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La Réouverture de la salle de lecture circulaire du British Museum

Gernot U. Gabel

Le lieu de rencontre le plus célèbre des intellectuels et des lettrés de Londres, la salle circulaire du British Museum, est à nouveau accessible au public. Le 6 décembre 2000, en effet, la reine Elizabeth II a inauguré la cour intérieure, désormais rénovée, du plus grand musée de Grande-Bretagne, et avec elle, la salle de lecture qui en occupe le centre.

En 1998, la British Library quitta le British Museum où elle était accueillie à titre provisoire depuis sa fondation, en 1973, pour prendre ses quartiers à quelques pas de la gare St Pancras. La perspective de ce déménagement, maintes fois reporté du fait des retards de la construction, poussa un groupe d’usagers à multiplier les interventions pour que ce monument historique qu’est la salle circulaire demeure rattachée à la British Library. Ces « amis de la bibliothèque » allèrent jusqu’à suggérer de creuser un tunnel entre les deux bâtiments (distants de près de trois kilomètres), sans bien sûr se laisser arrêter par le coût prohibitif d’un tel projet. Il est vrai qu’ils se considéraient en héritiers spirituels des personnages célèbres qui, au long de son siècle et demi d’existence, ont fréquenté la salle circulaire et travaillé sur ses collections gigantesques. La longue liste de ces sommités politiques et littéraires comprend notamment les noms de Karl Marx, Lénine, Trotsky, Charles Dickens, Rudyard Kipling, Thomas Hardy, Oscar Wilde, G. B. Shaw, W. B. Yeats et Gandhi.

La première salle de bibliothèque moderne

Située au centre de la grande cour, la salle circulaire a été dessinée par l’architecte Sidney Smirke sur les conseils d’Antonio Panizzi, directeur de la bibliothèque du British Museum. À son ouverture, en 1857, elle s’imposa comme la première salle de bibliothèque moderne et s’acquit donc d’emblée une réputation exemplaire qui allait inspirer les plans d’autres établissements similaires, entre autres ceux de la Bibliothèque nationale à Paris et de la Library of Congress à Washington. Son atmosphère chaleureuse en fit un lieu idéal pour les lettrés et les érudits de tous les continents. Les sommes engagées pour sa construction atteignirent le prix, énorme à l’époque, de cent cinquante mille livres. Ses concepteurs ne s’étant attachés qu’à l’aspect de l’espace intérieur, très vite il fallut en flanquer les abords de rayonnages érigés à la hâte pour faire face à la prolifération rapide des collections d’ouvrages. Éclairée par de vastes verrières, d’une surface au sol de 1 350 mètres carrés, la salle circulaire est surmontée par une immense coupole de 43 mètres de diamètre, plus grande, donc, que celle de la cathédrale St Paul, et dont la taille n’est surpassée que par le dôme du Panthéon de Rome. Pour alléger le poids du plafond, son premier architecte préconisa l’utilisation d’un mélange de pâte à papier, de résine et de chaux, un matériau qui, une fois pressé et étalé, présente à bien des égards les caractéristiques des planches d’aggloméré utilisées de nos jours. Malheureusement, la contraction de ces panneaux en papier mâché et le jeu des forces exercées sur les poutrelles en fonte ne tardèrent pas à fissurer l’ensemble. Pour réparer les dégâts, force fut d’effectuer un calfatage à base d’étoupe et de brai selon une technique utilisée à l’époque pour assurer l’étanchéité des vaisseaux de la flotte britannique. La solution s’avéra d’ailleurs excellente.

L’éclairage au gaz n’ayant jamais été autorisé dans le British Museum, au début, la salle circulaire fermait à la tombée du jour. L’invention de l’électricité, installée à titre d’essai en 1879, s’accompagna d’un aménagement des horaires en soirée. La rénovation qui vient d’avoir lieu a rendu à la salle circulaire sa splendeur originelle. Le motif de décoration initial, dans les bleu azur, crème et or, qui avait disparu sous les couches de peinture appliquées lors des restaurations précédentes (1907, 1951 et 1963), a été soigneusement reconstitué. On a même refabriqué à l’identique les fameuses lampes rondes sorties à la fin du XIXe siècle des ateliers de Siemens, en Allemagne, grâce aux plans conservés dans les archives de l’entreprise.

