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Technologies de l'information dans les universités

Bertrand Calenge

C’est aux portes de Paris, dans l’université de Marne-la-Vallée, que s’est déroulé du 14 au 16 septembre 2000, le 30 e congrès de l’Association des directeurs et des personnels de direction des bibliothèques universitaires et de la documentation (ADBU). La journée d’étude organisée à cette occasion portait sur les changements apportés par les technologies de l’information dans les universités et leurs services de documentation.

Suivant une partition classique dans ce type de journées, on aborda les enjeux au niveau des universités (Jean-Pierre Finance, ancien président de l’université de Nancy I et conseiller du ministre de l’Éducation nationale ; Bruno Van Dooren, directeur de la bibliothèque du futur Institut national d’histoire de l’art et auteur d’un récent et remarqué rapport sur la question 1), les changements dans les bibliothèques (Louis Klee, directeur du Service commun de la documentation de l’université- SCDU de Nice ; Christian Lupovici, directeur du SCDU de Marne-la-Vallée), et, enfin, la présentation de deux réalisations documentaires portées par les nouvelles technologies (Christine Guillard, vice-présidente de l’université de Paris X-Nanterre et pilote de L’Encyclopédie sonore ; Nathalie Bailhache, de l’Institut universitaire européen de Florence et participante au projet européen Décomate 2).

Une question d’organisation

Les technologies de l’information, ce n’est pas simplement un meilleur stockage des données, une accessibilité accrue à celles-ci, et une accélération des échanges. Bref, ce n’est pas seulement une amélioration de l’existant. Au niveau de la gestion, les universités doivent mobiliser de nouveaux moyens, affronter des questions nouvelles de sécurité. Au niveau pédagogique, ces technologies provoquent l’exigence d’universités ouvertes à l’enseignement à distance, obligent les pédagogies à se transformer. Au niveau de la recherche, de profondes modifications apparaissent quant aux méthodes et outils des travaux de recherche, des modes de communication entre chercheurs, des processus de publication. Au-delà de ces importantes modifications sectorielles, d’autres transformations sont à l’œuvre, plus transversales et plus radicales : si les métiers – d’enseignant ou de bibliothécaire – évoluent, c’est plus subtilement la hiérarchie des fonctions – si napoléonienne dans l’Université – qui cède le pas au « partage et à la délégation » (J.-P. Finance) ; peu à peu l’utilisateur devient central ; chaque université quitte sa glorieuse indépendance pour entrer en compétition/coopération avec d’autres universités et institutions dans des réseaux à construire. Et chacun, à tous les niveaux, s’accorde à reconnaître que, dans cette phase de renouvellement profond que l’Université traverse avec l’aide de l’évolution technologique, l’enjeu principal réside plus dans des questions d’organisation que dans des problèmes techniques.

Si l’on passe de l’« information » aux savoirs (en construction, constitués, diffusés), un constat des perspectives émergentes et contrariées peut être dressé sous les mêmes angles. Au sein de chaque université, les enjeux d’enseignement appellent un recensement des produits pédagogiques – prélude à un accès qui sera moins marqué par la parole magistrale –, comme des ateliers documentaires pour les enseignants ; sur le plan de la recherche, on note la nécessité d’une meilleure lisibilité de la production universitaire (à quand un « dépôt légal » de cette production dans la BU ?), en même temps que la nécessité de « portails » disciplinaires ; organisationnellement, on devine la nécessité de créer pour chaque université un système documentaire élargi, incluant ressources spécifiques, ressources mutualisées (consortiums), portails sectoriels, et bien sûr, un système sophistiqué de messagerie interne identifiant l’utilisateur. Un avenir probable, souhaité, réside dans ce qu’on pourrait appeler les « espaces publics numériques de l’université » (Jean-Yves Thouzellier, directeur du Centre interuniversitaire de calcul de Toulouse-CICT). Encore faudra-t-il que les moyens en compétences informatiques soient améliorés : à l’heure actuelle, chaque centre de ressources informatiques universitaire ne compte que 8,83 personnes en moyenne…

Mutation des bibliothèques

Ces réflexions convergent vers une conception unifiée de la politique documentaire de chaque université, même si et parce que les acteurs impliqués dans ces processus sont dispersés dans toute l’université. Politique documentaire marquée non seulement par la cohérence des choix technologiques ou les perspectives de coopération avec d’autres institutions, mais aussi par une politique éditoriale (chaînes d’édition électronique, structuration des documents produits), et par une politique unifiée de mutualisation documentaire. Pour Christian Lupovici, il faut que l’opérateur de cette politique soit unique, pour des questions d’efficacité, et que ce soit le Service commun de documentation. Mais cette responsabilité revendiquée modifie en profondeur les fonctions et l’organisation des SCD.

Au cœur de la chaîne de production et de diffusion, le SCD doit prendre conscience de ses responsabilités juridiques vis-à-vis des auteurs (autorisations et restrictions de diffusion). Futur dépositaire du « dépôt légal universitaire » souhaité, il doit être à même de conseiller, voire de former les auteurs, de reformater la production recensée. En interne, on voit apparaître de nouvelles fonctions : le traitement des documents électroniques (acquisitions en masse, reformatage, contrôle d’intégrité, inclusion de métadonnées), maintenance-exploitation du système documentaire. En adoptant cette perspective résolument transversale et intégratrice autour du document électronique (« forme première et forme de référence »), C. Lupovici bouleverse la structure des SCD.

