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Librarianship and Information Work Worldwide 2000

general ed. Maurice B. Line ; ed. Graham Mackenzie, Paul Sturges. Munich : Bowker-Saur, 2000. – XI-301 p. ; 25 cm. ISBN 1-85739-263-9. £ 105/ 169,67 e.

par Dominique Arot

La livraison de l’année 2000, la neuvième depuis la création du Librarianship and Information Work Worldwide, sera la dernière : c’est la mauvaise nouvelle que le responsable de cette précieuse publication, Maurice B. Line, annonce d’entrée aux lecteurs. Il donne les deux raisons principales de cette décision : il n’a pas trouvé de successeur pour poursuivre cet important travail de coordination et la formule elle-même, qui consiste, rappelons-le, à synthétiser, sous quelques grandes têtes de chapitre, les monographies et les articles de l’année précédente parus dans le monde entier concernant les bibliothèques et les sciences de l’information, semble avoir atteint ses limites sous cette forme imprimée. La présence dans cet ultime volume, à côté de très nombreuses références bibliographiques, de tout aussi nombreux renvois à des sites Web et à des documents électroniques suffit à confirmer l’ampleur du champ à couvrir pour une telle publication. Il ne nous reste qu’à souhaiter que ce formidable travail de veille éditoriale, qui permettait chaque année à tout observateur d’agrandir singulièrement son champ de vision, trouve un prolongement dans les années qui viennent en tirant parti des nouveaux outils technologiques disponibles.

Quel que soit l’avenir de cette publication, on retiendra, comme l’an passé, la très faible visibilité internationale des publications françaises (19 auteurs mentionnés sur plus d’un millier de travaux recensés).

Un rôle clé sur le plan éducatif

Dès les premières lignes du chapitre d’ouverture, « Library and information work in context », on ne pourra que souscrire aux propos tenus par D. E. Riggs : « À l’ère du numérique, les bibliothèques jouent un rôle clé sur le plan éducatif. Elles fournissent des contenus significatifs pour l’Internet, renforçant ainsi la place de la bibliothèque comme un lieu essentiel entre connaissance et démocratie. » L’auteur, prenant acte de la rapidité des changements, se risque à quelques pronostics : fin des organisations structurées, évolution vers des modèles d’auto-organisation et développement d’une structure globale d’information ; tous changements évidemment conditionnés par un règlement équilibré des conditions juridiques de production et de diffusion de l’information.

Le deuxième chapitre, signé par Tatjana Arapac et intitulé « National libraries », consacre le rôle majeur de ces institutions tant à l’intérieur de chaque pays que dans les grands projets internationaux dans ce contexte de globalisation de l’information. Dans les pays les plus pauvres, le manque de financements publics met en péril l’existence des bibliothèques nationales. Et les technologies de l’information sont ambivalentes, puisque, tout en offrant à de tels pays de nombreuses possibilités nouvelles, elles ne peuvent se déployer, faute d’infrastructures de réseau correctes et de formation des utilisateurs potentiels. Dans les pays économiquement développés, les bibliothèques nationales s’organisent face aux défis du numérique en planifiant leurs activités à travers de nombreux documents stratégiques et en s’efforçant d’adapter leurs législations sur le dépôt légal et leurs politiques de conservation.

Bibliothèques des universités, bibliothèques publiques

Le troisième chapitre, « Academic libraries », signé par Philip Payne et Elisabeth Waller, essaie de dégager les grandes lignes des publications consacrées aux bibliothèques des universités. Dans « le raz-de-marée du changement », des lignes de force apparaissent comme autant de problèmes à résoudre pour chaque pays en fonction de ses traditions : l’université de masse, le découpage des enseignements en semestres et en modules, l’attitude consumériste des étudiants, le développement des apprentissages autonomes et de la formation continue. La conclusion est exigeante et stimulante autant que radicale : « Les bibliothèques des universités doivent changer fondamentalement si elles veulent répondre aux besoins de leurs utilisateurs. »

Brigitte Kühne passe en revue dans le quatrième chapitre les travaux traitant des bibliothèques publiques. Elle rappelle d’emblée que de nombreux articles mettent l’accent sur le lien entre l’existence des bibliothèques publiques et les processus démocratiques, à travers la formation et l’information des citoyens. Pour remplir cet objectif, les bibliothèques doivent conserver un équilibre entre les ressources imprimées traditionnelles et l’information disponible en ligne. Même dans les pays les plus développés subsiste une crise durable de la lecture, sans compter les difficultés propres aux populations immigrées. De tels enjeux continuent à fonder l’idéal (sinon la pratique) de la gratuité d’accès. Mais face aux difficultés économiques des établissements, plusieurs auteurs d’articles explorent les solutions offertes aussi bien par une meilleure organisation des bibliothèques que par le recours au mécénat. La conclusion du chapitre constitue quant à elle un programme ambitieux pour les bibliothécaires du monde entier : « Assurer l’accès à l’information sur tous supports dans une perspective démocratique, promouvoir la lecture, offrir des possibilités de formation tout au long de la vie, assurer l’égalité d’accès et d’utilisation aux nouveaux outils de la société de l’information, fournir des espaces de convivialité, préserver l’identité culturelle, contribuer à la prise de conscience des problèmes de respect du droit d’auteur. »

Paradoxe

À l’heure de la mise en service du Système universitaire de documentation et du Catalogue collectif de France, les lecteurs français accorderont une attention particulière au chapitre 5 intitulé « Document access and supply », dans lequel Edward Lim et Janette Burke s’efforcent de passer en revue les initiatives internationales et leurs enjeux, en établissant une distinction entre les projets publics portés par des politiques nationales et l’offre de nombreux services commerciaux.