Un grand tambour blanc

Le déménagement de la British Library dans ses nouveaux locaux n’imposait plus de conserver les kilomètres de rayonnages qui déformaient la rotonde. Le lauréat du concours d’architecture lancé pour la rénovation des espaces centraux du British Museum, lord Norman Foster, a choisi de les supprimer complètement, démolition qui a nécessité l’enlèvement de vingt-huit mille tonnes de gravats. Une fois le site débarrassé de ces ajouts qui le défiguraient, la façade restée inachevée de la salle circulaire fut garnie d’un revêtement de pierre espagnole claire qui lui donne l’aspect d’un grand tambour blanc. Autour, Foster y a placé deux escaliers monumentaux menant à l’espace nouvellement aménagé du restaurant du musée, d’où l’on a une vue superbe sur l’intérieur de la salle circulaire. La cour, immense, mais oubliée depuis quelque cent cinquante ans, mesure 96 mètres de long sur 72 de large. Foster l’a abritée sous une structure courbe en acier et en verre, composée de 3 312 panneaux triangulaires ; ce toit, qui couvre une superficie de plus de 6 000 mètres carrés, pèse environ 800 tonnes. La nuance bleu-vert des vitres a été choisie pour filtrer les ultraviolets et atténuer le rayonnement solaire. Dans l’espace qui s’étend dessous (le plus grand espace couvert d’Europe), l’effet produit par les jeux de la lumière est féerique. La presse londonienne fut unanime à qualifier cette rénovation de succès ; le Times parla même de « chef-d’œuvre ».

La salle circulaire (qui porte aujourd’hui le nom de Centre Walter et Leonore Annenberg, en l’honneur d’un généreux mécène, l’ancien ambassadeur des États-Unis à Londres) accueille maintenant les collections de référence du British Museum, soit quelque vingt-cinq mille volumes qui composent le fonds Paul Hamlyn. Cette salle autrefois réservée à un groupe restreint de lecteurs triés sur le volet est désormais, pour la toute première fois de son histoire, ouverte au grand public. Prévue pour accueillir 300 personnes à la fois, elle est équipée de 50 terminaux d’ordinateur qui permettent de consulter le catalogue et les bases de données multimédias. Les visiteurs peuvent choisir n’importe lequel des 50 000 objets actuellement recensés dans la base de données, localiser l’endroit où il est exposé à l’intérieur du musée, et imprimer un plan indiquant son emplacement.

Le portique sud

Quelques semaines avant la date de l’inauguration, les tabloïds londoniens ont crié au scandale à cause de la restauration du portique sud du musée. Cet élément démoli en 1870 pour élargir le hall d’entrée a été reconstruit par Foster avec une admirable fidélité, à ceci près que l’architecte a préféré utiliser un grès extrait d’une carrière française plutôt que de la pierre de Portland. « La perfide France vient à nouveau de frapper ! » titra un quotidien. Il faut un œil d’expert pour distinguer sans coup férir la pierre française de la pierre britannique, mais le scandale ainsi créé n’en frisa pas moins l’hystérie. Les esprits se calmèrent toutefois rapidement quand on apprit que le coût de la démolition exigée avoisinait les trois millions de livres.

Baptisée Grande cour de la reine Elizabeth II, la nouvelle entrée du British Museum constitua le principal chantier de ce vaste programme de restauration engagé dans l’ambition de moderniser les installations du musée à l’intention des cinq millions et demi de personnes qui le visitent chaque année. La première phase qui vient de se conclure avec l’inauguration de la grande cour a coûté cent millions de livres. Cette somme a pu être réunie grâce à une campagne de souscriptions qui est à ce jour la plus fructueuse des collectes jamais organisées pour un musée en Grande-Bretagne. En sus de l’argent donné par l’État et des dividendes de la Loterie nationale, le projet de rénovation a été subventionné par le Fonds du millénaire et un nombre impressionnant de souscripteurs particuliers. Il devrait être entièrement achevé en 2003, année où le British Museum célébrera son deux cent cinquantième anniversaire.

  1.  (retour)↑  Trad. De l’anglais par Oristelle Bonis
  2.  (retour)↑  Trad. De l’anglais par Oristelle Bonis