Cette évolution, Louis Klee la ressent également comme inéluctable. Mais sa réflexion stratégique s’inscrit dans le cadre d’universités anciennes et de bibliothèques très structurées. Pour lui, l’introduction du document permet, à travers la création d’un nouveau service en lien avec toutes les sections, de tracer les contours d’un futur service de développement des collections, aux compétences transversales. En responsabilisant parallèlement les commissions consultatives spécialisées, le SCD espère se situer comme un opérateur stratégique, capable de mutualiser l’ensemble de la documentation universitaire.

Bibliothèques électroniques partagées

Si le document électronique provoque et favorise des bouleversements stratégiques au sein de chaque université, il offre également la possibilité d’inventer de nouveaux outils coopératifs. Les catalogues collectifs, ce serpent de mer de la coopération, commencent à émerger. À côté des CCFr (Catalogue collectif de France) nationaux et autres BRISE (Bibliothèques en réseau informatisé de Saint-Étienne) régionaux, on peut imaginer des accès coopératifs non seulement à des notices bibliographiques, mais aussi aux documents électroniques eux-mêmes. Le projet européen Décomate 2, qui s’est achevé en 2000, est fondé sur l’interconnexion de quatre systèmes avec une seule interface, dans le domaine des sciences économiques 2 : Université de Tilburg, London School of Economics, Universitat Autónoma de Barcelona, Institut universitaire européen de Florence. L’expérience montre l’intérêt d’une telle mutualisation des accès, mais confirme également quelques constats : les utilisateurs réclament une masse significative de documents pour rester intéressés, l’accès brut ne suffit pas et il faut offrir des plus (indexations sophistiquées, analyses, etc.), les frontières disciplinaires sont de moins en moins marquées et tout projet doit prendre en compte la perméabilité des segmentations traditionnelles entre sciences.

La présentation de L’Encyclopédie sonore 3, autre projet coopératif abouti, confirma ces constats, et rappela qu’un des atouts de l’électronique est sa capacité à traiter des données non seulement textuelles, mais iconographiques et sonores. Ce projet est né du constat d’une agonie : la « radio universitaire », qui existait depuis les années soixante, ne touchait plus son public, car la libéralisation des ondes l’avait reléguée sur les ondes moyennes. Or, des centaines d’heures d’enregistrements avaient été réalisées par les universités, dont 300 heures par Radio-Sorbonne. Le succès d’une Sonothèque de prêt créée en 1985 à la bibliothèque de l’université de Paris X-Nanterre, entraîna l’intérêt d’autres bibliothèques, et peu à peu 14 universités françaises et 5 universités russes se constituèrent en réseau d’échanges d’enregistrements.

Ce réseau ne pouvait rester indifférent à l’émergence d’Internet. Très vite, un catalogue collectif fut constitué, accompagné aujourd’hui d’extraits téléchargeables (formats Real audio ou MP3) : un utilisateur commande électroniquement son enregistrement, va à sa bibliothèque qui télécharge l’enregistrement et en fait une cassette, laquelle sera prêtée à l’étudiant. À court terme, l’enregistrement complet sera téléchargeable, sous réserve d’un contrôle d’accès prouvant la qualité d’étudiant de l’utilisateur. Le succès de l’encyclopédie sonore (5000 titres d’archives aujourd’hui sur 30000 titres possibles existant) a conduit parallèlement à revivifier la radio universitaire… sur le net 4 ! Et d’autres développements sont en projet, pédagogiques notamment : un enseignant intervenant dans un pays lointain pourrait envoyer à l’avance ses cours enregistrés, afin que ses étudiants prennent le temps d’analyser l’enseignement et aient ensuite un dialogue plus riche avec l’intervenant. Mais on retrouve là un problème déjà évoqué : les enseignants accepteront-ils de transformer leurs méthodes pédagogiques ?

Questions de gestion

Comme par un fait exprès, la matinée de clôture du congrès, consacrée traditionnellement aux échanges avec les instances officielles de l’État et des universités, baigna dans des questions de documentation électronique. Mais c’étaient des problèmes immédiats, juridiques et gestionnaires, qui mobilisaient l’attention.

Pour Sabine Barral, présidente de l’ADBU pour quelques minutes encore (Christian Lupovici avait été élu la veille comme président), les questions de droit d’accès aux documents et de mutualisation des ressources électroniques apparaissent comme prioritaires. Monsieur Legrand (vice-président de la Conférence des présidents d’université-CPU) affirma les concordances de vue entre la CPU et l’ADBU : intégration du prêt entre bibliothèques dans la redevance payée au titre du droit de copie, hostilité totale au droit de prêt, encouragement à une libre diffusion numérique. Enfin, Claude Jolly (Sous- direction des bibliothèques et de la documentation au ministère de l’Éducation nationale), rappelant que la question des documents numériques renvoie à la place centrale que doit tenir la politique documentaire dans les universités, souligna les efforts de l’État en ce sens : subventionnement à 40 % du surcoût documentaire occasionné par les ressources électroniques, soutien aux consortiums, négociations nationales avec des producteurs importants (Chemical Abstracts, Bell and Howell), analyse de l’évolution probable des Cadist (centres d’acquisition et de diffusion de l’information scientifique et technique) dans ce paysage documentaire évolution.

De ce congrès dense en informations, très centré sur le produit électronique et sur les stratégies d’établissement, on retirait une impression stimulante de volontarisme et d’ouverture sur l’avenir. Paradoxalement il y fut peu question des utilisateurs : comment les personnels de bibliothèques vont-ils acquérir les compétences absolument différentes qui vont être nécessaires ? Comment les étudiants perçoivent-ils les changements dans leur façon de travailler et les pratiques d’étude émergentes ? Autant de questions qui restent ouvertes, et qui influenceront très forte ment les scénarios prospectifs ébauchés au cours de ces journées.