Compte tenu de l’inflation documentaire et de la hausse des coûts, les services de prêt entre bibliothèques et de fourniture de documents passent de plus en plus du statut de service auxiliaire aux marges d’une collection autosuffisante à celui d’élément à part entière de la politique documentaire. Les auteurs passent en revue les problèmes juridiques spécifiques pour en tirer un constat pessimiste : de quelle utilité seront les concessions obtenues par les bibliothécaires si les éditeurs disposent des moyens techniques leur permettant de verrouiller l’accès à l’information ? Ne va-t-on pas, à cause de ces multiples péages, vers une société plus pauvre en information ? Étonnant paradoxe de la « société de l’information ».

Sous le titre « National information policy and planning », dans le chapitre 6, Giuseppe Vitiello met à profit les travaux qu’il a conduits sur ce thème pour le compte du Conseil de l’Europe en étendant la problématique à l’échelle mondiale. Mais, concrètement, il est traité ici davantage de grandes orientations nationales et internationales visant l’ensemble des secteurs de l’information (médias, édition, distribution) que véritablement des différentes politiques nationales des bibliothèques. On n’est pas éloigné de penser que, sous l’habillage de termes tels que « globalisation » et « convergence », c’est en fait à une dilution de la notion de service public qu’on assiste et à la présentation du modèle marchand comme paradigme unique de la diffusion culturelle. En ce sens, ce chapitre au ton très technocratique apparaît en net décalage avec ceux qui l’entourent.

Nécessaire harmonisation

Le chapitre 7 revient à des préoccupations plus spécifiquement bibliothéconomiques, puisqu’il est intitulé, sous la plume d’Ann Matheson, « Bibliographic control and access ». Ce chapitre, comme tous les autres, s’ouvre sur le constat des changements rapides et importants induits par l’apparition des ressources électroniques. Pour les catalogueurs et les bibliographes, l’accessibilité de plus en plus grande des données bibliographiques, et donc en quelque sorte leur internationalisation, rendent d’autant plus nécessaire l’harmonisation des formats et des pratiques de description. L’inflation de la production documentaire et la nécessité d’une organisation à la fois plus efficace et moins coûteuse des services rendent plus que jamais indispensables la coopération et le partage de ces tâches, à l’instar du Program for Cooperative Cataloging lancé par les bibliothèques américaines. Dans ce contexte nouveau, rien de surprenant donc à ce que de très nombreux ouvrages et articles traitent de la conversion rétrospective, des formats d’échange ou de la description des ressources disponibles sur Internet.

Le chapitre 8 aborde pour la première fois la question controversée du « Knowledge Management ». Michael Kœnig, qui pour la période considérée fait état de centaines de livres et de milliers d’articles, essaie de mieux cerner la définition de ce concept nouveau et d’examiner ses relations avec le monde des bibliothèques. D’abord apparue à l’intérieur des grandes entreprises, cette notion repose sur la prise de conscience de l’importance stratégique de l’information dans les processus économiques et la création de richesses. L’information est perçue comme un capital intellectuel. Des mécanismes sont imaginés pour alimenter ce capital, le stocker, en rechercher les éléments, l’utiliser ou le diffuser. Il semble bien, au moins à première vue, que le monde de l’entreprise redécouvre en quelque sorte des pratiques familières aux bibliothécaires.

En 1995, l’entreprise Scandia faisait figurer, annexée à son rapport annuel, une évaluation de son capital intellectuel et informationnel. L’apparition de l’intranet a fait évoluer cette notion : le capital intellectuel est destiné à être partagé à l’intérieur d’un espace étendu aux clients de l’entreprise, selon une optique à rapprocher du « management total de la qualité » (en anglais, TQM). Un tel phénomène fournit aux bibliothécaires et aux documentalistes l’occasion de prendre conscience que, en dépit de leurs compétences particulières dans le domaine de l’information, ils ne sont plus les seuls à s’en préoccuper et que c’est en fait l’ensemble de la société qui s’y implique. Mais la valeur ajoutée des services qu’ils sont les seuls à pouvoir offrir, du fait même de leurs compétences spécifiques, est irremplaçable. Les articles présentés ne permettent pas cependant d’établir avec netteté si on se trouve en présence de notions déjà largement pratiquées, présentées d’une autre manière, ou s’il s’agit d’un

Management des bibliothèques

Michael Cotta-Schonberg, qui évoque, parmi bien d’autres, les travaux de Thierry Giappiconi et Aline Girard-Billon, aborde dans le neuvième chapitre le sujet du management des bibliothèques. L’auteur avoue sa perplexité devant la surabondance de littérature consacrée à ce sujet : comment démêler la part des réflexions et des méthodes sérieuses et les multiples contributions de consultants sans scrupules ? En fait, ce chapitre fait un point utile sur un certain nombre de questions bien connues des responsables de bibliothèques : la planification stratégique, la conduite du changement, le management de la qualité, la gestion des ressources humaines et financières.

Enfin, le dixième chapitre – certains y verront un signe des temps –, signé par Graham Cornish s’attaque à l’épineux problème du copyright et de la propriété intellectuelle et fait, avec la compétence habituelle de l’auteur, un point utile sur ces questions en articulant son propos autour de ce paradoxe : les législations sur le droit d’auteur n’envisagent trop souvent les questions touchant aux bibliothèques que comme des problèmes mineurs, alors que, dans le même temps, des textes, sur des sujets en apparence éloignés, comme ceux traitant des industries de divertissement et de loisir, peuvent en réalité affecter profondément l’activité des bibliothèques.

En fin de volume, l’index des thèmes traités dans les précédentes livraisons, depuis 1991, permet de mesurer d’un coup d’œil la permanence de nombreuses questions, mais aussi les évolutions de ces dix dernières années dans le monde des bibliothèques et de l’information.