physionomie humaine ou analyse électro-physiologique de l’expression des passions, dont la bibliothèque municipale de Boulogne-sur-Mer propose un exemplaire rarissime, ne produit pas moins forte impression : y sont collées 144 photographies prises par le docteur Duchenne de Boulogne, pionnier de l’utilisation de la photographie en médecine.

Des gisements documentaires

Au-delà de l’aspect artistique, un grand nombre de fonds se signalent par leur richesse documentaire. Par exemple, les 25 000 plaques de verre de la Société dauphinoise des amateurs photographes, conservées à la bibliothèque municipale de Grenoble, représentent un véritable gisement d’images sur les massifs alpins au tournant du siècle ; il en va de même, pour la Provence, des 3 500 photographies léguées en 1905 par le Musée des photographes de Provence à la bibliothèque municipale de Marseille.

Nous trouvons deux cas particulièrement remarquables à la bibliothèque de Boulogne-sur-Mer : les 600 photographies de la ville réalisées par le photographe Henri Caudevelle en 1900, sur une commande passée par la municipalité afin de photographier de façon systématique chaque rue de la ville, anticipant de quelques décennies sa destruction partielle sous les bombes ; et sur une tout autre échelle, et d’un intérêt dépassant le cadre local, les 18 000 épreuves de la collection Camille Enlart (1862-1927), dont les deux tiers de sa main, reflétant l’activité d’archéologue du directeur du musée d’Art comparé et de l’auteur du Manuel d’archéologie française depuis les temps mérovingiens jusqu’à la Renaissance, des monuments du Boulonnais et de la Picardie jusqu’à ceux de l’Italie et du Moyen-Orient.

Dans un registre entièrement différent, les albums Witz (du nom du photographe), à la bibliothèque municipale de Rouen, constituent eux aussi un fonds extraordinaire : s’y trouvent 50 000 photographies de Rouennais prises entre 1860 et 1880, avec le nom de la personne indiqué, ce qui permet au lecteur d’aujourd’hui de retrouver l’image de tout personnage important de l’époque.

La place que les bibliothèques municipales peuvent réserver à leurs collections photographiques, quelles que soient leur valeur et leur ancienneté, reste un sujet de discussion. À ce propos, le cliché – c’est le cas de le dire –, assez tenace, selon lequel des collections photographiques isolées et négligées au sein de temples du livre, est, nous semble-t-il, à revoir. L’inscription de ces collections dans un fonds iconographique à la tradition ancienne, souvent riche d’estampes, de cartes et d’affiches, la complémentarité avec les ouvrages du fonds régional, peuvent au contraire être des atouts, pour leur valorisation et leur exploitation. C’est également, à notre sens, ce qui peut structurer la réflexion des bibliothèques municipales sur leur enrichissement par des acquisitions, de manière à contribuer à la sauvegarde du patrimoine photographique de la France.

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Photo 1 - Le munster cathédrale de Bonn, photographié par Charles Marville, extrait de l’album Bords du Rhin édité par Blanquart-Evrard. BM de Lille : Album S 2-7, planche 6. © Bibliothèque municipale de Lille.

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Photo 2 - Vue générale du Louvre, photographié par Édouard Baldus. Fonds de la BM de Nîmes. © Bibliothèque municipale de Nîmes.

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Photo 3 - Cathédrale d’Amiens, n° 3, photographiée par Édouard Baldus. Fonds de la BM de Nîmes. © Bibliothèque municipale de Nîmes.

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Photo 4 - Palais des Papes, Avignon, photographié par Édouard Baldus. © Bibliothèque municipale de Lille.

  1.  (retour)↑  Cet article s’appuie sur les recherches effectuées dans le cadre d’un mémoire d’étude de l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques pour le diplôme de conservateur de bibliothèque, Les collections photographiques des bibliothèques municipales et l’exemple de Lille, par Alexandre Allain, sous la direction de Sylvie Aubenas (Bibliothèque nationale de France), [à l’occasion du] stage effectué à la bibliothèque municipale de Lille sous la responsabilité de Geneviève Tournouër, 2000.
  2.  (retour)↑  Cet article s’appuie sur les recherches effectuées dans le cadre d’un mémoire d’étude de l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques pour le diplôme de conservateur de bibliothèque, Les collections photographiques des bibliothèques municipales et l’exemple de Lille, par Alexandre Allain, sous la direction de Sylvie Aubenas (Bibliothèque nationale de France), [à l’occasion du] stage effectué à la bibliothèque municipale de Lille sous la responsabilité de Geneviève Tournouër, 2000.
  3.  (retour)↑  Rapport au directeur du livre et de la lecture sur le patrimoine des bibliothèques. Cf. BBF, t. 27, 1982, n° 12, p. 657-688.
  4.  (retour)↑  La photographie artistique : répertoire des collections : musées de France, Bibliothèque nationale de France, Fonds national et régionaux d’art contemporain, centres d’art, Paris, Réunion des musées nationaux ; Direction des musées de France, 1998.
  5.  (retour)↑  Patrimoine des bibliothèques de France, Paris, Payot, 1995, 11 vol.
  6.  (retour)↑  Les primitifs (selon l’expression qui désigne la première génération de photographes, actifs avant 1860) palois ont fait l’objet de l’exposition Pyrénées en images, en 1996.
  7.  (retour)↑  Les photographies les plus célèbres de cette série représentent les cathédrales de Chartres, Amiens, Cologne, Strasbourg, Reims et Mayence.