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Editorial

Bertrand Calenge

L’ irruption généralisée du libre accès aux collections a conduit les bibliothécaires à s’interroger sur les classifications employées pour ranger les documents sur les rayons. Employant leur ardeur analytique à cette fin, ils ont utilisé les ressources des multiples systèmes de classification dans un esprit d’indexation. Or, si les notations décimales se prêtent à la création d’indices multiples, leur utilisation pour un classement matériel des documents a vite posé quelques problèmes. Chaque document, si riche soit-il, ne peut être classé qu’à un endroit, en même temps que tout document, si inclassable soit-il, doit nécessairement recevoir une adresse. On s’est interrogé également sur la pertinence de telle ou telle classification pour tel ou tel contenu ou type de document, et on a voulu modifier les classifications existantes, voire en inventer de nouvelles. L’arrivée des documents numériques a enfin fait naître de grands espoirs : des « localisations » multiples pouvant être affectées à un même fichier, on allait pouvoir se débarrasser de ces encombrantes et archaïques classifications, pour utiliser les richesses des systèmes experts, bref naviguer dans un univers de connaissances dépourvu de toute contrainte topologique.

C’était sans doute oublier deux réalités. La première tient à la nécessité de discrimination de l’esprit humain : penser, c’est opérer des distinctions sur des unités manipulables, et c’est donc reconnaître une unité de sens aux œuvres, qu’elles soient fichiers ou volumes. La seconde réside dans la structuration associative de ce même esprit humain : penser, c’est organiser les références les unes par rapport aux autres, les mettre en relation. D’une façon ou d’une autre, nous voilà ramenés aux classifications et aux classements. Jamais leur nécessité ne s’est fait autant sentir. Mais il ne s’agit plus tant aujourd’hui d’affecter des étiquettes à des documents, que de penser la réticulation organisée des itinéraires possibles au sein des collections matérielles ou de l’univers des documents électroniques. Une nouvelle topographie est en train de se développer, faite de liens et de relations dans un immense espace de textes. Lire, chercher, penser, c’est plus que jamais arpenter.