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Écrire aux XVIIe et XVIIIe siècles

Genèses de textes littéraires et philosophiques

sous la direction de Jean-Louis Lebrave et Almuth Grésillon. - Paris : CNRS Éditions, 2000. – 240 p. ; 24 cm. – (Textes et manuscrits). - ISBN 2-271-05756-6 : 180 F/ 27,44 euro

par Martine Poulain

Au XVIIIe siècle, le verbe écrire « passe progressivement du sens de tracer matériellement des signes à celui qui désigne l’acte créateur des auteurs ». Mais la conservation des manuscrits des auteurs est extrêmement rare, les « brouillons d’écrivains » ne survivant généralement pas à leur passage à l’imprimerie. D’autre part, contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’imprimerie n’a pas, entre XVIIe et XVIIIe siècles, supprimé la circulation des manuscrits. Bien au contraire, « le statut du manuscrit comme moyen de circulation privilégié est parfaitement reconnu ». C’est à l’étude d’un certain nombre de ces manuscrits qu’invite ce livre fort intéressant.

Textes sans fins

Vincenette Maigne rappelle qu’au XVIIe siècle, « les relations entre auteur et lecteur sont des relations de proximité et de symétrie ». Du coup, pourrait-on dire, tout lecteur est aussi auteur. D’où une habitude à annoter les manuscrits, d’où une non-fixité du texte, toujours en devenir : le manuscrit n’est jamais terminé, il est aussi « un oral conversationnel prisé par-dessus tout pour son naturel et son aisance ». Espace d’écriture et mode de sociabilité, le manuscrit est un vecteur par lequel « un groupe aristocratique se rend à lui-même un témoignage durable ».

S’intéressant aux manuscrits philosophiques clandestins, d’autres auteurs montrent que ceux-ci sont bien moins craints que les imprimés du même type, et qu’ils bénéficient d’une tolérance plus grande de la part des autorités. Il n’empêche qu’ils furent utilisés pour soutenir nombre d’idées hétérodoxes, circulant dans de multiples versions et variantes. S’appuyant sur l’exemple de Diderot, Béatrice Didier montre que ses manuscrits témoignent d’une circulation permanente entre l’oral et l’écrit : « La circulation de manuscrits clandestins permet une prolifération de l’écriture en liberté ».

Alors que Georges Benrekassa propose une analyse très fouillée de la genèse de L’Esprit des lois, Michel Delon, Jean-Christophe Abramovici et Éric Le Grandic s’intéressent aux manuscrits de Sade, et notamment à celui des Cent Vingt journées de Sodome, « suite de petites feuilles de douze centimètres de large, collées bout à bout pour former une longue bande de douze mètres de long enroulée sur elle-même et facilement dissimulable par le prisonnier ». Sade choisit la forme de ses manuscrits : pour Les Infortunes de la vertu, roman plus formaliste, Sade reviendra au codex. Dans tous ses manuscrits, Sade construit sa postérité, en les marquant et les singularisant de diverses manières.

Les usages du manuscrit

Nathalie Ferrand précise pourquoi l’usage du manuscrit n’est pas rare au XVIIIe siècle : l’atelier du copiste peut être moins cher que celui de l’imprimeur ; il peut être cadeau de choix à une dame, un ami, un protecteur, lorsque l’auteur en fait faire une exécution soignée. Ainsi Rousseau a-t-il « calligraphié lui-même des centaines de pages de son œuvre afin de les offrir, comme pour conserver l’intimité d’un dialogue entre l’auteur et le lecteur ami dans une forme de communication littéraire intime, où le moi n’est pas anéanti dans la version impersonnelle du livre imprimé ».

La fétichisation de l’imprimé viendra plus tard, vers 1830 avec Hugo, puis surtout avec Balzac. Naissent alors chez l’écrivain la peur de la perte, la peur de la trahison du manuscrit par l’éditeur et la volonté de contrôle dont témoigne l’invention du bon à tirer : « campant chez leurs imprimeurs, intervenant à toutes les étapes de la fabrication physique de leurs ouvrages, les écrivains cherchent à s’assurer du respect de leur texte », hantés qu’ils sont du « devenir livre du manuscrit », de « la peur de la dégénérescence qui menace les copies multipliées », profil d’écrivain dont Proust représentera bien sûr l’archétype.