entête
entête

Une expérience de mise en « stabulation libre » d'une partie des collections

Pierre-Yves Lador

Ayant reçu une bibliothèque classiquement organisée selon la Classification Décimale Universelle (CDU), je déplorais non moins classiquement que la pluridimensionnalité de l’univers se réduisît au plan de l’étagère voire plutôt à la linéarité du rayon, même si je savais bien que derrière cette ligne des cotes s’ouvrait la profondeur presque infinie des textes et donc la pluralité des mondes retrouvée. Et les écarts des matières, cette dispersion de l’unité du savoir, je compris qu’ils étaient l’image de l’histoire des sciences.

En 1985, après de longues réflexions et des discussions qui eussent pu être infinies, je créais le rayon ESSL, les ExemplaireS en Stabulation Libre. Je crois que la métaphore est toujours plus porteuse de sens et plus féconde que l'énoncé qui se veut rationnel. D'ailleurs, n'avions-nous pas déjà dans la profession le browsing system, issu du monde de l'élevage des bovins, que l'on a traduit en « butinage », passant de la vache à l'abeille ? Alors, la stabulation libre manifeste la liberté des vaches nourricières, mais aussi la faculté qu'ont ces livres de ne jamais se trouver à la place où on les cherche, ni à côté de ceux auprès desquels on s'attend à les rencontrer. J'avais remarqué, en regardant longuement (et en pratiquant…) la recherche du livre introuvable aux étals des bouquinistes, que la stratégie du fouineur s'apparentait un peu à celle de l'oiseau, de la poule, par exemple, qui gratte de la patte et picore alternativement. Et si l'on broutait, butinait, pourquoi ne pourrions-nous gratter et picorer dans les bibliothèques ?

ExemplaireS en Stabulation Libre

Soit une bibliothèque de 150000 titres, 300000 exemplaires dont 100000 en libre accès à la centrale et 140000 dans les 6 autres entités, qui prête 930000 livres par an dont 450000 à la centrale et dessert une ville de 120000 habitants en recrutant tout de même le tiers de ses lecteurs dans le reste de l'agglomération (135000 habitants de plus). Parmi ces 100000 livres classés selon la Classification Décimale Universelle, créer une unité de 1000 à 3000 livres, disposés dans des bacs posés sur des tables, non classés, mais inclinés à 70 degrés, afin qu'on puisse voir leur couverture d’un simple geste. Je m'attarde sur le mode de rangement car la difficulté est grande de ne pas les serrer trop de telle façon qu'on ne puisse plus les bouger, ni de les espacer tant qu’ils glissent dans la boîte. Plus tard, au moment où je récupérai, d’une compagnie d’assurance qui s’informatisait, d’immenses tables-fichiers dans lesquels je fis réaliser par un artisan menuisier des séparations, pour des raisons de place, ce beau désordre fut limité par la largeur des casiers : 11,8 cm, 15 cm et surtout 16,7 cm. Et il est vrai que certains bibliothécaires, voire un lecteur ou l’autre, regroupent parfois les exemplaires semblables, tant il est difficile pour une intelligence humaine de ne pas trier, classer, grouper.

L’idée, on le voit, ne supprime pas la linéarité matérielle, mais la dispose en profondeur (on se souvient des stratèges des XVIII e et XIX e siècles glosant sur la ligne et la colonne !), et surtout, elle nie toute classification. Et s’il est difficile de trouver en trente secondes un titre précis (ce que les bibliothécaires regrettent toujours après 14 ans de fonctionnement, et certains lecteurs lors de discussions souvent plaisantes) il se dégage ce qu’à l’époque, à la suite de la lecture d’Edgar Morin, d’Atlan, etc., on pouvait appeler la fécondité du désordre, l’ordre surgissant du chaos. Les surréalistes (et avant eux les ésotéristes) n’ont-ils pas chanté les louanges du hasard objectif, même les amoureux les plus ordinaires rêvent de la rencontre, et les feuilleteurs du dictionnaire, et les zappeurs de télé, et les surfeurs d’Internet… On voit qu’elle est longue et toujours actuelle, la liste des chercheurs stochastiques, pour ne pas mentionner les somnambules d’Arthur Koestler.

Mais les bibliothécaires modernes se veulent scientifiques : la statistique n’est-elle pas la branche la plus sûre de la science, parce que la moins discutable, même si les interprétations auxquelles elles donnent lieu sont volontiers fantaisistes ? Voici donc quelques aspects statistiques.

Aspects statistiques

J’ai dirigé une enquête, en 1990, qui constitua le travail de diplôme d’une bibliothécaire, Nicole Troyon. Elle mesura les écarts des sorties entre les exemplaires ESSL et les exemplaires classés dans les rayons ordinaires. 368 titres, soit 417 exemplaires, furent retenus. 158 se trouvant seulement en ESSL ne furent pas pris en compte. Tous les livres considérés étaient offerts au prêt depuis 10 mois au moins, 37 au plus. Pour les documentaires, seuls 2 titres ont connu moins de succès qu’en rayon et 28 pour les romans, mais ces écarts ne sont pas significatifs, car il s’agit de best-sellers, pour lesquels être empruntés 11 ou 12 fois en un an n’est pas représentatif. En revanche, pour les livres constituant notre cible, la collection Le temps des sciences chez Fayard, 22 titres (totalisant 665 mois de présence en bibliothèque) ont connu 404 sorties en ESSL contre 134 sorties au rayon, soit une rotation de plus de 7 prêts/an pour les ESSL contre plus de 2 pour les ordinaires ! L’objectif principal était admirablement rempli : promotion culturelle efficace sans soutien du personnel, sans CDU, sans reliure, sans ordre mais avec un investissement gourmand en espace. L’enquête de 1990 a par ailleurs montré que ce mode de classement était utilisé à 66 % par des femmes, alors que la fréquentation de la bibliothèque est féminine à 55 %. Les lecteurs utilisant ce rayon se disaient satisfaits.

Nous eussions pu indexer les ouvrages en vue d’une statistique. Le travail de Nicole Troyon a avantageusement pallié cette lacune. Pourquoi avons-nous continué à y mettre les livres d’actualité politique française (ou yougoslave) ? Parce qu’ils n’étaient guère empruntés au rayon et parce que nous ne souhaitions pas les relier. Mais les lectrices (en particulier) se plaignaient ultérieurement du choix de ces tables et de la trop grande présence de la politique ! Depuis deux ans (et ce chiffre donne la mesure du lent renouvellement de ce rayon à circulation rapide !) on n’y met plus de politique (au rayon on l’a diminuée aussi fortement et on y met quelques ouvrages non reliés). Les ouvrages seront retirés plus vite. Il ne s’agit pas de multiplier le succès d’un best-seller, mais plutôt d’amorcer, de renforcer, de développer, d’éveiller, de stimuler, de créer une dynamique au profit d’ouvrages de qualité dont le succès est insuffisant. Quant à certains lecteurs on va essayer de leur faire utiliser aussi les rayons. On débouche sur les mêmes objectifs : des bibliothécaires qui sont mieux informés et qui conseillent plus de livres, des lecteurs mieux informés et mieux conseillés.

Le désordre au service de la promotion de la qualité

On essaie de placer, entre les best-sellers de diverses espèces, des ouvrages de vulgarisation scientifique et des ouvrages d’auteurs à promouvoir : ceux qui sont jugés bons (ou meilleurs encore) et au purgatoire, ayant éventuellement bénéficié d’un soutien médiatique (Marcel Aymé, Eduard von Keyserling, Kadaré, Brink, Wallace Stegner, Anthony Trollope, ou bien Gilbert Durand, Edgar Morin). Soutenant parfois les efforts d’un éditeur : La flèche noire de Stevenson ou les livres de Meyer Levin (chez Phébus), Fougeret de Monbron et quelques autres chez Ombres. Des partisans courageux : Jean-Claude Michéa. Des livres contestés : Le livre noir du communisme, les essais d’Orwell. Des livres connus qui n’ont pas trop de succès : S. J. Gould. Nous les retirons quand ils ont réussi (par exemple Castaneda). Nous n’attribuons pas cette réussite à nos ESSL !

Certains n’ont pas décollé, mais ont tout de même des scores meilleurs qu’en rayon : Bergounioux, Boulanger, des auteurs suisses romands, également. Le choix doit permettre aux lecteurs de (re)découvrir des auteurs et de les suivre au rayon, voire en magasin.

Les objectifs de l’outil ESSL sont redéfinis depuis deux ans, mais appliqués trop lentement : il y a des résistances à jeter des livres et le désir de ne pas renouveler brutalement pour ne pas casser un rythme qui s’accélère néanmoins !

1) ne pas chercher à économiser les reliures par le moyen des ESSL ;

2) diminuer les livres d’actualité politique étrangère (id est française surtout) dans les ESSL et en général ;

3) maintenir la promotion des bons livres trop peu médiatisés. Compléter ce choix par une information aux bibliothécaires ;

4) maintenir des best-sellers pour attirer le client et conserver le désordre !

5) raccourcir la durée de vie d’un livre ESSL, qui a passé de 10 ans à 6 ans, à 3-4 ans, et même moins dans le cas de best-seller ayant du succès. Ne les garder plus longtemps, éventuellement, que si le succès des exemplaires en rayon ne se dément pas (12 prêts par an). La durée sera fonction aussi des nouvelles acquisitions soit 25 % de celles-ci ou 750 livres par an. Ce deuxième aspect implique pratiquement des exemplaires multiples d’un titre, ce qui peut gêner certains bibliothécaires. Les titres sont proposés par des bibliothécaires, voire des lecteurs.

L’effondrement relatif des classiques, la difficulté à percer d’auteurs méconnus se sont accentués et ont fait passer au second plan la problématique financière (reliure). Il s’agit de promouvoir la qualité du méconnu, de l’inconnu ou de l’oublié. On touche non seulement le lecteur qui ne va jamais au rayon 500, 800 ou 920, mais aussi celui qui ne voit dans les romans que des dos et que des auteurs connus. La mise en évidence est déterminante mais aussi le désordre, que l’on expérimente aussi avec 6000 bandes dessinées non classées, et qui permet des scores étonnants réalisés par des BD avant-gardistes, noir et blanc, etc. Le désordre au service de la promotion de la qualité.